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Une imagination liturgique à l’œuvre : J.R.R. Tolkien (1/4)

Professeur de littérature anglaise à la Franciscan University de Steubenville après doctorat à l’université de Notre Dame, le Dr. Ben Reinhard publie cette année un brillant essai The High Hallow, Tolkien’s Liturgical Imagination dans lequel il analyse l’œuvre de J.R.R. Tolkien sous le prisme de la liturgie, pour faire émerger une caractéristique spécifique de son imagination catholique. Nous remercions le Dr. Reinhard pour la série exclusive d’articles qu’il a bien voulu nous consacrer – une première en langue française – que nous débutons en ce 25 mars, journée mondiale de l’œuvre de Tolkien.

Qu’est-ce qu’une imagination catholique ?

Le scénario de Bilbon le Hobbit commence, comme chacun sait, par le célèbre questionnement de Gandalf sur le sens précis de l’expression « bonjour » : « me souhaitez-vous un bon jour, ou bien cela veut-il dire que ce jour est bon, que je le veuille ou non ; ou que vous vous sentez bien aujourd’hui ; ou que l’on doit être bon en ce jour ? » Moyennant quelques modifications, on pourrait faire subir le même questionnement au concept d’ « imagination catholique ». Désigne-t-il l’imagination d’un individu catholique, un acte d’imagination relatif à la foi ou la pratique catholique, ou encore le catholicisme tel qu’il est représenté dans les arts ? Si tant est que les catholiques d’aujourd’hui se posent cette question, la réponse standard semble être celle de Bilbon : « tout cela ensemble ! ». Et cette affirmation généreuse n’est pas nécessairement mauvaise. Toutes ces définitions peuvent être défendues, et un aperçu rapide des innombrables ouvrages, articles et essais publiés sur le thème de l’ « imagination catholique » au cours des dernières années montre que toutes ces significations, et d’autres encore, sont répandues et valables. Ce débat, animé et divers, est bien normal, puisque le sujet est d’une importance vitale. Comme le disait J. H. Oldham il y a 80 ans : « si les chrétiens s’unissent pour imaginer et reconstruire une civilisation, et espèrent par là nous rapprocher d’un ordre temporel dans lequel la vie chrétienne serait mieux vécue, ils doivent laisser libre cours au pouvoir de l’imagination chrétienne. »[1]Voir J. H. Oldham, Real Life is Meeting, 1re édition Américaine,(Greenwich, CT: Seabury Press, 1953), 52.

Qu’est-ce qu’une imagination catholique chez Tolkien ?

Cette affirmation ne me met cependant pas totalement à l’aise : je ne peux m’empêcher de penser que notre langue – et par conséquence notre pensée – ne suffit pas à la grande mission qui s’offre à nous. Le concept d’ « imagination catholique » est si large qu’il peut sembler dénué de sens ; nous manquons sans doute d’un terme approprié pour désigner la forme la plus pure et la plus haute de l’imagination catholique. Mon ouvrage a donc deux buts complémentaires : d’abord proposer une désignation plus précise de l’imagination catholique, à savoir l’imagination liturgique. Ensuite, montrer que cette imagination liturgique est la meilleure manière de saisir le catholicisme latent – et parfois explicite – dans l’œuvre de J. R. R. Tolkien.

L’influence « fondamentale » de la foi sur le monde de Tolkien

Commençons par cette fameuse affirmation de Tolkien, au sujet de l’influence de sa foi sur son monde de fiction. « Le Seigneur des Anneaux est bien sûr une œuvre fondamentalement religieuse et catholique ; d’abord de manière inconsciente, puis consciemment dans sa relecture… l’élément religieux y est absorbé dans l’histoire et dans le symbolisme. »[2]In The Letters of J. R. R. Tolkien (Boston: Houghton Mifflin, 1981), Letter 142. J’ai constaté que ces mots sont cités dans toutes études sérieuses du lien entre Tolkien et le catholicisme : il est donc regrettable que les critiques aient été si peu attentifs à ce que Tolkien y disait réellement. Comme le remarquait récemment Carl Hostetter, des générations de critiques ont compris le mot « fondamentalement » comme « un simple procédé rhétorique d’intensification » – un synonyme d’assez ou de vraiment – alors qu’il fait en réalité référence aux fondations d’une chose.[3]Carl Hostetter, ed. The Nature of Middle-earth: Late Writings on the Lands, Inhabitants, and Metaphysics of Middle-earth (Boston: Houghton Mifflin, 2021), 402.. La même confusion semble avoir rapproché les mots religieux et catholique. Comme « fondamentalement », ces mots ont été au mieux vaguement définis – si bien que l’œuvre de Tolkien a pu être interprétée parfois de manière presque aliénante : comme augustinienne, ou thomiste, ou newmanienne, ou en dialogue avec le mouvement littéraire catholique, ou encore comme figure de proue de l’humanisme chrétien du XXe siècle. Ces analyses n’ont bien sûr rien de faux par principe : ce type d’études a permis d’augmenter largement notre connaissance et notre appréciation de l’homme et de son œuvre – mais le fait de partager certain point de contact avec tel ou tel penseur catholique ne suffit pas à rendre une œuvre fondamentalement religieuse et catholique. Cela n’explique pas non plus comment l’ « élément religieux » serait absorbé dans l’histoire et dans son symbolisme. Le concept d’imagination liturgique offre une alternative aux conceptions éparses qui dominent les débats sur le catholicisme de Tolkien, et propose un paradigme capable de les unifier.

Une imagination catholique est une imagination liturgique

Prêtons donc attention, comme nous y invite Gandalf, au sens et au miracle des mots. Je remarque qu’à strictement parler, être religieux signifie participer à la vertu de religion, qui selon sa définition classique « consiste à rendre un culte et des cérémonies rituelles à une nature supérieure. »[4]La définition est celle de Cicéron, présentée comme normative par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique, IIaIIae Pars, q. 81, a. 1.. Être catholique et religieux, c’est donc accomplir ces actes et rites selon la forme prescrite par l’Église catholique, c’est à dire à travers la prière liturgique. Si nous prenons au pied de la lettre les mots de Tolkien, son œuvre devrait être lue comme le produit d’une imagination spécifiquement liturgique.

Références

Références
1 Voir J. H. Oldham, Real Life is Meeting, 1re édition Américaine,(Greenwich, CT: Seabury Press, 1953), 52.
2 In The Letters of J. R. R. Tolkien (Boston: Houghton Mifflin, 1981), Letter 142.
3 Carl Hostetter, ed. The Nature of Middle-earth: Late Writings on the Lands, Inhabitants, and Metaphysics of Middle-earth (Boston: Houghton Mifflin, 2021), 402.
4 La définition est celle de Cicéron, présentée comme normative par saint Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique, IIaIIae Pars, q. 81, a. 1.
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