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Jésus est-il un personnage historique ? (3/3)

Quelles sources nous permettent de savoir qui était Jésus ? Où retrouver le Jésus de l’histoire ? Retour sur les contradictions supposées des témoignages et sur leurs confirmations.

 

Retrouver le Jésus de l’Histoire

Pour retrouver le Jésus de l’Histoire, nous avons des documents rédigés par des témoins et transmis par l’Église. Comme tous les documents, ce sont des interprétations. Tout historien sait bien qu’il est impossible de rejoindre le passé exactement comme il s’est déroulé. Comme le rappelle le P. Philippe Margelidon, « l’objectivité qui consisterait dans le rapport factuel et neutre d’un événement n’existe pas. La vérité, qui est adéquation au réel, n’exige pas cette impossible objectivité (pure et brute), laquelle est une chimère[1]Revue thomiste 118/4 (octobre-décembre 2018) : Bulletin de christologie (IX), p. 639. ». Le Jésus que nous atteignons est donc un Jésus médiatisé par les yeux et le souvenir des disciples, qui mêlent histoire et confession de foi. Malgré les arguments rationnels favorables, c’est bien un acte de confiance quant à la fiabilité du témoignage qui est requis pour admettre l’historicité des Évangiles. Si un lecteur ne veut pas croire que Jésus a accompli réellement les prophéties ou réalisé des miracles, on ne peut pas l’y contraindre à coup de syllogismes ou de preuves matérielles. « Nous devons bien nous rendre compte qu’une recherche historique ne peut que toujours conduire uniquement à un haut degré de probabilité, et jamais à une certitude dernière et absolue sur tous les détails » (Benoît XVI)[2]Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, Paris, Éditions du Rocher, 2011, p. 128.. Il faut aussi admettre qu’avec nos sources, il est impossible de reconstituer la durée du ministère de Jésus ou l’ordre exact de ses étapes[3]« La fusion des quatre Évangiles en un seul récit ne peut aboutir qu’à une accumulation confuse de schémas théologiques, et non pas à un ordre chronologique qui, de toute manière, … Continue reading.

Le problème des contradictions

Quand on entre dans le détail, on constate des contradictions entre les quatre Évangiles. Les adversaires de la foi chrétienne en ont fait leurs choux gras, et cela depuis l’Antiquité. C’est ce qui a poussé saint Augustin à écrire son traité De consensu evangelistarum[4]Écrit vers 400, et parfois titré : De consensu evangeliorum, ou De concordia evangeliorum. Dès le 2e siècle, on a cherché à harmoniser les Évangiles, comme le montre le Diatessaron de Tatien … Continue reading. L’objection n’est donc pas nouvelle et de multiples apologètes y ont répondu, à commencer par saint Justin dans son dialogue avec le juif Tryphon, dès le 2e siècle. Sans entrer ici dans la réfutation point par point, on peut cependant remarquer que les évangélistes concordent sur tout ce qui est important. Les contradictions relèvent du détail, et en réalité cela constitue un argument très fort pour leur historicité. Comme le note Frédéric Guillaud : « ceci est typique des témoignages humains concordants et indépendants. On sait tous que, dans une intrigue policière, c’est la concordance trop parfaite entre les récits qui fait froncer le sourcil des enquêteurs »[5]Frédéric Guillaud, Et si c’était vrai ?, Paris, Ed. Marie de Nazareth, 2023, p. 48.. Ainsi l’argument « contre » est en fait un argument « pour ». L’Église aurait eu tout le temps d’harmoniser les textes pour les rendre plus convaincants. Mais elle ne l’a pas fait, ce qui contribue à les reconnaître inviolés et authentiques.

