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L’heure de « l’élu »

La semaine sainte qui vient de s’écouler était le moment idéal pour visionner la cinquième saison de The Chosen (« l’élu »), la série événement sur la vie publique du Christ et de ses apôtres. Ayant laissé Jésus et Lazare fraîchement ressuscité à Béthanie, aux portes de la ville sainte (saison 4, épisode 7), on y suit Jésus et son petit groupe de l’entrée à Jérusalem jusqu’à Gethsémani : c’est dire si ces sept épisodes sont denses, puisqu’ils ont pour ambition de déployer l’action d’une seule semaine de la vie du Seigneur – mais quelle semaine !

Appréciation générale : réussite scénique

On doit reconnaître une nouvelle fois l’excellente qualité de scénario et de réalisation : il y a de bonnes raisons d’espérer que nous soyons en train d’assister à la production d’une œuvre cinématographique qui fera date et qui pourrait représenter pour la prochaine génération un vrai moyen d’accéder à la foi et à une connaissance amoureuse et transformante du Christ. Des paysages aux costumes, en passant par la qualité d’image, on n’ira pas jusqu’à parler de sans faute, mais la qualité de réalisation de la série se fait encore remarquer jusque dans les détails. La beauté des images est réelle, l’harmonie satisfaisante des musiques (sans représenter le point fort le plus exceptionnel de la série) font encore une fois de cette saison de The Chosen un ensemble de scènes dont on peut espérer qu’elles n’apparaîtront pas comme datées dans quelques années. Comme dans les précédentes parties du feuilleton, le scénario est dans l’ensemble bien mené (malgré quelques longueurs, ajouts et passages d’intérêt inégal dans certains épisodes) : on connaît évidemment l’issue de l’histoire pour son principal protagoniste, et l’on est pourtant pris dans un vrai suspense, qui ne se dément pas en fin d’épisode en particulier – c’est la marque du genre.

Redécouverte de la composition de lieu ignatienne… ?

Cette cinquième saison permet une fois encore de mettre en pratique une des principales qualités de cette série, et plus généralement de toute représentation cinématographique talentueuse et fidèle des scènes évangéliques. The Chosen agit en effet comme un exercice pratique de méditation ignatienne, selon la pratique dite de « composition de lieu ». En rentrant dans une scène de la vie du Christ, au point de s’identifier avec ses personnages (ce que la réalisation de la série rend tout à fait possible) on en découvre des richesses insoupçonnées, on y comprend mieux certains épisodes ou paroles que leur contexte éclaire, et on y apprend à contempler de nouvelles beautés du visage du Christ. 

Quelques scènes marquantes

Parmi les réelles qualités et les scènes très réussies de cette cinquième saison, nous avons beaucoup aimé l’entrée dans Jérusalem, dont l’ambiance semble bien correspondre à ce que dut être l’épisode des rameaux, et qui participe à expliquer le contexte tendu et presque frénétique de  la ville sainte en la semaine qui suit. La scène de la purification du Temple nous semble plus réussie encore, en ce qu’elle permet de bien saisir l’ampleur et la portée du geste de Jésus, en même temps que son sens, face au scandale criant du commerce et de l’escroquerie déployés dans le lieu saint. Peut-être aurait-il même fallu représenter cette scène à plusieurs reprises, puisque saint Jean la place au début de la vie publique du Seigneur, tandis qu’elle est racontée par les synoptiques au coeur de la dernière semaine du Christ. À son sujet on peut encore se demander si le grand-prêtre y serait réellement intervenu en personne face à Jésus, comme le montre la série et malgré l’absence de mention dans aucun des quatre évangiles. Originale et intéressante est la scène où les apôtres jouent (théâtralement parlant) la parabole des vignerons homicides devant une foule à laquelle se mêlent les scribes et pharisiens : l’intention des réalisateurs rejoint-elle certaines recherches récentes qui suggèrent que les premiers récits évangéliques auraient pu être gestués pour être mieux transmis (voir les travaux du jésuite Marcel Jousse et l’initiative de l’Evangile au Cœur) ? Nous avons aimé aussi l’interprétation de la malédiction du figuier : le scénario y fait un choix en montrant Jésus explicitant son geste plus que ne le rapportent les évangélistes, mais son discours introduit un compréhension possible de ce geste prophétique troublant.

