Professeur de littérature anglaise à la Franciscan University de Steubenville après doctorat à l’université de Notre Dame, le Dr. Ben Reinhard publie cette année un brillant essai The High Hallow, Tolkien’s Liturgical Imagination dans lequel il analyse l’œuvre de J.R.R. Tolkien sous le prisme de la liturgie, pour faire émerger une caractéristique spécifique de son imagination catholique. Nous remercions le Dr. Reinhard pour la série exclusive d’articles qu’il a bien voulu nous consacrer – une première en langue française.
Liturgie et œuvres de fiction : l’exemple du Seigneur des Anneaux
Nous avons donc vu ce qu’est une imagination liturgique, et comment elle se présente dans les lettres et les autres écrits de Tolkien. Mais comment peut-elle imprégner les œuvres mytho-poétiques qui l’ont rendu célèbre ? Si l’on en croit l’interprétation par Mairet et Pepler de l’imagination liturgique – et si j’ai raison d’affirmer que Tolkien en a possédé une – nous devrions nous attendre à trouver ce cadre liturgique déployé dans les œuvres de Tolkien – absorbé, comme il le disait, « dans l’histoire et le symbolisme. » Et je crois que tel est effectivement le cas. Nous ne prendrons cependant le temps dans cette courte série d’articles de considérer qu’une seule des manifestations de son imagination liturgique : le réveil de Sam dans les champs de Cormallen après la destruction de l’anneau, et son lien avec la liturgie pascale.
Nous y sommes préparés par le long voyage en forme de carême de Frodon et Sam : par leur longue errance dans le désert, la dépendance croissante de la nourriture quasi-sacramentelle du lembas, la montée de la terrible montagne, la crise finale et le tremblement de terre – et par-dessus tout par l’abaissement graduel et kénotique des héros. Frodon et Sam meurent effectivement – ou presque – lors de leur quête pour détruire l’anneau ; les derniers mots de Frodon et Sam résonnent presque comme un écho distant du consommatum est. « La quête est achevée, et maintenant tout est accompli. Je suis heureux que tu sois ici avec moi. C’est ici la fin de toutes choses. »[1] The Lord of the Rings, 50th Anniversary One-Volume Edition (Boston: William Morrow, 2004), p. 947. Mais les héros ne sont pas morts : ils sont sauvés du feu et ressuscitent enfin. Ayant pleinement accepté leur propre destruction, ils sont prêts, selon les termes de Louis Bouyer, pour « la redécouverte éclatante de l’univers, émergeant de la ‘nuit obscure’. »[2]The Paschal Mystery: Meditations on the Last Three Days of Holy Week, trans. Sister Mary Benoit (Chicago: Regnery, 1950), 165.
Mais ce n’est pas la seule idée de résurrection qui relie cette scène avec Pâques. C’est toute l’imagerie du chapitre qui laisse le lecteur avec cette impression immanquable de joie pascale : ou encore, comme le dit Sam, « je sens comme le printemps après l’hiver, comme le soleil sur les feuilles : et comme des trompes et des harpes, et tous les chants que je n’aie jamais entendus ». Dans le passage qui suit immédiatement, on trouve l’éclat clair du soleil et le chant de l’eau ; le retour de la musique ; le rire et les pleurs et le renouvellement de toute la surface de la terre. Dans ce contexte, il est difficile de croiser Gandalf, « habillé de blanc, sa barbe resplendissant maintenant comme la neige »[3]Les robes blanches des anges (et de Gandalf) sont bien sûr associées aux vêtements blancs des néophytes nouvellement baptisés. La connexion est rendue presque explicite dans la Lettre 156, dans … Continue reading sans penser aux témoins angéliques de la résurrection, dans les Évangiles, dont les vêtements sont (selon les évangélistes) « blancs » et « resplendissants », « comme la neige » – ou encore d’entendre Sam laisser échapper son étonnement non seulement face à une mais face à deux résurrections apparentes (« Je vous croyais mort ! Mais je pensais alors que j’étais mort moi-même. Est-ce que toute tristesse va être ainsi effacée ? ») sans être renvoyé aux fêtes de Pâques. Quand nous pensons que tout cela se déroule non pas dans tout le chapitre mais seulement dans le premier passage après le réveil de Sam en Ithilien, on peut suspecter que Tolkien ait consciemment et délibérément fait usage de cette imagerie.
