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Les pièges de l’évolution (1/3)

Charles Darwin
Une objection que l’on entend (trop) souvent chez nos contemporains, biberonnés à la théorie de l’évolution : Dieu n’existe pas, puisque l’homme descend du singe, et que le darwinisme explique le tout de l’univers. Quelques réflexions pour ne pas tomber dans le piège de l’évolution.
Dans ce premier article nous dénonçons le piège dialectique où tombent nombre de contemporains, et jetons un premier regard sur les tenants et aboutissants de la théorie de Darwin et ses disciples.

Retrouvez ici le second article de la série : regard critique sur l’évolution

Retrouvez ici le dernier article de la série : évolution ou création, faut-il choisir ?

Un piège dialectique

L’idée qui se trouve au fondement de cette objection est que l’explication de l’origine des espèces par la théorie darwinienne rendrait caduque l’idée même de Dieu et de son existence. Avant même d’entrer dans le vif du sujet, dénonçons et désamorçons le piège dialectique : la théorie de l’évolution est une tentative d’explication scientifique (à partir d’observations biologiques) du mode d’apparition et de différentiation des espèces vivantes, qui ne concerne pas Dieu et ne peut en aucun cas invalider son existence. Création ou évolution ? L’opposition sous-entend que les deux seraient incompatibles. Or on ne peut affirmer à priori cette contradiction, sans même avoir étudié les notions de création et d’évolution. C’est ce que nous ferons ici. Un premier regard nous incite toutefois à prendre du recul et à nuancer toute affirmation trop tranchée : il semble que création et évolution ne puissent être contradictoires, puisque les deux notions ne se situent pas sur le même plan ; l’une est en effet un concept théologique, l’autre est une théorie biologique.

L’impact d’une théorie

Comme son nom l’indique, l’hypothèse de Darwin est encore une théorie : elle règne pourtant en maîtresse incontestée dans un certain nombre de domaines de la science expérimentale contemporaine, et est enseignée sans nuances à tous les niveaux d’enseignement primaire, secondaire et universitaire. Son influence sur les mentalités et les sociétés actuelles est loin d’être anecdotique.

Elle a d’abord discrédité la lecture naïve des récits bibliques des origines, qui avait cours jusqu’au XIXe siècle et était liée par beaucoup de croyants à la substance même de la foi. L’athéisme militant a profité de cette déstabilisation d’une vision du monde attachée à tort à la foi pour mettre l’homme moderne en demeure de choisir entre la science et la religion. En outre, en soulignant la continuité entre le règne animal et l’homme (qui « descend du singe »), la théorie de l’évolution a ébranlé certaines représentations qui soutenaient la conception chrétienne de l’homme comme être absolument à part, jouissant d’une dignité toute spéciale. Cette imprégnation darwinienne conduit à substituer l’évolution à la création, comme si ces deux notions permettaient de penser la même réalité : or on a vu que les deux notions se situent à des plans bien distincts.

Darwinisme et théorie de l’évolution

Darwin, qui lisait la Bible, comprenait de la Genèse que Dieu avait créé la terre en six jours, par un acte spécial créant chaque espèce vivante actuelle en la faisant apparaître de rien. Or comme scientifique, il observe l’influence du milieu naturel sur les êtres vivants, et le fait qu’au sein d’une même portée animale, chaque membre peut présenter de petites variations. Il en vint à penser que le milieu naturel sélectionnait les êtres vivants en raison de la disproportion entre les ressources disponibles et la croissance démographique[1]Malthus avait montré dans son Essai sur la population que la croissance des ressources suit une progression arithmétique, tandis que la croissance démographique suit une progression géométrique : seuls les plus aptes, porteurs de variations minimes qui les avantageaient, subsistent et se reproduisent. Il ne parla pas tout de suite d’évolution[2]jusqu’à la sixième édition (1869) de l’Origine des espèces, Darwin parla de « changement des espèces par descente », mais ces petites variations entre les individus et le mécanisme de sélection naturelle sont les deux principes de l’explication darwinienne.

