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L’anarchie dans l’interprétation des Écritures (“Sola Scriptura” 2/5)

Dans l’article précédent, nous avions rappelé l’enseignement de l’Église catholique sur les rapports entre Écriture, Tradition et Magistère, enseignement auquel s’oppose le principe protestant « sola Scriptura ». Nous montrons brièvement ici pourquoi ce principe n’est pas opérant ou fonctionnel. En disant cela, nous ne voulons pas dire, pour reprendre les mots de M. Hensley, que le principe n’est pas opérant à cause d’un manque de la part des hommes, comme si « nous devions travailler plus dur pour interpréter précisément la Bible et prier plus fort pour être guidés par lEsprit, afin de faire fonctionner [le principe] sola Scriptura. Ce que [nous voulons] dire, cest que même en principe cela ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner »[1]Cf. Kenneth Hensley, Why Im Catholic: Sola Scriptura Isnt Workable, Part I, en ligne sur Catholic Answers, 18/01/2017 (consulté le 20/08/2025)..

Le Sola Scriptura livre le chrétien au subjectivisme

En effet, le principe « sola Scriptura », en niant toute autorité autre que l’Écriture, revient à dire que c’est à chaque lecteur de la Bible d’en déterminer le sens, ce qui revient à livrer le christianisme au subjectivisme : « voici ce que je considère comme vrai » ; et en conséquence logique, à lanarchie et à la division. Car l’Écriture Sainte, contrairement à ce qu’affirment certains protestants, n’est pas toujours claire ou aisée à interpréter.

En effet, le corollaire fréquent de l’affirmation du principe « sola Scriptura », c’est l’idée de la « clarté de l’Écriture », c’est-à-dire que les vérités principales et nécessaires pour le salut sont aisément discernables par tout homme qui lirait la Bible. C’est ce qu’enseignait par exemple la Confession de Westminster (1646) : « ce quil faut nécessairement connaître, croire et observer en vue du salut est si clairement exposé et révélé dans tel ou tel autre passage de l’Écriture que lignorant, et pas seulement lhomme cultivé, peut, sans difficulté, en acquérir une compréhension suffisante » (1, 7)[2]Traduction française consultée en ligne : https://baptiste-lausanne.ch/wp-content/uploads/2021/05/Confession-Westminster.pdf (consulté le 20/08/2025).. Ce qui est l’écho de la déclaration de Luther : « ceux qui nient la clarté et la simplicité des Écritures ne nous laissent que des ténèbres »[3]Cité par Trent Horn, The Case for Catholicism. Answers to Classic and Contemporary Protestant Objections, San Francisco, Ignatius Press, 2017, p. 15..

Cependant, que l’Écriture ne soit pas toujours facile à interpréter, celle-ci nous l’indique elle-même[4]Dans le cadre de cet article, nous utilisons la Traduction œcuménique de la Bible (2010).. Par exemple, dans les Actes des Apôtres : « Philippe (…) entendit l’eunuque qui lisait le prophète Isaïe et lui dit : “Comprends-tu vraiment ce que tu lis ?” – « Et comment le pourrais-je, répondit-il, si je n’ai pas de guide ?” » (Ac 8, 30-31). Et Saint Pierre prévenait que « [dans les lettres de Paul] il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Écritures pour leur perdition » (2 P 3, 16).

Sans autorité d’interprétation, le subjectivisme conduit à l’anarchie de la foi

Par ailleurs, les faits suffisent à prouver la fausseté de la notion de « clarté de l’Écriture ». Car en l’absence d’une autorité reconnue qui puisse trancher ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas (c’est-à-dire, en l’absence de Magistère divinement assisté), le protestantisme s’est divisé (et continue de se diviser) en groupes et sectes divers, qui ne s’accordent pas même sur des points essentiels et cruciaux (comme la nécessité du baptême d’eau, la divinité du Christ, la prédestination, la présence du Christ dans l’Eucharistie, la morale sexuelle et familiale, etc.)[5]Mgr de Ségur, dans son livre Causeries sur le protestantisme d’aujourd’hui (2ème partie, chapitre 13), observait que certains groupes protestants allaient même jusqu’à légitimer des … Continue reading. Ainsi l’observait Martin Luther lui-même, peu de temps après avoir consommé sa rupture avec Rome : « Il y a autant de sectes et de croyances que de têtes. Celui-ci ne veut rien savoir du baptême ; un autre nie le sacrement ; un troisième croit qu’il existe un autre monde entre ce jour et le dernier jour. Certains enseignent que le Christ n’est pas Dieu ; certains disent ceci, d’autres disent cela. Il n’y a pas de paysan assez grossier pour ne pas penser que, s’il rêve ou s’imagine quelque chose, ce doit être le murmure du Saint-Esprit, et que lui-même doit être un prophète »[6]Cité par K. Hensley (article cité)..