Le doute est de moins en moins permis. Dans la suite de l’histoire, l’imagerie et les émotions pascales laissent la place à des indices clairs, et le lien du mythe de Tolkien avec Pâques devient presque explicite. Gandalf dit à Sam que l’anneau a été détruit le 25 mars, et que la nouvelle année du Gondor commencerait désormais à cette date – comme c’était le cas de la nouvelle année dans l’Angleterre médiévale, commémorant simultanément l’Annonciation et la Passion. Quand le personnage semi-divin d’Arwen arrive à Minas Tirith pour épouser Aragorn, roi mortel, Frodon fait presque écho aux mots de l’Exsultet. Là où le Praeconium pascale chante « la nuit vraiment bienheureuse » où les choses du Ciel épousent celles de la terre, la nuit qui « deviendra plus lumineuse que le jour » et comme la lumière elle-même[4]Voir Dom Prosper Guéranger, L’année liturgique, tome VI., Frodon s’exclame : « Désormais non seulement le jour devra être aimé, mais la nuit aussi sera belle et bénie, puisque toutes ses peurs ont disparu ». Une note plus curieuse encore se trouve dans la célébration de Cormallen. Quand le héraut chante les hauts-faits de Frodon et Sam, ses accents ont un curieux effet sur l’assistance :
Leurs cœurs, blessés par de doux glaives, surbmergés, et leur joie était comme des glaives, et ils furent transportés en pensée vers des régions où la souffrance et la joie coulent ensemble, et où les larmes sont le véritable vin de la bénédiction.
Ce passage a malheureusement été l’objet d’une étude critique (Shippey considérant l’énumération par Tolkien de la « joie, des larmes et du rire… » comme « peu convaincante »),[5]Road to Middle-earth: Revised and Expanded Edition (Boston: Houghton Mifflin, 2003), 201. mais pour quiconque a senti toute la puissance de la transition du Vendredi Saint vers Pâques, l’émotion décrite est immédiatement reconnaissable. Ce passage va cependant plus loin que les autres. D’autres passages sont formés sur le schéma de la résurrection : celui-ci est directement et immédiatement relié avec elle dans les propres écrits de Tolkien. Bien sûr, parmi tous les moments eucatastrophiques du Seigneur des Anneaux, la réaction au chant du héraut rappelle très clairement la description explicite de l’eucatastrophe que fait Tolkien dans une lettre à Christopher :
La résurrection était la plus grande ‘eucatastrophe’ possible dans le plus grand des contes de fées – et crée cette émotion essentielle : la joie chrétienne qui produit les larmes parce qu’elle est qualitativement aussi forte que la peine, parce qu’elle émerge de ces lieux où la joie et la peine sont enfin réconciliées.[6]Lettre 89, Lettres 142-143.
La ressemblance de ces passages ne laisse aucun doute : les héros du Seigneur des anneaux participent de la joie chrétienne – la joie chrétienne dont la résurrection est l’expression parfaite. Le RP. Michael Ward a souligné que la célébration des champs de Cormallen est le sommet de toute son œuvre – au moins de l’histoire des hobbits. Quoi qu’il en soit, à ce point de notre réflexion, la frontière entre l’imagination de Tolkien et sa foi devient presque évanescente, et son grand conte de fées atteint la frange de quelque chose de plus grand encore.
Et tout cela n’est que le commencement. Nous pourrions parler plus longuement des « jours de joie » qui suivent la destruction de l’anneau et de leur lien avec l’Octave de Pâques, étudier le couronnement d’Aragorn à la lumière de la liturgie de l’Ascension, ou encore considérer l’étrange Noël de Tolkien à Fondcombe. Nous pourrions également étendre notre enquête au-delà du Seigneur des Anneaux pour chercher les harmoniques liturgiques du mythe de création de Tolkien – ou encore le lien étroit entre La chute de Númenor et les célébrations liturgiques de l’Ancien Testament.
