Professeur de littérature anglaise à la Franciscan University de Steubenville après doctorat à l’université de Notre Dame, le Dr. Ben Reinhard publie cette année un brillant essai The High Hallow, Tolkien’s Liturgical Imagination dans lequel il analyse l’œuvre de J.R.R. Tolkien sous le prisme de la liturgie, pour faire émerger une caractéristique spécifique de son imagination catholique. Nous remercions le Dr. Reinhard pour la série exclusive d’articles qu’il a bien voulu nous consacrer – une première en langue française.
J.R.R. Tolkien : une vie façonnée par la liturgie
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Des expériences oubliées depuis longtemps, brisées, descendues dans les profondeurs : on peut facilement percevoir que dans la vie de Tolkien, rien n’était plus profond que son attachement à la liturgie. La prière de l’Église en vint à dominer la vie de Tolkien après la conversion de sa mère en 1900 : elle choisit l’Église plutôt que l’estime familiale et la stabilité financière, et déménagea à plusieurs reprises pour se rapprocher des églises qui lui conviendraient. De manière inattendue, la liturgie en vint à prendre une place encore plus centrale dans la vie de Tolkien après sa mort en 1904. Avec son frère Hilary, Tolkien fut alors placé sous la tutelle du RP. Francis Morgan de l’Oratoire de Birmingham et devint (comme il le rappelait plus tard) « virtuellement un jeune confrère de la maison de l’Oratoire ».[1]Lettre 306. Dans cet état, il ne lui était pas seulement demandé d’assister mais de servir à la messe chaque matin avant le petit déjeuner. Cette éducation profondément religieuse, fixa la trame du reste de la vie de Tolkien : malgré deux brèves périodes durant lesquelles il « cessa presque de pratiquer » sa religion – d’abord comme étudiant à Oxford, puis plus tard comme jeune professionnel[2]Lettre 250. – Tolkien demeura particulièrement régulier dans sa pratique religieuse : messe quotidienne, confession régulière. Quand ses enfants grandirent, il reproduisit presque exactement les habitudes de sa propre enfance dans leurs existences, les réveillant chaque matin pour filer à bicyclette à la messe et revenir à la maison prendre le petit-déjeuner avant le départ pour l’école.
Beaucoup de ses activités de loisirs et de ses vacances tournaient également autour de la liturgie – par exemple lorsqu’il passait le Triduum Pascal dans un monastère bénédictin de la côte anglaise, au début des années 1950 – ou lorsqu’il visita l’Italie avec sa fille Priscilla. Le carnet de voyage de Tolkien et ses lettres montrent que l’excursion peut tout à fait être considérée comme un pèlerinage liturgique ; le clou était pour Tolkien d’arriver à Assise à temps pour la fête de sainte Claire. « Nous sommes venus pour la grande fête de santa Chiara à la veille du 11 et 12 août. La grand-messe chantée par le cardinal Micara avec les trompettes d’argent à l’élévation ! »[3]Lettre 167.
La liturgie dans les lettres de Tolkien
L’importance de la liturgie dans la vie de Tolkien est encore marquée dans ses écrits personnels et professionnels. Quand on en arrive à ses lettres, on trouve rarement la discussion de points théologiques abstraits ; presque jamais de référence au champ plus large de la « tradition intellectuelle catholique ». Mais on trouve, de manière répétée et insistante, une attention sur tout ce qui relève de la liturgie. Les lettres sont parsemées de fréquentes références aux messes auxquelles il assistait et aux homélies qu’il entendait, aux angoisses et frustrations causées par les réformes liturgiques, aux observations concernant les saisons, fêtes et jeûnes liturgiques. Les textes liturgiques étaient si profondément enracinés dans son esprit qu’ils semblent presque s’imposer dans ses écrits. On trouve des citations d’obscurs hymnes latins, de prières propres de la messe, insérées dans ses lettres sans explication ni gêne ; dans les brouillons de Du conte de fées[4]On Fairy Stories, essai de Tolkien portant sur la nature, les origines et les fonctions du conte de fées, publié sur la base des notes d’une conférence donnée en 1939 à Saint-Andrews (Écosse). on trouve le texte du Te Deum spontanément ajouté dans un développement sur la nature de la faerie.