En favorisant la contradiction, le protestantisme ouvre la voie à l’agnosticisme

Notons bien que cette pluralité d’opinions qui est la conséquence logique de « sola Scriptura » n’est pas une « richesse » ou une « chance » (comme certains pourraient peut-être être tentés de l’affirmer). Car si Dieu s’est révélé, c’est pour nous indiquer les vérités à croire et à mettre en pratique pour notre salut[7]Mt 28, 19-20 : « Allez donc auprès des gens de tous les peuples et faites d’eux mes disciples ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, et enseignez-leur à pratiquer … Continue reading. Des affirmations contradictoires à ce sujet ne nous rendent donc pas service, puisquelles nous laissent dans lincertitude de savoir quelle est la volonté de Dieu quant au salut et aux moyens pour en bénéficier[8]Mgr de Ségur fait observer que s’il y a dans le catholicisme des divergences d’opinion, ce n’est pas sur les points fondamentaux (par exemple, les dogmes) comme dans le protestantisme, mais … Continue reading. C’est pourquoi nous pourrions même dire, en nous inspirant des réflexions de Mgr de Ségur et de Jacques Maritain[9]Cf. Mgr de Ségur (op. cit.), p. 29-32 ; Jacques Maritain, Les trois réformateurs, Paris, Plon, 1924, p. 71-72., que le protestantisme aboutit ultimement à l’agnosticisme (c’est-à-dire à la négation de la possibilité de connaître la vérité), non seulement en matière religieuse mais en tout domaine (ce qui aboutit à une forme de relativisme absolu).

Résumons pour conclure notre réflexion à ce stade : le principe « sola Scriptura » nest pas fonctionnel parce quil aboutit à des opinions divisées et contradictoires sur des points fondamentaux qui concernent notre connaissance de Dieu et engagent notre salut.

Références

Références
1 Cf. Kenneth Hensley, Why Im Catholic: Sola Scriptura Isnt Workable, Part I, en ligne sur Catholic Answers, 18/01/2017 (consulté le 20/08/2025).
2 Traduction française consultée en ligne : https://baptiste-lausanne.ch/wp-content/uploads/2021/05/Confession-Westminster.pdf (consulté le 20/08/2025).
3 Cité par Trent Horn, The Case for Catholicism. Answers to Classic and Contemporary Protestant Objections, San Francisco, Ignatius Press, 2017, p. 15.
4 Dans le cadre de cet article, nous utilisons la Traduction œcuménique de la Bible (2010).
5 Mgr de Ségur, dans son livre Causeries sur le protestantisme daujourd’hui (2ème partie, chapitre 13), observait que certains groupes protestants allaient même jusqu’à légitimer des péchés (polygamie, divorce, etc.) ; cf. ouvrage cité, Cadillac, Éditions Saint-Rémi, 2014, p. 70-71.
6 Cité par K. Hensley (article cité).
7 Mt 28, 19-20 : « Allez donc auprès des gens de tous les peuples et faites d’eux mes disciples ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, et enseignez-leur à pratiquer tout ce que je vous ai commandé » ; Jn 8, 32 : « vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres ».
8 Mgr de Ségur fait observer que s’il y a dans le catholicisme des divergences d’opinion, ce n’est pas sur les points fondamentaux (par exemple, les dogmes) comme dans le protestantisme, mais sur des points qui n’ont pas été tranchés par le Magistère. Cf. op. cit., p. 60-61.
9 Cf. Mgr de Ségur (op. cit.), p. 29-32 ; Jacques Maritain, Les trois réformateurs, Paris, Plon, 1924, p. 71-72.
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