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Quelle destinée éternelle pour les enfants morts sans baptême ? (1 sur 2)

La fête des Saints Innocents, martyrs dès leurs premières semaines, pose la question de la destinée éternelle des petits enfants qui meurent sans le baptême, donc avec le péché originel, mais sans faute personnelle ? Le dogme catholique n’apporte pas de réponse catégorique, mais la théologie classique a formulé une hypothèse bien connue : les limbes des petits enfants.
Retrouvez ici la deuxième partie de notre article

Le péché originel : un péché de nature transmis par voie de génération

Lorsque l’on évoque le péché originel, c’est le récit de genèse qui vient ordinairement à l’esprit, c’est-à-dire le péché qu’on personnellement commis Adam et Ève. C’est là ce que les théologiens appellent le péché originel originans (littéralement : « originant »). De ce péché initial a résulté un état de déchéance dans lequel l’homme est privé de la grâce sanctifiante et des dons préternaturels[1]On appelle dons préternaturels (du latin praeter naturam : au-delà de la nature) les dons d’immortalité, d’impassibilité, de science infuse et d’intégrité que nos premiers parents … Continue reading et se retrouve affaibli dans ses puissances naturelles elles-mêmes. Or, la grâce et les dons qui surélevaient et perfectionnaient la nature humaine de nos premiers parents devaient être transmis avec elle à leur descendance. Au lieu de cela, c’est une nature privée de la grâce et des dons qu’à chaque génération les parents transmettent à leurs enfants. Puisque cette privation est coupable, elle constitue en quelque manière un péché, que les théologiens appellent péché originel originatum (littéralement : « originé »). Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’une culpabilité personnelle, comme celle qui résulte des péchés que nous commettons malheureusement dans le cours de notre vie, mais d’une culpabilité de nature, d’un mauvais état de la nature que tout homme contracte au premier instant de sa vie[2]Il est bien entendu que Notre-Seigneur n’a pas contracté le péché originel. La Sainte Vierge en fut également préservée : c’est le privilège de son Immaculée Conception..

Pour accéder à la vision béatifique, il faut être lavé du péché originel

Quoiqu’il ne soit pas un péché personnel, le péché originel suffit à priver celui qui l’a contracté de la vision béatifique : il lui ferme les portes du Ciel. L’enseignement de l’Église est très net sur ce point :

« La peine du péché originel est la privation de la vision de Dieu, mais la peine du péché actuel est le supplice de la géhenne éternelle[3]Innocent III, Lettre Maiores Ecclesiae causas à l’archevêque Humbert d’Arles, 1201, DH 780. »

 

« Pour les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel ou avec le seul péché originel, elles descendent immédiatement en enfer, où elles reçoivent cependant des peines inégales[4]Concile de Lyon II, Profession de foi de l’empereur Michel Paléologue, 6 juillet 1274, DH 858. Le concile de Florence reprend textuellement cette affirmation dans la Bulle d’union avec les Grecs … Continue reading. »

Saint Thomas nous en donne la raison :

« Le péché originel ne mérite pas une peine éternelle en raison de sa gravité, mais en raison de la condition du sujet, c’est-à-dire de l’homme, qui se trouve sans la grâce, alors que c’est seulement par la grâce que se fait la rémission de la peine[5]Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, Ia-IIae, qu. 1, art. 4. »

Dès lors, pour accéder à la vision béatifique, il faut nécessairement être lavé du péché originel. Or, le Christ, qui est venu principalement pour enlever le péché originel[6]Cf. Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, IIIa, qu. 87, art. 5, ad 2m , a institué à cette fin de sacrement du baptême. Il affirme lui-même sa nécessité pour le salut :

« Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas, sera condamné[7]Mc 16, 16 (trad. Bible de Jérusalem). »

 

« En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu[8]Jn 3, 5. »