Tout cela pourrait sembler pour le moins inhabituel. Mais en y regardant de plus près, ce n’est pas si surprenant. Si l’on s’en remet au témoignage de ses lettres, Tolkien concevait toute sa vie à travers le prisme de la liturgie. Quand son fils Christopher était en garnison en Afrique du Sud durant la Seconde Guerre Mondiale, Tolkien l’avait encouragé à apprendre « les prières » : le Gloria in excelsis, le Magnificat, la Litanie de Lorette et quelques psaumes : « si tu les sais par cœur, tu ne manqueras jamais de mots de joie. »[5]Lettre 54, dans lequel Tolkien exhortait aussi Christopher à apprendre le Canon de la messe pour sa récitation privée dans le cas où les « circonstances dures » de la guerre … Continue reading Le sens de ces conseils paternels ne doit pas être méprisé : Tolkien invite ici son fils non seulement à apprendre mais internaliser ces prières : pour unir ses joies à la prière de l’Église, interprétant et ordonnant sa propre expérience de vie à la lumière du Psautier. Il est clair que dans cette optique, Tolkien parlait d’expérience. Il n’assistait pas passivement à la liturgie, au contraire : il avait fait siens les mots de la liturgie.
Cette orientation liturgique ne se démentit jamais. Vers la fin de sa vie, Camille Unwin – la petite-fille de Sir Stanley Unwin, l’éditeur de Tolkien – écrivit à Tolkien dans le cadre d’un devoir scolaire, lui demandant son opinion sur le sens de la vie. Toute la réponse de Tolkien vaut le coup d’être lue, mais la conclusion est particulièrement puissante et lumineuse.
Il peut être dit que le but principal de la vie, pour chacun d’entre nous, est de faire croître notre connaissance de Dieu selon notre capacité, par tous les moyens dont nous disposons, et d’y être menés par la louange et l’action de grâces. De faire ce que nous disons dans le Gloria in Excelsis : Laudamus te, benedicimus te, adoramus te, glorificamus te, gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, nous proclamons votre gloire, nous rendons grâces pour l’infini de votre splendeur.
Et dans des moments d’exaltation nous pouvons appeler les êtres créés à se joindre à notre chœur, en parlant en leur nom, comme le fait le Psaume 148 ou le Cantique des trois enfants en Daniel II. LOUEZ LE SEIGNEUR… toutes les montagnes et collines, tous les vergers et forêts, toutes les choses qui rampent et les oiseaux ailés.[6]Lettre 310.
Ainsi pour Tolkien, tout le sens de la vie humaine est liturgique – aimer, glorifier et remercier Dieu, diriger toute la Création dans un hymne de louange au Créateur – et est exprimé dans les termes explicitement liturgiques du Gloria et du Benedicite[7]Le Cantique des trois enfants..
Liturgie et vocation littéraire
Ce qui était vrai de l’activité humaine était vrai pour Tolkien d’une manière spéciale dans sa propre vocation : raconter des contes de fées. Tolkien est connu pour avoir fait de l’Eucatastrophe – le retournement soudain et joyeux – « la véritable marque du conte de fées et sa fonction la plus haute. »[8]J. R. R. Tolkien, “On Fairy-Stories,” dans The Monsters and the Critics and Other Essays, ed. Christopher Tolkien (London: HarperCollins, 2006), p. 153. Mais l’Eucatastrophe est aussi imprégnée de liturgie : pour Tolkien, l’atmosphère joyeuse des contes de fées « oriente… vers la Grande Eucatastrophe. La joie chrétienne, le Gloria, est de la même famille ; mais il est encore plus élevé et joyeux. »[9]Ibid., p. 156.. Dans la propre opinion de Tolkien, la liturgie est la grande clé d’interprétation : elle constitue la trame de fond de son œuvre, de sa vie – et finalement de toute vie humaine.
Références[+]
| ↑1 | Lettre 306. |
|---|---|
| ↑2 | Lettre 250. |
| ↑3 | Lettre 167. |
| ↑4 | On Fairy Stories, essai de Tolkien portant sur la nature, les origines et les fonctions du conte de fées, publié sur la base des notes d’une conférence donnée en 1939 à Saint-Andrews (Écosse). |
| ↑5 | Lettre 54, dans lequel Tolkien exhortait aussi Christopher à apprendre le Canon de la messe pour sa récitation privée dans le cas où les « circonstances dures » de la guerre l’empêcheraient d’entendre la messe. |
| ↑6 | Lettre 310. |
| ↑7 | Le Cantique des trois enfants. |
| ↑8 | J. R. R. Tolkien, “On Fairy-Stories,” dans The Monsters and the Critics and Other Essays, ed. Christopher Tolkien (London: HarperCollins, 2006), p. 153. |
| ↑9 | Ibid., p. 156. |