Le dernier repas

Le scénariste a fait le choix de ne pas représenter d’un bloc le moment central du dernier repas mais d’en faire la scène d’ouverture de chaque épisode. Le résultat est assez plaisant : il donne une grande densité à l’événement, en le présentant comme l’aboutissement de toute cette semaine, sans prendre parti sur la chronologie exacte (et incertaine dans les divers récits évangéliques) du dîner. Les réactions des apôtres, de plus en plus étonnés et déboussolés par l’attitude du Christ est particulièrement éloquente et sans doute assez proche de la réalité : les diverses questions qu’il adressent au Seigneur (rapportées notamment par l’évangile de saint Jean) manifestent bien leur incompréhension croissante. Cette perplexité atteint son comble lorsque Jésus leur lave les pieds, suscitant la réaction presque exaspérée de Simon-Pierre, puis annonce la trahison de Judas. À mesure que s’approche le dénouement, les contradictions internes des uns et des autres semblent s’accentuer : la générosité de Pierre croît avec son irritabilité, l’intériorité de Jean contraste avec sa faiblesse au Jardin des Oliviers… Une autre qualité de la scène du dernier repas est de replacer cet épisode célébrissime et central des évangiles dans son cadre originel (et peu connu des chrétiens) : celui des rites juifs du Seder Pessah. 

Des personnages pas si secondaires…

Parmi les éléments de contexte qui nous semblent encore très réussis et même réellement éclairants pour une relecture des évangiles de la semaine sainte, la série met bien en scène la tension extrême des disciples, des autorités juives et romaines et même de l’ensemble de la ville sainte autour de la figure du Christ et à l’approche de la Pâque : de Judas à Pilate en passant par Caïphe, tous semblent avoir un même pressentiment, quoique vague et diversement explicité, que quelque chose d’extraordinaire devrait se produire durant la fête. Autrement, pour les uns comme pour les autres, si Jésus de Nazareth est bien le messie, il ne peut se manifester à un autre moment que celui-là. 

À cela s’ajoute la représentation fouillée et également réussie du jeu complexe entre les factions juives, entre les partis du sanhédrin, et dans leurs relations respectives avec les représentants de Rome. Les intentions des uns et des autres sont mêlées, en même temps qu’apparaît leur incompréhension générale et leur inquiétude face au personnage inclassable de Jésus. La figure du grand-prêtre Caïphe, mélange hiératique de conscience nationale et de machiavélisme, est très intéressante, tout comme celle de Pilate, qui présente un visage tout en nuances auquel on peut assez facilement s’identifier. Le retour sur le devant de la scène de Nicodème ajoute une perspective différente au sein du sanhédrin et évite de montrer l’élite juive comme un parti monolithique décidé à éliminer le Christ. 

Quelques choix éditoriaux à discuter

Parmi les nuances à apporter et les éléments moins marquants du scénario, certaines scènes de la saison nous ont paru un peu longues, et certains choix éditoriaux plus étonnants. La célébration d’un Seder Pessah anticipé à Béthanie avec les saintes femmes n’a pas de fondement évangélique et semble apporter peu au déroulement de l’histoire. Les retours en arrière qui se multiplient dans l’avant-dernier épisode au moment où les apôtres se rendent l’un après l’autre au cénacle paraissent également un peu longs et superflus. Les répercussions de la romance dramatique (mais entièrement inventée) de l’apôtre Thomas et de la dénommée Ramah continuent selon nous de jouer un rôle trop important dans l’intrigue, et croisent (par l’entremise du père de cette dernière) la figure assez étonnante de l’espion Atticus, un personnage qui semble prendre également une place assez prépondérante, au point de paraître tirer dans l’ombre un certain nombre des ficelles du drame de cette dernière semaine.  

