Nous avions, dans l’article précédent, montré que le principe protestant « sola Scriptura » n’est pas fonctionnel parce qu’il aboutit à l’anarchie et la division quant à l’interprétation de la Bible.
Nous abordons ici une autre raison pour laquelle ce principe ne nous semble pas fonctionnel : c’est qu’il ne peut pas rendre compte du canon scripturaire (à savoir la liste des livres reconnus comme inspirés par Dieu et constituant donc la Sainte Écriture).
Pour le catholique, la question du canon scripturaire (quels sont les livres qui doivent être considérés comme appartenant à l’Écriture sainte, inspirée par Dieu ?) est tranchée par la Tradition et le Magistère. C’est ce que reflètent les paroles de saint Augustin : « je ne croirais pas à l’Évangile si cette croyance n’avait pas pour fondement l‘autorité de l’Église catholique »[1]Réfutation de l’épître manichéenne appelée Fondamentale, ch. 5, accessible en ligne : … Continue reading ; et ce passage de la constitution Dei Verbum du concile Vatican II : « c’est cette même tradition, qui fait connaître à l’Église le canon intégral des Livres Saints »[2]N°8..
En d’autres termes : c’est parce que l’Église nous enseigne quels sont les livres inspirés que nous pouvons savoir ce qui constitue la Bible. C’est ainsi que le canon catholique (46 livres pour l’Ancien Testament, 27 pour le Nouveau), s’il a été défini solennellement aux conciles de Florence (1441) et de Trente (1546), était déjà reconnu au moins dès le quatrième siècle (d’après le témoignage de saint Athanase [vers 367] et du troisième concile de Carthage [en 397]), et enseigné par saint Augustin (De la doctrine chrétienne, livre 2, ch. 8, 13)[3]Cf. Maurice Gilbert, Canon des Écritures, dans J.-Y. Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Paris, PUF, 2007, p. 239..
C’est un fait que nulle part dans les livres reconnus comme étant la Bible (même ceux admis par les protestants[4]Généralement, les protestants, en suivant la liste juive des écritures de l’Ancien Testament, rejettent de ce dernier les livres qu’ils appellent « deutérocanoniques » ou … Continue reading), nous ne trouvons une liste complète nous indiquant quels sont les livres inspirés. Le principe « sola Scriptura » ne permet donc pas de savoir quels sont les livres qui sont inspirés et donc constituent la Bible. Comme le fait observer un auteur : « Nulle part dans l’Écriture il n’est dit de quelle manière on peut déterminer quels livres appartiennent au canon ». Et si, fait remarquer ce même auteur, les protestants recourent au critère de l’évidence historique (témoignage de certains Pères de l’Église, de l’archéologie, etc.) pour déterminer quel est le canon scripturaire, « un tel critère de choix du canon contredit en fait [le principe] sola scriptura, car il s’agit d’un principe extrabiblique »[5]Devin Rose, Protestantism’s Old Testament Problem, en ligne : https://www.catholic.com/magazine/print-edition/protestantisms-old-testament-problem (consulté le 07/02/25)..
Calvin enseignait que pour savoir ce qu’est l’Écriture, il ne faut s’appuyer ni sur des raisons logiques ou historiques, ni sur l’autorité de l’Église, mais sur le sentiment dû à l’inspiration du Saint-Esprit[6]Cf. Jean Calvin, Institutions chrétiennes, I, 7, 5 (page 36 de l’édition numérisée consultable en ligne sur : https://archive.org/details/institutiondelar00calvuoft/page/36/mode/2up ; … Continue reading. L’idée est reprise par la Confession de Westminster de 1646 : « notre conviction et notre certitude quant à l’infaillible vérité et à la divine autorité du texte [scripturaire] ne proviennent que de l’œuvre intérieure du Saint-Esprit portant témoignage, par et avec la Parole, dans nos cœurs » (I, 5).
En bref, pour reprendre les mots de M. Heschmeyer, selon l’enseignement de Calvin, le croyant, sur la base des sentiments (sentiments dont il est convaincu qu’ils viennent de Dieu) peut parfaitement savoir quels livres appartiennent à la Bible et lesquels non[7]Joe Heschmeyer, Is the Bible “Self-Attesting,” or Do We Need the Church?, en ligne : https://www.catholic.com/audio/sp/is-the-bible-self-attesting-or-do-we-need-the-church (consulté le … Continue reading.
