Nous avons montré dans nos articles précédents (voir articles 2/5 et 3/5) que le principe protestant « sola Scriptura » ne fonctionne pas, en ce qu’il ne permet pas de discerner quelle est la liste des livres reconnus comme inspirés par Dieu (ce qu’on appelle le « canon »[1]Le mot « canon » transcrit un mot grec et signifie « règle », « mesure ». des Écritures). Dans cet article, nous allons montrer brièvement comment ce principe de « sola Scriptura » n’est pas historique ou traditionnel.
L’Église n’a jamais enseigné le “Sola Scriptura”
Il n’est pas historique, c’est-à-dire que jusqu’à l’avènement du protestantisme, l’Église (tant en Orient qu’en Occident) n’a jamais enseigné ce principe. Au contraire, comme l’explique l’abbé Bernard Lucien, « le moyen directement voulu et ordonné par Notre-Seigneur pour que ses Apôtres communiquent sa doctrine aux fidèles et à l’Église naissante est la prédication orale, non l’écriture ; et il leur a promis pour cela une assistance toute spéciale du Saint-Esprit »[2]Abbé B. Lucien, Révélation et Tradition. Les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, Nuntiavit, Lourdes-Vaiges, 2009, p. 97.. A l’appui de cette thèse, il invoque le témoignage des Pères de l’Église[3]Cf. Abbé B. Lucien, op. cit., p. 103-107.. En voici quelques exemples :
- Saint Clément de Rome († fin du 1er siècle) :
Les apôtres nous ont prêché l’Évangile de la part de notre Seigneur Jésus-Christ, et Jésus-Christ de la part de Dieu. Dieu a envoyé Jésus-Christ, et Jésus-Christ les apôtres ; tout ici s’est passé régulièrement d’après la volonté du Seigneur. (…) Lorsqu’ils annoncèrent la vérité dans les villes et les provinces, ils éprouvèrent les premiers convertis, à la faveur des lumières du Saint-Esprit, et les établirent évêques ou diacres sur ceux qui devaient croire[4]Première lettre aux Corinthiens, 42, 1-4..
- Saint Irénée de Lyon († vers 200) :
[Il faut] (…) aimer par contre avec un zèle extrême ce qui est de l’Église et saisir la Tradition de la vérité. Eh quoi ! S’il s’élevait une controverse sur quelque question de minime importance, ne faudrait-il pas recourir aux Églises les plus anciennes, celles où les apôtres ont vécu, pour recevoir d’elles sur la question en cause la doctrine exacte ? Et à supposer même que les apôtres ne nous eussent pas laissé d’Écritures, ne faudrait-il pas alors suivre l’ordre de la Tradition qu’ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient ces Églises ? C’est à cet ordre que donnent leur assentiment beaucoup de peuples barbares qui croient au Christ : ils possèdent le salut, écrit sans papier ni encre par l’Esprit dans leurs cœurs, et ils gardent scrupuleusement l’antique Tradition (…). Ceux qui sans lettres ont embrassé cette foi sont, pour ce qui est du langage, des barbares ; mais, pour ce qui est des pensées, des usages, de la manière de vivre, ils sont, grâce à leur foi, suprêmement sages et ils plaisent à Dieu, vivant en toute justice, pureté et sagesse[5]Contre les hérésies, livre III, 4, 1-2..
- Enfin, Saint Jean Chrysostome (344/349 – 407) :
“C’est pourquoi, mes frères, demeurez fermes et conservez les traditions que vous avez apprises, soit par nos paroles, soit par notre lettre” (2 Th 2, 15) ». Passage qui prouve que tout l’enseignement n’était pas dans la correspondance par lettres, que beaucoup de points étaient communiqués de vive voix et cet enseignement oral aussi est digne de foi. Par conséquent regardons la tradition de l’Église comme digne de foi »[6]Quatrième homélie sur 2 Th, §2..
D’ailleurs, c’est un fait historique que « le christianisme était déjà répandu avant qu’aucun des évangélistes se mit à écrire la vie de Jésus. On disait le [Notre Père] avant qu’il fût écrit dans Saint Matthieu, car Jésus-Christ lui-même l’avait appris à ses disciples, qui l’avaient transmis aux premiers chrétiens… On baptisait au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, avant que la formule du baptême eût été écrite par le même Saint Matthieu dans son évangile, car Jésus-Christ l’avait prescrite verbalement à ses Apôtres »[7]Mgr de Ségur (citant l’auteur protestant Lessing), Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui, Cadillac, Éditions Saint-Rémi, 2014, p. 64..