Les suppléances du baptême

Le baptême d’eau, le baptême sacramentel, est donc le moyen de soi nécessaire par lequel les hommes sont lavés du péché originel. Est-ce à dire qu’aucun de ceux qui ne l’ont pas reçu ne peut être sauvé ? Non, car le baptême de désir peut suppléer le baptême d’eau lorsque les circonstances ont empêché ce dernier : que l’on pense par exemple au cas d’un homme « de bonne volonté » n’ayant pas bénéficié de la prédication de l’Évangile, ou bien d’un catéchumène qui décède avant de recevoir le baptême. Le baptême de désir n’est pas forcément un désir explicite du baptême : le catéchumène a ce désir explicite, mais pour l’homme « de bonne volonté » que nous évoquions, il demeure implicite. Ce désir suppose toutefois que l’homme s’engage librement et pose un acte de contrition surnaturelle parfaite avec le désir général de faire tout ce que Dieu a disposé en vue du salut. Il existe également une autre suppléance du baptême d’eau : il s’agit du baptême de sang, c’est-à-dire du martyre infligé en haine de la foi ou d’autres vertus chrétienne et supporté avec patience.

Qu’advient-il des enfants morts sans baptême ?

Pour les petits enfants n’ayant pas atteint l’âge de raison, la suppléance du baptême d’eau par le baptême de désir est impossible. Ils n’ont tout simplement pas la capacité de poser l’acte libre qui inclurait le désir au moins implicite du baptême. L’exemple évangélique des Saints Innocents nous apprend néanmoins qu’ils peuvent bénéficier du baptême de sang lorsque la mort leur est infligée en haine de la foi ou de la religion chrétienne. Hormis ce cas exceptionnel, il n’y a pas d’autre remède pour eux que le sacrement de baptême[9]Cf. Concile de Florence, Bulle d’union avec les Coptes et les Éthiopiens Cantate Domino, 4 février 1442, DH 1349 : « Au sujet des enfants, en raison du péril de mort qui peut souvent se … Continue reading et c’est cela en particulier qui justifie la pratique du baptême des enfants. La question se pose donc de savoir ce qu’il advient des enfants morts sans baptême.

Deux remarques préalables s’imposent pour bien préciser le cadre de cette question. Tout d’abord, avant la promulgation de l’Évangile, il y avait pour les enfants un moyen de salut : la circoncision pour les garçons juifs[10]Cf. Innocent III, Lettre Maiores Ecclesiae causas à l’archevêque Humbert d’Arles, 1201, DH 780. On pense que les petites filles étaient offertes à Dieu juste après leur naissance. ou, pour les autres peuples, un « remède de nature » consistant en un certain rite pratiqué après la naissance permettant de les purifier du péché originel[11]Cf. Saint Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, l. IV, dist. 1, qu. 2, art. 4, qc. 2. On peut penser que, là où l’Évangile n’a pas été suffisamment promulgué, cette possibilité … Continue reading. Ensuite, nous n’envisageons pas les cas particuliers : il demeure entendu que Dieu peut, s’il le veut, accorder le salut éternel à qui il veut sans la médiation du sacrement. La question est ainsi précisée : sous le régime de l’Évangile, existe-t-il une disposition divine propre, une loi générale pour les enfants qui meurent sans baptême ?

La doctrine des limbes des enfants

C’est dans ce cadre que les théologiens ont développé la doctrine des limbes. Étymologiquement et initialement, limbus désigne les marges ou les franges de l’enfer. Saint Augustin suggère que les enfants morts sans baptême, étant privés de la vision béatifique, sont positivement en enfer. Ils se trouvent néanmoins dans les marges de l’enfer où ils sont soumis à des peines très douces. Cette doctrine sévère sera adoucie au Moyen Âge, où l’on distingue nettement le sort des enfants morts sans baptême de celui des damnés qui sont en enfer. Si le terme de « limbes » est conservé, c’est parce que la privation de la vision béatifique demeure commune aux deux lieux. Néanmoins, on affirme que, dans les limbes, cette privation due au péché originel coexiste avec une véritable félicité, qui n’est pas la béatitude surnaturelle, mais qui est une certaine béatitude proportionnée à la nature[12]Nous suivons le cardinal Journet, qui propose le terme de « félicité » pour distinguer cette béatitude naturelle de la béatitude surnaturelle. Cf. Charles Journet, La volonté divine … Continue reading.