La question des motivations de Judas

Plus importante à noter et à nuancer est la figure de Judas et la question de ses motivations : l’interprétation de la série est intéressante, mais elle ne nous semble pas fondée clairement dans les évangiles, et se rapproche au contraire de certaines théories apocryphes (rapportées notamment dans l’évangile de Judas, un écrit gnostique connu de saint Irénée, probablement égyptien, daté généralement du milieu du IIème siècle). Plutôt que d’être simplement mû par l’amour de l’argent – le seul motif qu’indiquent réellement les évangiles canoniques – Judas semble vouloir forcer le destin de Jésus (et le sien par la même occasion) en précipitant la confrontation avec les autorités et avec Rome. Comme si, lassé de ne plus comprendre ni maîtriser le cours des événements, l’apôtre avait voulu reprendre en main son destin, comme celui de la petite troupe et du messie lui-même par cette occasion. En revanche, hormis ce doute au sujet de ses motivations, l’attitude de Jésus face à Judas, ses tentatives pour le rattacher à lui avec douceur, sans pour autant contraindre sa liberté, nous semblent bien représentées et réalistes, de même que les réactions des autres apôtres (Pierre notamment) face à ses doutes extérieurement manifestés. 

Cène et eucharistie

L’influence de l’interprétation protestante qui apparaissait dans certains détails des saisons précédentes ne nous a pas paru trop présente dans les épisodes de cette dernière semaine. La figure (hypothétique et non-traditionnelle) de la femme de Pierre n’intervient pas. Notre interrogation majeure en la matière se rapporte plutôt à la manière de présenter l’institution de l’eucharistie : dans la manière dont est retracée la dernière cène (en découpant l’événement au début de chaque épisode), la centralité de la double consécration du pain et du vin semble un peu éclipsée. Le fait que les paroles même de la transsubstantiation du vin soient immédiatement suivies par l’image de la vigne (que saint Jean place effectivement dans le discours après la cène, mais sans la lier à l’eucharistie) crée un rapprochement qui nous semble plutôt malheureux en ce qu’il peut donner implicitement à croire que l’institution elle-même serait métaphorique. À cet égard, on préfère nettement la manière dont La Passion de Mel Gibson représente ces quelques scènes du dernier repas, mettant mieux en valeur la centralité de l’eucharistie, conformément au texte des évangélistes. En revanche on apprécie nettement le traitement par The Chosen de la scène de Gethsémani ou des figures du grand-prêtre ou de Judas, plus en nuances et finesse que dans l’œuvre de Gibson. 

Le défi (relevé) de la représentation du Christ dans le 7è art

Pour conclure sur ces quelques regards, répétons notre appréciation générale de cette série, qui représente une vraie réussite cinématographique et présente un visage à la fois très accessible (pour le public contemporain et selon les codes du genre) et très fidèle du Christ. The Chosen peut donc être un vrai instrument d’évangélisation, mais peut aussi aider les chrétiens, même formés, fervents et pratiquants, à mieux comprendre, contempler et aimer les récits des évangiles. 

La difficulté principale de l’œuvre nous semble inhérente à sa forme : représenter à l’écran les évangiles (qui n’ont pas été écrits comme des scripts de cinéma), attribuer au Sauveur un visage d’acteur, donner corps aux récits de l’Ecriture, demeure une véritable gageure. On sent que la réalisation doit y chercher un équilibre très délicat entre une présentation excessive de la figure humaine ou divine de Jésus. Jusqu’ici, l’écriture de The Chosen semble accentuer légèrement la première en présentant un Christ relativement proche et très humain : à l’approche de sa Passion on aimerait peut-être le sentir de plus en plus divin, comme le montre l’esprit du récit de l’évangile selon saint Jean, où le Sauveur semble dominer de plus en plus haut les événements, à mesure qu’il approche de l’« heure » de son ultime abaissement.

Retrouvez aussi : 

The Chosen (1/3) : Qui sont les élus ?

The Chosen (2/3) : Une série chrétienne

The Chosen (3/3) : Théologie en série

The Chosen… la suite (saisons 2 et 3).

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