Certains protestants citent parfois des extraits de certains Pères de l’Église pour appuyer la doctrine de « sola Scriptura ». Mais outre le fait que souvent, il s’agit de citations isolées de leur contexte[8]Cf. Shaun Mcafee, When Protestants Quote the Fathers Against the Church. Why these quotes fall short of supporting Protestant teaching, en ligne : … Continue reading, il faut noter que sur bien des points, ces mêmes Pères enseignaient des doctrines que rejettent les protestants (par exemple, la nécessité de l’épiscopat et la présence réelle du Christ dans l’eucharistie).
Trois problèmes historiques majeurs
Pour conclure, notons que si le principe « sola Scriptura » est vrai, trois problèmes surgissent au point de vue de l’histoire :
1° l’Église se serait trompée lourdement pendant plusieurs siècles sur un point fondamental, alors qu’elle a été assurée d’être édifiée par le Christ (Mt 16, 18), guidée par l’Esprit Saint (Jn 16, 13) et d’être « colonne et soutien de la vérité » (1 Tm 3, 15). Ce qui est impossible.
2° cela voudrait dire que jusqu’à l’invention de l’imprimerie, l’immense majorité de la population ne pouvait avoir un accès à la Bible (soit parce que les livres étaient alors coûteux, soit parce que beaucoup de gens étaient illettrés), et donc aurait été exclue du salut. Si Dieu avait voulu que « sola Scriptura » fût un principe fondamental de la religion qui mène au salut, il aurait alors choisi la mauvaise époque pour s’incarner et révéler le chemin du salut, et aurait dû s’incarner après l’invention de l’imprimerie.
3° enfin, le fait que la fixation du canon scripturaire ait pris un certain temps (jusqu’à plusieurs siècles) est difficilement conciliable avec le principe « sola Scriptura » : « pourquoi une Église qui [aurait] conçu l’Écriture comme le seul fondement autorisé de sa vision du monde [aurait]-t-elle laissé passer des décennies et des siècles avant de régler enfin et fermement la question des livres qui doivent être reçus comme inspirés et faisant autorité ? »[9]Kenneth Hensley, Why I’m Catholic: Sola Scriptura Isn’t Historical, Part III, en ligne : https://www.catholic.com/magazine/online-edition/why-im-catholic-sola-scriptura-isnt-historical-part-iii … Continue reading (cf. notre article précédent).
Pour conclure, nous pouvons dire avec Trent Horn que « si le Christ et les apôtres avaient donné à l’Église le paradigme de “sola Scriptura” pour être l’autorité de l’Église jusqu’à la seconde venue du Christ, les premiers chrétiens auraient dû refléter ce paradigme »[10]Cf. Trent Horn, A Neglected Argument Against Sola Scriptura, en ligne : https://www.catholic.com/audio/cot/a-neglected-argument-against-sola-scriptura (consulté le 27/08/25).. Ce qui n’est pas le cas, comme nous l’avons vu avec le témoignage des Pères de l’Église.
Références[+]
| ↑1 | Le mot « canon » transcrit un mot grec et signifie « règle », « mesure ». |
|---|---|
| ↑2 | Abbé B. Lucien, Révélation et Tradition. Les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, Nuntiavit, Lourdes-Vaiges, 2009, p. 97. |
| ↑3 | Cf. Abbé B. Lucien, op. cit., p. 103-107. |
| ↑4 | Première lettre aux Corinthiens, 42, 1-4. |
| ↑5 | Contre les hérésies, livre III, 4, 1-2. |
| ↑6 | Quatrième homélie sur 2 Th, §2. |
| ↑7 | Mgr de Ségur (citant l’auteur protestant Lessing), Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui, Cadillac, Éditions Saint-Rémi, 2014, p. 64. |
| ↑8 | Cf. Shaun Mcafee, When Protestants Quote the Fathers Against the Church. Why these quotes fall short of supporting Protestant teaching, en ligne : https://www.catholic.com/magazine/print-edition/when-protestants-quote-the-fathers-against-the-church (consulté le 27/08/2025). |
| ↑9 | Kenneth Hensley, Why I’m Catholic: Sola Scriptura Isn’t Historical, Part III, en ligne : https://www.catholic.com/magazine/online-edition/why-im-catholic-sola-scriptura-isnt-historical-part-iii (consulté le 27/08/25). |
| ↑10 | Cf. Trent Horn, A Neglected Argument Against Sola Scriptura, en ligne : https://www.catholic.com/audio/cot/a-neglected-argument-against-sola-scriptura (consulté le 27/08/25). |