Les contradictions peuvent même se révéler internes aux Évangiles, et semer une apparente confusion dans le message de Jésus. Faut-il aimer le monde, comme Dieu en Jn 3,16 (« Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils»), ou bien ne pas l’aimer, selon 1 Jn 2,15 (« N’aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ») ? Qu’en penser ? Il faut analyser chaque passage dans son contexte. Ainsi la Bible n’est-elle pas univoque et simpliste. Elle invite à réfléchir. Alors, comme le dit Peter Williams, « si l’on prend toutes les nombreuses contradictions supposées des Évangiles et tous les textes qui restent déroutants, je n’en connais aucun qui ne puisse trouver une explication »[6]Peter Williams, Les Évangiles sont-ils fiables ?, Lyon, Éditions Clé, 2020, p. 123.. En fait, une similitude trop parfaite serait suspecte : on accuserait un auteur d’avoir recopié l’autre ou bien on supposerait un travail postérieur d’harmonisation. On peut d’ailleurs se féliciter des divergences, car elles nous aident à comprendre l’orientation théologique propre à chaque auteur.

Quant à la fiabilité de la transmission des textes, la période entre leur rédaction au premier siècle et l’apparition des grands codex onciaux[7]Au premier siècle après JC commence à se répandre dans l’Empire romain une nouvelle manière de conserver les écrits : le codex, dans lequel les feuilles de parchemin sont reliées à la … Continue reading au quatrième est assez peu documentée, mais on sait maintenant que la durée de vie d’un manuscrit était d’environ deux à trois cents ans. Donc il n’y a pas eu beaucoup de copies intermédiaires avant les grands onciaux. De plus, la rapide diffusion des textes par copie rend très peu plausible leur altération : un changement dans l’une des copies aurait nécessité de modifier toutes les autres, malgré leur dispersion, ce qui n’est pas réaliste. « Si quelqu’un avait voulu changer le texte d’un Évangile, il aurait dû intervenir à la fois dans l’exemplaire individuel et dans le groupe de quatre, et cela sur un immense territoire »[8]Op. cit., p. 117-118.. Enfin, il faut rappeler que, dans les premiers siècles, les copies étaient réalisées par des scribes professionnels (chrétiens ou non), qui n’étaient pas des théologiens et qui étaient formés et payés pour un travail de copie parfaite. Peter Williams peut conclure : « un degré de confiance élevé dans le texte des Évangiles tel qu’il figure dans nos traductions modernes est donc rationnel »[9]Op. cit., p. 118..

Le critère d’embarras

Quand on invente une histoire qu’on veut convaincante, on évite les éléments invraisemblables ou les détails gênants, et on évite soigneusement toute contradiction interne. Or on trouve tout cela dans les Évangiles. Le portrait des apôtres, qui sont ceux qui répandent l’Évangile, n’est guère flatteur. Les paroles de Jésus sont parfois choquantes : il compare les païens à des chiens (Mt 15,26), il faut manger sa chair et boire son sang pour avoir la vie éternelle (Jn 6,52-56), il meurt en se disant abandonné de Dieu (Mt 27,46)…

L’annonce de sa résurrection fait sourire l’auditoire de Paul à Athènes. Sans parler de l’affirmation de la divinité d’un Juif inconnu, sorti du petit village de Nazareth. Comment des Juifs fervents auraient-ils pu inventer ça ? Et surtout, que dire de la crucifixion : « nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Co 1,23). L’enseignement de Jésus est parfois très déroutant, voire dérangeant : c’est un signe de son caractère authentique. Les textes disent la vérité : ils n’ont pas été inventés pour séduire.

L’aide des découvertes archéologiques

L’archéologie permet de mettre au jour des artefacts que les moyens modernes arrivent à dater finement. Depuis deux siècles, les découvertes s’enchaînent, confirmant moult détails des Évangiles par des preuves indubitables. Prenons l’exemple d’un personnage secondaire mais important : Ponce Pilate. En raison du rôle que les évangélistes lui ont reconnu dans le procès de Jésus, il est mentionné dans chaque récitation de notre Credo. Est-il un personnage fictif ? On est certain qu’il n’a pas été inventé de toutes pièces, depuis la découverte en 1961, à Césarée maritime où il résidait habituellement, d’une inscription sur un bloc de calcaire : ce document du 1er siècle mentionne « Ponce Pilate, préfet de Judée ». Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres, qui prouvent la fiabilité des détails fournis par les évangélistes.