Le problème, comme le montre M. Heschmeyer (dans l’article auquel nous avons déjà fait allusion), est que les premiers réformateurs n’étaient pas d’accord entre eux sur les livres faisant partie de l’Écriture. Par exemple, Luther niait le caractère inspiré de l’Apocalypse ; Calvin admettait l’inspiration du livre de Baruch (alors que celui-ci n’est pas considéré comme canonique par les protestants actuels).
C’est ce manque d’unité dans le discernement des livres inspirés que relevait, non sans ironie, Mgr de Ségur : « direz-vous que le Saint-Esprit », demande-t-il de manière rhétorique à un interlocuteur protestant, « qui assiste tous les chrétiens, vous fait reconnaître les Livres inspirés ? Comment se fait-il alors que parmi vous on soit si peu d’accord sur ce point, que Luther rejette tel livre que vénère Calvin, et que les protestants de nos jours admettent des livres que méprisaient leurs pères, le livre de Tobie, par exemple, de Ruth, d’Esther ; l’épître de l’apôtre Saint Jacques, celle de Saint Paul aux Hébreux, etc. ? […][8]Nous ne saurions dire s’il y a encore aujourd’hui autant de désaccords entre les multiples groupes protestants que du temps de Mgr de Ségur ; mais ce qui reste certain, c’est que leur … Continue reading. Cette question, fondamentale s’il en est, de la certitude de l’inspiration des Livres-Saints, arrête et arrêtera toujours le protestant dès le premier pas qu’il voudra faire dans la voie du raisonnement. C’est une difficulté mortelle pour le protestantisme (…) »[9]Mgr de Ségur, Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui, 1861, Réed. Cadillac, Éditions Saint-Rémi, 2014, p. 68-69..
Références[+]
| ↑1 | Réfutation de l’épître manichéenne appelée Fondamentale, ch. 5, accessible en ligne : https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/saints/augustin/polemiques/manicheens/fondamentale.htm (consulté le 04/03/25). |
|---|---|
| ↑2 | N°8. |
| ↑3 | Cf. Maurice Gilbert, Canon des Écritures, dans J.-Y. Lacoste (dir.), Dictionnaire critique de théologie, Paris, PUF, 2007, p. 239. |
| ↑4 | Généralement, les protestants, en suivant la liste juive des écritures de l’Ancien Testament, rejettent de ce dernier les livres qu’ils appellent « deutérocanoniques » ou « apocryphes » (7 livres) : Judith, Tobie, Sagesse, Siracide, Baruch (comprenant la Lettre de Jérémie) et les deux livres des Macchabées ; ils rejettent aussi des passages grecs des livres de Daniel et d’Esther. |
| ↑5 | Devin Rose, Protestantism’s Old Testament Problem, en ligne : https://www.catholic.com/magazine/print-edition/protestantisms-old-testament-problem (consulté le 07/02/25). |
| ↑6 | Cf. Jean Calvin, Institutions chrétiennes, I, 7, 5 (page 36 de l’édition numérisée consultable en ligne sur : https://archive.org/details/institutiondelar00calvuoft/page/36/mode/2up ; consulté le 26/08/2025). |
| ↑7 | Joe Heschmeyer, Is the Bible “Self-Attesting,” or Do We Need the Church?, en ligne : https://www.catholic.com/audio/sp/is-the-bible-self-attesting-or-do-we-need-the-church (consulté le 26/08/2025). |
| ↑8 | Nous ne saurions dire s’il y a encore aujourd’hui autant de désaccords entre les multiples groupes protestants que du temps de Mgr de Ségur ; mais ce qui reste certain, c’est que leur (éventuelle) unanimité sur le canon scripturaire ne peut alors venir que d’une cause non biblique, ce qui contredit le principe sola Scriptura, nda. |
| ↑9 | Mgr de Ségur, Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui, 1861, Réed. Cadillac, Éditions Saint-Rémi, 2014, p. 68-69. |