Rechercher
Rechercher
Rechercher
Rechercher

Les trois pouvoirs de l’Eglise 1/2

Quel est le sens de la tiare, emblématique couvre-chef des successeurs de saint Pierre ? L’Église, le pape, et même plus largement les fidèles sont dépositaires d’une triple fonction héritée du Christ, qui constitue en propre la « loi fondamentale » de l’Église et de sa hiérarchie.

Trois missions différentes

Les charges de prophète (docteur, enseignant), de prêtre (sacrificateur) et de roi apparaissent dans l’Écriture Sainte comme conférées par Dieu comme au titre de délégations, et transmises dans le peuple élu, souvent au cours d’un rite symbolique (principalement l’onction). Ces trois fonctions apparaissent comme réellement distinctes, puisqu’elles sont exercées par des personnes et conférées par des rites différents.

Trois catégories de figures de l’Ancien Testament recevaient une onction : les prêtres, les rois et les prophètes. Au livre de l’Exode, puis au Lévitique le Seigneur commande d’oindre Aaron et ses fils comme prêtres (Ex 29, 7 ; Lv 6, 20 ; 8, 2 ; 12, 30). Au livre de Samuel on assiste aux onctions royales de Saül (1S 9, 16) puis de David (1S 16, 3), figures par excellence du messie, libérateur et guide d’Israël. Au livre des Rois c’est au tour de Salomon (1R 1, 39), de Jéhu (1R 19, 15)… Les prophètes également font l’objet d’une onction, physique ou au moins symbolique, comme Elisée (1R 19, 16) ou l’envoyé du Seigneur prophétisé par le livre d’Isaïe (Is 61, 1) – une prophétie que Jésus s’attribuera directement. Au cours de l’Ancien Testament les trois fonctions qui exercent le pouvoir divins envers le peuple élu sont donc exercées séparément, bien que parfois rapprochées :  dans les premiers temps Noé, Abraham, en tant que patriarches, sont à la fois prêtres, prophètes et rois pour leur clan ; à l’époque de l’Exode, Moïse semble encore être à la fois pasteur et docteur du peuple et effectue à l’occasion certains rites proprement sacerdotaux ; mais à l’époque des rois David et Salomon, leur fonction est bien distincte de celles des prêtres (Sadoq, Ebyatar) et des prophètes (Nathan, Gad). Une fois les deux royaumes séparés, Jérémie vilipende[1]Jr 2, 26 explicitement l’infidélité des gens de la maison d’Israël, qui seront confondus « avec leurs rois, leurs princes, leurs prêtres et leurs prophètes ».

Or ces trois fonctions sont bien des annonces du triple aspect de la mission du Christ, que l’Écriture décrira comme prêtre, prophète et roi : comme de coutume dans l’économie de la Révélation, l’imperfection des figures appelle et annonce la perfection de celui qui les accomplit.

De tous ceux qui ont autrefois reçu l’onction symbolique, pas un, prêtre, roi ou prophète n’a possédé la force de la vertu divine à un aussi haut degré que notre Sauveur et Seigneur Jésus, l’unique et vrai Christ[2]Eusèbe, Histoire Ecclésiastique, L. 1, ch. 3, § 37, 9.

C’est ainsi que le pape Pie XII pouvait conclure son encyclique Mystici Corporis, sur l’Église, par ce beau passage concernant Marie :

Ce fut elle qui, par un enfantement admirable, donna le jour au Christ Notre-Seigneur, source de toute vie céleste et déjà revêtu en son sein virginal de la dignité de Chef de l’Église ; ce fut elle qui le présenta nouveau-né aux premiers d’entre les Juifs et les païens qui étaient venus l’adorer comme Prophète, Roi et Prêtre.

Trois missions qui se rejoignent dans la personne du Christ

Ces trois missions, exercées distinctement au long de l’Ancien Testament, convergent et culminent dans le Christ, qui exerce pleinement et totalement la fonction sacerdotale, prophétique et royale. Jésus-Christ, écrit le catéchisme « est celui que le Père a oint de l’Esprit Saint et qu’il a constitué ” Prêtre, Prophète et Roi ” »[3]Catéchisme de l’Église Catholique, n°783.

Cet enseignement que l’on attribue souvent au Concile Vatican II[4]qui l’affirme dans la constitution Lumen Gentium, n°31 notamment, qui se trouve déjà largement présent chez Pie XII[5]C’est l’un des principaux enseignements de l’encyclique Mystici Corporis de 1943. est cependant déjà traditionnel à l’époque de saint Thomas. Dans sa leçon inaugurale sur la Bible (son premier « sermon » comme maître en théologie à La Sorbonne), le jeune dominicain proposait ainsi de distinguer les trois grandes parties de l’Ancien Testament (la Torah ou loi du Roi, les Prophètes, les Hagiographes qui sanctifient par leur enseignement de sagesse), ou les Évangiles synoptiques, selon les trois fonctions ou dignités du Christ (Matthieu le présente selon sa dignité royale, le montrant issu selon la chair de la lignée royale et adoré par les rois ; Marc selon sa dignité de prophète, en ce qu’il commence l’Évangile par sa prédication ; Luc selon sa dignité sacerdotale, commençant dans le Temple et la par le sacerdoce, terminant encore au Temple)[6]Saint Thomas d’Aquin, Première leçon inaugurale à l’année universitaire : « Hic est liber ! » donnée en 1256 à Paris.

Dans son commentaire sur Mt 28, 19, il ajoute que cette triple fonction messianique du Christ est l’héritage et la mission qu’il confie à l’Église à travers les apôtres.

Ici, [le Seigneur] confie une charge, et il confie une triple charge : premièrement, celle d’enseigner ; deuxièmement, celle de baptiser ; troisièmement, la charge de former les mœurs[7]Saint Thomas d’Aquin, Lectura super Matthaeum c. 28.

La source de cette triple mission se trouve dans cette grâce particulière reçue en plénitude par la nature humaine du Christ à l’instant de l’Incarnation du Verbe en elle, que saint Thomas appelle la « grâce capitale » : la grâce proportionnée à Jésus, Dieu-homme, tête de l’humanité sauvée et sanctifiée, chef et fondateur de l’Église[8]Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIIa Pars, q. 8.

Dans un prochain article nous verrons où et comment ces trois missions sont exercées par l’Église : qui peut les transmettre, les exercer validement et légitimement.

Lisez aussi notre article : Le bon pasteur dans la Bible

Références

Références
1 Jr 2, 26
2 Eusèbe, Histoire Ecclésiastique, L. 1, ch. 3, § 37, 9
3 Catéchisme de l’Église Catholique, n°783
4 qui l’affirme dans la constitution Lumen Gentium, n°31 notamment
5 C’est l’un des principaux enseignements de l’encyclique Mystici Corporis de 1943.
6 Saint Thomas d’Aquin, Première leçon inaugurale à l’année universitaire : « Hic est liber ! » donnée en 1256 à Paris
7 Saint Thomas d’Aquin, Lectura super Matthaeum c. 28
8 Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIIa Pars, q. 8
Retour en haut

Abonnez-vous à notre newsletter,
et soyez informés des derniers articles parus.