Conclusion : fécondité et nécessité de l’imagination liturgique
Ces éléments sont étudiés en un autre lieu, où je les ai traités plus extensivement[7]voir l’ouvrage de l’auteur, The High Hallow, Tolkien’s Liturgical Imagination, Emmaus Road Publishing, 2025.. J’espère pour l’instant que cette série d’articles a permis de démontrer ce qu’est l’imagination liturgique, et pourquoi l’imagination liturgique est essentielle à toute appréciation profonde de Tolkien en tant qu’auteur catholique. Dans l’espace qui me reste, j’aimerais avancer deux conclusions : l’une est universitaire, l’autre plus personnelle. Au niveau universitaire d’abord : Tolkien n’est pas le seul auteur catholique auquel pourrait être appliqué le prisme liturgique. Tout catholique pratiquant régulier pourrait être considéré sous cet angle – et en particulier les catholiques ayant vécu à une époque où la pratique et la prière chrétiennes étaient plus pleinement intégrées dans la société. Beowulf, les légendes arthuriennes, Chaucer, Langland, et bien d’autres : tous pourraient gagner à une vraie relecture liturgique. Cela impliquerait bien sûr un travail sérieux : celui qui s’y adonnerait devrait faire un véritable effort pour comprendre la liturgie selon l’expérience qu’en ont faite ces auteurs. Mais les bénéfices seraient importants. La liturgie est la grande matrice par laquelle les anciennes générations de catholiques comprenaient leurs vies : pour les comprendre, c’est-à-dire pour se comprendre.
Cela m’amène à ma deuxième conclusion : l’imagination liturgique n’est pas seulement une affaire du passé, ni même un sujet d’étude académique. Bien au contraire : la liturgie de l’Église est, en quelque sorte, la manière dont tous les catholiques interprètent leurs vies. Ou du moins elle devrait l’être. Un certain type d’imagination liturgique est inévitable, car l’instinct d’ordre, de rituel, de religion est si profondément ancré dans la psychologie humaine. La seule question qui demeure est de savoir si la liturgie y répond. Car après tout l’Église n’est pas la seule institution qui essaie d’ordonner notre temps : le monde s’y emploie aussi. L’année académique et l’année fiscale ; les saisons sportives ou commerciales, les festivals d’été au cinéma : le monde veut, désespérément, nous faire tous rentrer dans son propre cycle séculier et anti-liturgique. Je ne peux pas assez souligner à quel point c’est important. Le pouvoir de l’imagination est si grand que nous choisissons par lui, chacun de nous, le monde en lequel nous habitons : nous pouvons vivre dans le monde naturel créé par Dieu, ordonné par les rythmes de l’année ecclésiastique et élevé par la grâce. Nous pouvons nous tenir, comme Tolkien, comme membres du sacerdoce royal, unissant nos vies au sacrifice de l’autel et orientant toute la création dans un hymne de louange. Ou pas… Nous pouvons aussi choisir de vivre dans un monde déterminé à revenir, et nous avec lui, au chaos primordial, informe et vide. Puisque nous en arrivons à nos derniers mots, je vous prie de prendre cela très sérieusement. La question de l’imagination liturgique de Tolkien m’a ouvert un champ de recherches enrichissant et nourrissant ; j’espère qu’il vous ouvrira des perspectives intéressantes et stimulantes. Mais la question de votre imagination liturgique, et de la mienne, est celle qui importe réellement.
Références[+]
| ↑1 | The Lord of the Rings, 50th Anniversary One-Volume Edition (Boston: William Morrow, 2004), p. 947. |
|---|---|
| ↑2 | The Paschal Mystery: Meditations on the Last Three Days of Holy Week, trans. Sister Mary Benoit (Chicago: Regnery, 1950), 165. |
| ↑3 | Les robes blanches des anges (et de Gandalf) sont bien sûr associées aux vêtements blancs des néophytes nouvellement baptisés. La connexion est rendue presque explicite dans la Lettre 156, dans laquelle Tolkien établit que la nudité de Gandalf à son retour de la mort, du feu et de l’eau, le rend « prêt à recevoir les robes blanches des plus élevés ». |
| ↑4 | Voir Dom Prosper Guéranger, L’année liturgique, tome VI. |
| ↑5 | Road to Middle-earth: Revised and Expanded Edition (Boston: Houghton Mifflin, 2003), 201. |
| ↑6 | Lettre 89, Lettres 142-143. |
| ↑7 | voir l’ouvrage de l’auteur, The High Hallow, Tolkien’s Liturgical Imagination, Emmaus Road Publishing, 2025. |