Une conséquence désastreuse s’imposa alors à son esprit : la Bible – dont il avait une lecture fidéiste – nous trompe, car la diversité des espèces ne tient pas à une multiplicité d’actes divins de création. Il oscilla dès lors entre agnosticisme et lutte frontale contre la religion. Son disciple Thomas Huxley fit du darwinisme l’étendard de la cause de la science contre la religion.

Si on lit l’Origine des espèces (1859), ce n’est pas d’abord le son de cloche qui s’y fait entendre. Darwin y fait plusieurs fois appel à l’action divine, pour rendre compte de ce que la variation des êtres vivants conjuguée à la sélection naturelle ait pu faire apparaître des organes complexes (il prend l’exemple de l’œil[3]« La comparaison entre l’œil et le télescope se présente naturellement à l’esprit. Nous savons que ce dernier instrument a été perfectionné par les efforts continus et prolongés des plus … Continue reading.  Sa théorie qui n’exclut pas l’existence d’un Dieu créateur fait cependant comme si l’on pouvait s’en passer. Il présente finalement un créationnisme tronqué, car amputé de tout dessein providentiel : Dieu aurait créé les premiers êtres vivants, qui se seraient ensuite transformés pour donner naissance à la multitude des espèces vivantes, sans ordre ou finalité définis par une intelligence supérieure.

Une fois sa théorie constituée et popularisée, Darwin se trouva donc pris en un dilemme entre la création de chaque espèce vivante par Dieu et la modification des espèces[4]« Personnellement, bien sûr, j’attache la plus grande importance à la Sélection Naturelle : mais cela me paraît entièrement dénué d’importance en comparaison de la question : … Continue reading.

Il publie en 1872 The Descent of Man, ouvrage qui remet en cause le statut privilégié de l’homme, sous l’hypothèse d’une gradation continue entre les vivants, depuis les animaux inférieurs jusqu’à nous.  

Si aucun être organisé, l’homme excepté, n’avait possédé quelques facultés de cette sorte [il s’agit des facultés intellectuelles], ou que ces facultés eussent été chez ce dernier d’une nature toute différente de ce qu’elles sont chez les animaux inférieurs, jamais nous n’aurions pu nous convaincre que nos hautes facultés sont la résultante d’un développement graduel.

Mais on peut facilement démontrer qu’il n’existe aucune différence fondamentale de ce genre.
Il faut bien admettre aussi qu’il y a un intervalle infiniment plus considérable entre les facultés intellectuelles d’un poisson de l’ordre le plus inférieur, tel qu’une lamproie ou un amphioxus, et celles de l’un des singes les plus élevés, qu’entre les facultés intellectuelles de celui-ci et celles de l’homme ; cet intervalle est, cependant, comblé par d’innombrables gradations[5]La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. E. Barbier, 2e éd., Paris, Librairie Reinwald, Schleicher Frères, 1876, c. III, p. 95 ».

Il va plus loin encore :

 « Il n’existe aucune différence fondamentale entre l’homme et les mammifères les plus élevés, au point de vue des facultés intellectuelles[6]Id. p. 95-96. ».

En conséquence, l’homme n’est plus que le produit d’une transformation biologique, selon les deux principes dégagés : variations (aléatoires) et sélection naturelle. Dans cette explication, les espèces vivantes, et l’homme en particulier, ne sont pas le fruit d’une intention mais le produit d’un mécanisme aveugle. La création de Dieu semble se transformer indépendamment de sa volonté, au gré des variations. En outre, au lieu d’être distinctes et hiérarchisées, les espèces ainsi apparues forment une continuité aux frontières floues.

Cette tension dans la pensée de Darwin le fit évoluer vers l’agnosticisme, et jusqu’au combat contre l’idée même de Révélation divine. Sa pensée fut synthétisée en une doctrine qui devint bientôt universelle, le darwinisme, dont les dogmes sont les suivants :

– tous les vivants proviennent de la matière inorganique (non-vivante) selon un lent processus d’évolution,

– ce processus s’initie en de petites variations aléatoires et innombrables,

– dont certaines, les plus adaptées à la survie et la reproduction de l’individu, lui donnent un avantage qui les impose peu à peu dans la population (sélection naturelle).