Les indications géographiques

Chacun des Évangiles manifeste une bonne connaissance de la géographie des lieux cités. Au total, vingt-six localités sont mentionnées, ce qui inclut des grandes villes célèbres, mais aussi des bourgades sans relief. Jean cite cinq villages très peu connus, mais bien réels. Luc est celui qui nomme le plus de lieux (environ cent) mais il est aussi le plus long des Évangiles. Globalement les évangélistes manifestent le même degré de connaissance de la géographie, en y faisant allusion à la même fréquence. Chacun en ajoute en propre, sans se contenter de répéter les autres. Les évangélistes connaissent des lieux qui n’apparaissent pas dans la littérature de l’époque, comme les jardins de Gethsémani et du Golgotha, avec des noms araméens (pressoir à huile et crâne) correspondant parfaitement aux lieux concernés. Marc est aussi le premier livre connu mentionnant l’existence de la Décapole, confirmée ensuite par Flavius Josèphe ou Pline l’Ancien.

On sait que Jérusalem est située à une certaine altitude (environ 750 m). Tous les évangélistes savent que l’on monte à Jérusalem. Ils montrent une bonne connaissance de la topographie. Entre Jérusalem et Jéricho, on descend de près de mille mètres. Logiquement Jésus évoque un homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho (Lc 10,30). De même, Jean évoque plusieurs fois une descente de Cana à Capharnaüm, et Luc une descente de Nazareth à Capharnaüm, ce qui est effectivement ressenti lors de ces trajets.

Tout cela ne prouve pas la fiabilité des Évangiles, mais montre qu’ils ont été rédigés par des auteurs très bien renseignés. Les Évangiles apocryphes, plus tardifs, sont beaucoup plus vagues dans ce domaine. Il n’y a aucun nom de lieu dans l’évangile de Judas, et l’évangile de Thomas n’en cite qu’un seul (la Judée). L’évangile de Philippe ne mentionne que Jérusalem, Nazareth et le Jourdain. La comparaison avec les Évangiles canoniques est éloquente.

L’onomastique

« Une des indications les plus claires de la familiarité des évangélistes avec le contexte de leurs écrits vient de leur connaissance des patronymes »[10]Peter Williams, op. cit., p. 59.. En effet il s’avère que les Juifs de Palestine ne donnaient pas à leurs enfants les mêmes patronymes que ceux des Juifs de la diaspora, ou pas avec la même fréquence. Les prénoms masculins les plus fréquents étaient Simon, Joseph, Judas, Lazare, Jean et Josué/Jésus, ce qui est très proche des personnages du Nouveau Testament. Or la liste des prénoms les plus donnés à Alexandrie en Égypte est très différente : on n’y retrouve que Joseph et Lazare. Et il en était de même ailleurs dans la diaspora juive. À Rome, les Juifs portaient très majoritairement des prénoms grecs ou latins.

Ainsi on voit mal comment les quatre évangélistes auraient pu trouver les bons prénoms, s’ils avaient écrit tardivement et loin de la Terre sainte. Pourquoi donnent-ils toujours un moyen de différencier les personnages appelés Simon ? Parce que c’était l’usage pour ce prénom, le plus répandu dans ces lieux. Si les Évangiles avaient été écrits dans un autre contexte, les prénoms à différencier n’auraient pas été Simon ou Marie, mais plutôt André ou Philippe, rares en Palestine et plus répandus ailleurs.

