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De la Terre du Milieu à la Bible (J.R.R. Tolkien 50 ans après : 1973-2023)

Du père Philippe Verdin[1]Philippe Verdin Mon Précieux, Cerf, 2019, à Diego Blanco Albarova, qui publie dernièrement sa « Somme » sur Tolkien[2]Diego Blanco Albarova, Un chemin inattendu, La somme sur Tolkien, Cerf, 2023, les ouvrages se multiplient pour présenter la dimension chrétienne de l’œuvre de J.R.R Tolkien. Relevons à leur suite quelques parallèles marquants.

Harmonie originelle et création

Dans Le Silmarillion, ouvrage étonnant à structure presque biblique (tant par sa prétention cosmogonique que par la grande diversité historique et stylistique des œuvres qui le composent), on est d’abord saisi par l’intelligence et la théologie mise en œuvre dans le récit de la création. On y voit le plan du monde naître d’une musique composée par Dieu (Eru ou Illuvatar) et jouée autour de lui par la cour céleste des Valar, qui reçoivent d’abord chacun un morceau de la partition à jouer, puis sont peu à peu introduits dans l’harmonie que seule la vision du Créateur peut réaliser. La première parole divine, celle qui ordonne aux Valar de donner corps à ce que la musique originelle avait déployé de l’idée créatrice est « Eä » : « que cela soit ! »

On retrouve donc l’idée d’une création bonne, née dans le dessein divin mais mise en œuvre aussi par le moyen de « causes secondes, » incluant la collaboration d’êtres libres.

Liberté, amour et chute

La musique originelle est toutefois troublée de manière répétée par des dissonances, introduites par l’un des plus beaux parmi les Valar : Melkor, qui propose un thème concurrent et antagoniste, entraînant à sa suite certains des collaborateurs de l’œuvre de création. Rongé par son avidité de domination et de puissance (qui constitue la racine de tout mal pour Tolkien), il finit par combattre les Valar pour se proclamer roi d’Arda (la Terre ou le « Royaume » créé par la musique d’Illuvatar). Dévoré par sa soif de lumière, il finit, de dépit, par y renoncer en faveur des ténèbres. Après avoir détourné certains des esprits premiers, il instillera sa tentation mensongère chez les enfants d’Illuvatar, commençant pas le plus doué des elfes, Fëanor, puis passant aux hommes.

Présence du Christ

Certains sont allés jusqu’à reconnaître dans les trois personnages qui contribuent au « sauvetage » de la Terre du Milieu par la destruction de l’anneau trois figures complémentaires du Christ, correspondant à sa triple mission de prêtre, prophète et roi. Frodon (le prêtre), Gandalf (le prophète) et Aragorn (le roi) connaissent tous trois le passage par une mort sacrificielle (la blessure par la lame de Morgul, la chute dans le gouffre de la Moria, l’entrée dans le chemin des morts) ouvrant à une « résurrection » salutaire qui contribue à la victoire définitive du bien. Frodon, sauveur humble et innocent, porte le fardeau du mal, qui ne peut être détruit que par le feu : il doit finalement être aidé par un autre qui ne peut le remplacer mais qui le soutien au dernier moment (Sam Gamegie ou Simon de Cyrène ?).

D’une nature supérieure (il est un Maia, serviteur des Valar), Gandalf est envoyé sur terre pour sauver les peuples, dont il respecte la liberté, en les réconciliant avec les puissances divines ; incarné dans un corps, il en connaît les limites jusqu’à une forme de mort, mais ressuscite ; tel un prophète, il intervient toujours au temps voulu par Dieu (« un magicien n’est jamais en retard, Frodon Sacquet, ni en avance d’ailleurs »).

Descendant du lignage royal, accomplissant la prophétie du retour du roi, Aragorn est le sauveur méconnu qui libère son peuple et lui donne la paix ; il montre une figure de roi-messie tout comme de guérisseur et de guide.

Pour Peter Kreeft[3]Peter Kreeft, The Philosophy of Tolkien, Ignatius, 2005 ces trois figures ne constituent pas une véritable image distincte du Christ mais reflètent par leur complémentarité sa triple charge.

D’autres poussent l’analogie plus loin en comparant la réaction du Gondor (le royaume des hommes) et de son intendant Denethor face au retour du roi à la résistance des Pharisiens à Jésus. Le « prophète » Gandalf qui préparait sa venue est accusé de folie et de manipulation. Denethor préfère la perte du royaume entier à celle de son propre pouvoir (pourtant vicaire). Boromir est tenté d’employer les armes du mal pour arriver à ses fins. Faramir quant à lui fait penser à ces Juifs qui reconnurent le messie malgré son humanité et acceptèrent de le suivre (c’est la scène de la rencontre en Ithilien et de l’interrogatoire à Henneth Annûn).

Les dates, les figures mariales, l’eucharistie…

Pour aller plus loin, certains remarquent des coïncidences de date : il est vrai que Tolkien a établi un calendrier précis du déroulement de l’histoire, notamment pour la quête de l’anneau. Ainsi la compagnie quitte Fondcombe un 25 décembre, le jour où commence la rédemption du monde. C’est le 25 mars, date de l’Annonciation mais aussi date traditionnelle de la crucifixion, que sera détruit l’anneau et que commence un nouvel âge du monde. L’histoire se termine finalement un 29 septembre – fête de saint Michel – quand Frodon embarque en compagnie de Gandalf (l’ange) pour la terre des Valar.

On a voulu identifier dans les figures féminines de l’œuvre des allégories de la Vierge Marie : de Luthien à Arwen, en passant par Galadriel et Eowyn, qui vainc le dragon, les héroïnes de Tolkien sont une présence qui réconforte, qui rend l’espoir. Elles résistent mieux à l’attraction du mal car elles se battent pour la vie.

Quant à l’eucharistie, certains ont voulu la reconnaître dans le mystérieux Lembas, ce pain des elfes qui suffit à soutenir les voyageurs au long de l’aventure, nourriture qui semble plus spirituelle que temporelle.

Œuvre chrétienne ou œuvre d’un chrétien ?

De là à faire du Seigneur des Anneaux, du Hobbit ou du Silmarillion une œuvre chrétienne, il n’y a qu’un pas, que d’aucuns franchissent allègrement.

But though one may be in this reminded of the Gospels, it is not really the same thing at all. The Incarnation of God is an infinitely greater thing than anything I would dare to write[4]J.R.R. Tolkien, lettre 181 : « Bien que l’on puisse y trouver un rappel des Évangiles, ce n’est pas du tout la même chose. L’incarnation de Dieu est un sujet infiniment au-delà de tout ce … Continue reading.

Et pourtant Tolkien s’est toujours défendu d’avoir voulu composer une œuvre chrétienne, et reprocha même à plusieurs reprises à son vieil ami « Jack » (C.S. Lewis) d’avoir pastiché le texte sacré en en proposant une allégorie trop évidente.

Œuvre chrétienne ou œuvre d’un chrétien ? Il nous faudra jeter un regard plus nuancé sur la dimension religieuse de l’épopée de la Terre du Milieu.

Références

Références
1 Philippe Verdin Mon Précieux, Cerf, 2019
2 Diego Blanco Albarova, Un chemin inattendu, La somme sur Tolkien, Cerf, 2023
3 Peter Kreeft, The Philosophy of Tolkien, Ignatius, 2005
4 J.R.R. Tolkien, lettre 181 : « Bien que l’on puisse y trouver un rappel des Évangiles, ce n’est pas du tout la même chose. L’incarnation de Dieu est un sujet infiniment au-delà de tout ce que je pourrais oser écrire. »
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