Saint Thomas d’Aquin avance deux explications pour l’absence de souffrance dans les limbes, malgré la privation de la vision béatifique. Dans le Commentaires des Sentences, son œuvre de jeunesse, il estime que les enfants morts sans baptême savent qu’ils sont privés de la vision béatifique, et pourquoi, mais qu’ils n’en souffrent pas pour cette raison qu’il n’est pas raisonnable de regretter ce que l’on n’a jamais été proportionné à avoir[13]Cf. Saint Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, l. II, dist. 33, qu. 2, art. 2, ad 2m et 5m .

Dans ses Questions disputées sur le mal, qui datent de ses dernières années, il se montre plus réservée sur la connaissance qu’ont les enfants morts sans baptême :

« Il appartient à la connaissance naturelle que l’âme sache qu’elle a été créée pour la béatitude, et que cette béatitude consiste dans l’obtention du bien parfait. Mais que ce bien parfait, pour lequel l’homme a été fait, soit cette gloire que possèdent les saints, c’est au-dessus de la connaissance naturelle. […] Et c’est la raison pour laquelle les âmes des enfants ne savent pas qu’elles sont privées d’un tel bien, et à cause de cela, n’en souffrent pas ; mais ce qu’elles ont de par leur nature, elles le possèdent sans douleur[14]Saint Thomas d’Aquin, Questions disputes De Malo, qu. 5, art. 3, ad 1m et ad 5m. »

La doctrine des limbes dans sa version médiévale est devenue la doctrine commune des théologiens et elle est passée dans l’enseignement catéchétique, sans pour autant que la doctrine augustinienne soit totalement abandonnée ni condamnée par le magistère.

Références

Références
1 On appelle dons préternaturels (du latin praeter naturam : au-delà de la nature) les dons d’immortalité, d’impassibilité, de science infuse et d’intégrité que nos premiers parents avaient reçu en plus de la grâce sanctifiante.
2 Il est bien entendu que Notre-Seigneur n’a pas contracté le péché originel. La Sainte Vierge en fut également préservée : c’est le privilège de son Immaculée Conception.
3 Innocent III, Lettre Maiores Ecclesiae causas à l’archevêque Humbert d’Arles, 1201, DH 780
4 Concile de Lyon II, Profession de foi de l’empereur Michel Paléologue, 6 juillet 1274, DH 858. Le concile de Florence reprend textuellement cette affirmation dans la Bulle d’union avec les Grecs Laetentur Caeli, 6 juillet 1439, DH 1306
5 Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, Ia-IIae, qu. 1, art. 4
6 Cf. Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, IIIa, qu. 87, art. 5, ad 2m
7 Mc 16, 16 (trad. Bible de Jérusalem)
8 Jn 3, 5
9 Cf. Concile de Florence, Bulle d’union avec les Coptes et les Éthiopiens Cantate Domino, 4 février 1442, DH 1349 : « Au sujet des enfants, en raison du péril de mort qui peut souvent se rencontrer, comme il n’est pas possible de leur porter secours par un autre remède que par le sacrement du baptême, par lequel ils sont arrachés à la domination du diable et sont adoptés comme enfants de Dieu… » Cf. Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, IIIa, qu. 68, art. 3
10 Cf. Innocent III, Lettre Maiores Ecclesiae causas à l’archevêque Humbert d’Arles, 1201, DH 780. On pense que les petites filles étaient offertes à Dieu juste après leur naissance.
11 Cf. Saint Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, l. IV, dist. 1, qu. 2, art. 4, qc. 2. On peut penser que, là où l’Évangile n’a pas été suffisamment promulgué, cette possibilité demeure.
12 Nous suivons le cardinal Journet, qui propose le terme de « félicité » pour distinguer cette béatitude naturelle de la béatitude surnaturelle. Cf. Charles Journet, La volonté divine salvifique pour les petits enfants, Desclée de Brouwer, 1958, p. 28, n. 2
13 Cf. Saint Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, l. II, dist. 33, qu. 2, art. 2, ad 2m et 5m
14 Saint Thomas d’Aquin, Questions disputes De Malo, qu. 5, art. 3, ad 1m et ad 5m
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