La question est bien différente parmi les apocryphes : dans l’évangile de Judas, par exemple, beaucoup de noms sont cités, mais en dehors de Jésus et Judas, ils ne correspondent pas aux usages palestiniens du 1er siècle. Pour les apocryphes les plus anciens, l’onomastique[11]C’est à dire la science des noms. renvoie à l’Égypte du 2e siècle.

Comme chacun sait, les noms sont difficiles à retenir, aujourd’hui comme hier. « Les évangélistes étaient capables de distribuer les patronymes selon un schéma authentique parce qu’ils rapportaient d’une façon fiable les noms que les gens portaient effectivement. Étant donné que les noms sont difficiles à retenir, le schéma authentique des patronymes dans les Évangiles suggère que le témoignage des évangélistes est de grande qualité »[12]Peter Williams, op. cit., p. 72..

À tous ces arguments, Peter Williams ajoute encore d’autres éléments :

– l’évidente judaïcité des Évangiles, beaucoup moins présente dans les apocryphes (qui sont donc plus tardifs). Si le christianisme a vite été composé majoritairement de païens convertis, la première génération était essentiellement judéenne.

– la précision de leurs références en matière de botanique (les sycomores de Jéricho…) ou de fiscalité.

– leur familiarité avec les coutumes populaires de l’époque et de la région.

Conclusion : pas seulement une idée mais une histoire qui va au-delà de l’histoire

Au terme de notre parcours, nous admettons que, sans la Bible, la science historique ne peut pas dire grand-chose de Jésus lui-même. Mais le contexte de sa vie terrestre est de mieux en mieux connu et nous pouvons conclure au caractère raisonnable de la confiance en l’historicité des Évangiles, inspirés par l’Esprit Saint pour nous communiquer les vérités du salut. Selon Benoît XVI,

« le message néotestamentaire n’est pas seulement une idée ; ce qui est arrivé dans l’histoire réelle du monde est justement déterminant pour lui : la foi biblique ne raconte pas des légendes comme symboles de vérités qui vont au-delà de l’histoire, mais elle se fonde sur une histoire qui s’est déroulée sur le sol de cette terre[13]Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, Paris, Ed. du Rocher, 2011, p. 127-128. ».

Lisez aussi : Les preuves de la résurrection du Christ (notre dossier)

 

Références

Références
1 Revue thomiste 118/4 (octobre-décembre 2018) : Bulletin de christologie (IX), p. 639.
2 Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, Paris, Éditions du Rocher, 2011, p. 128.
3 « La fusion des quatre Évangiles en un seul récit ne peut aboutir qu’à une accumulation confuse de schémas théologiques, et non pas à un ordre chronologique qui, de toute manière, nexiste dans aucun dentre eux » (John P. Meier, op. cit., vol. 1, p. 40).
4 Écrit vers 400, et parfois titré : De consensu evangeliorum, ou De concordia evangeliorum. Dès le 2e siècle, on a cherché à harmoniser les Évangiles, comme le montre le Diatessaron de Tatien le Syrien.
5 Frédéric Guillaud, Et si c’était vrai ?, Paris, Ed. Marie de Nazareth, 2023, p. 48.
6 Peter Williams, Les Évangiles sont-ils fiables ?, Lyon, Éditions Clé, 2020, p. 123.
7 Au premier siècle après JC commence à se répandre dans l’Empire romain une nouvelle manière de conserver les écrits : le codex, dans lequel les feuilles de parchemin sont reliées à la manière de nos livres actuels, et non plus roulées. Les « onciaux » sont de ce type et présentent le texte biblique écrit en lettres majuscules grecques, sans intervalle entre les mots. Les deux plus anciens aujourd’hui conservés datent du milieu du quatrième siècle : le codex Sinaïticus et le codex Vaticanus.
8 Op. cit., p. 117-118.
9 Op. cit., p. 118.
10 Peter Williams, op. cit., p. 59.
11 C’est à dire la science des noms.
12 Peter Williams, op. cit., p. 72.
13 Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, Paris, Ed. du Rocher, 2011, p. 127-128.
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