Le darwinisme de papa évolua peu sur les principes mais se radicalisa en s’adaptant au rythme des découvertes scientifiques, pour aboutir au néo-darwinisme qui domine actuellement. Arrivé à certain essoufflement à la fin du XIXème siècle, devant l’impossibilité de vérifier par l’expérience les postulats de base de la thèse, le darwinisme repartit bientôt grâce aux avancées de la génétique. Celle-ci lui permit d’identifier les petites variations de Darwin à des mutations, des changements brusques et aléatoires affectant l’ADN de manière héréditaire. Le néo-darwinisme y applique les principes de base de la théorie : sélection naturelle qui trie les individus, reproduction et multiplication des types les plus aptes. Ainsi, une suite de changements aléatoires innombrables, curieusement additionnés ou soustraits au long de centaines de millions d’années, aurait amené par pur hasard aux espèces vivantes actuelles, hautement adaptées à leurs fonctions de vie et de reproduction.

La philosophie de l’évolution

Pour conclure, ajoutons que la révolution darwinienne n’est pas seulement scientifique : au-delà d’une vision du monde certes antique et naïve, c’est tout un paradigme philosophique que la théorie de l’évolution vient battre en brèche. Après des siècles d’oscillation entre l’excès fixiste de Parménide et celui, relativiste, d’Héraclite, la pensée occidentale était arrivée, avec Platon puis Aristote et sa compréhension par la scolastique médiévale (Averroès, Maïmonide puis saint Thomas d’Aquin) à un équilibre autour de la notion d’être. L’être – ce qui est – était reconnu comme le fond de la réalité, le premier prédicat de tout existant, le sujet ultime de la pensée humaine, celui en lequel elle pouvait rejoindre Dieu, l’Être absolu, subsistant par lui-même. Tout en recouvrant une dimension dynamique, l’être demeurait le fondement stable de toute réalité, le point d’appui de la pensée humaine, une prise assurée sur les choses du monde extérieur. Avec l’irruption de l’évolution, c’est une nouvelle philosophie qui cherche à s’imposer : primauté de l’action sur l’être, du devenir sur le présent, de l’idée sur la chose. Si l’être n’est qu’un moment, un état temporaire, et que l’évolution est le tout, le mouvement de fond, alors le devenir est en un sens plus vrai que l’être, l’évolution plus que la permanence, rien n’est stable qui ne soit amené à changer, rien n’est définitif. C’est toute la notion classique de réalité et de vérité qui se retrouve fragilisée.

L’évolutionnisme va donc s’étendre bien au-delà du domaine scientifique et apporter de l’eau au moulin du relativisme : métaphysique (sur la notion de vérité), morale (sur l’existence de normes absolues, d’une loi naturelle), théologie (sur la permanence des vérités divines et de leur formulation dogmatique)… tous les domaines sont impactés et nous sommes encore profondément imprégnés d’une pensée évolutionniste, même alors que nous apportons quelques nuances aux thèses de Darwin. 

Références

Références
1 Malthus avait montré dans son Essai sur la population que la croissance des ressources suit une progression arithmétique, tandis que la croissance démographique suit une progression géométrique
2 jusqu’à la sixième édition (1869) de l’Origine des espèces, Darwin parla de « changement des espèces par descente »
3 « La comparaison entre l’œil et le télescope se présente naturellement à l’esprit. Nous savons que ce dernier instrument a été perfectionné par les efforts continus et prolongés des plus hautes intelligences humaines, et nous en concluons naturellement que l’œil a dû se former par un procédé analogue. Mais cette conclusion n’est-elle pas présomptueuse ? Avons-nous le droit de supposer que le Créateur met en jeu des forces intelligentes analogues à celles de l’homme ? ». (C. VI, texte établi par D. Becquemont à partir de la traduction de l’anglais d’E. Barbier, Paris, GF Flammarion, 1992, p. 241)
4 « Personnellement, bien sûr, j’attache la plus grande importance à la Sélection Naturelle : mais cela me paraît entièrement dénué d’importance en comparaison de la question : Création ou Modification » Autobiographie
5 La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. E. Barbier, 2e éd., Paris, Librairie Reinwald, Schleicher Frères, 1876, c. III, p. 95
6 Id. p. 95-96.
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