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Les grandes conversions de la Belle Époque

Le tournant du XXe siècle (entre 1885 et 1935) est une période paradoxale. La situation politique de la France et de l’Europe y connut maints rebondissements : après la grande dépression, voici la Belle Époque, puis la montée des tensions, la Grande guerre, les années folles, la crise, l’émergence des totalitarismes. L’histoire spirituelle de ce demi-siècle présente toutefois des richesses insoupçonnées, le spirituel surnage au milieu des tornades qui atteignent le temporel.

L’Église aussi vit en ce tournant du XXe siècle une période difficile : en interne c’est l’éclatement de la crise moderniste, qui divise les rangs du clergé et des institutions religieuses, à l’extérieur s’accentue l’antagonisme avec l’État républicain, qui aboutira dans la loi de séparation de 1905. Et cependant, alors que le catholicisme semble affaibli et attaqué de toutes parts, une vague de fond sans précédent, providentielle, souffle sur la France.

Citons ainsi Joris-Karl Huysmans, dont le retour à la foi est accompagné en 1880 par le célèbre abbé Mugnier. Il décrit en trois romans son propre itinéraire, c’est la « trilogie de la conversion » : En route, La cathédrale (de Chartres) puis L’oblat. Son itinéraire dans les églises parisiennes et les sanctuaires de France, ses descriptions de la liturgie et du culte traditionnel, notamment du chant grégorien, sont magnifiquement contés. Il ne cache rien cependant de son combat contre ses vieux démons, en particulier celui de l’impureté, montrant qu’après la conversion, tout reste encore à faire.

1886 sera une année bénie : on connaît le saisissement de Paul Claudel, entendant le chant du Magnificat des vêpres de Noël dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Il raconte cet instant unique et le difficile chemin qui s’ouvrit alors pour lui dans un texte profond[1]Cf. Paul Claudel, Ma conversion, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010..

1886, c’est aussi l’année de la conversion d’un jeune explorateur, ancien officier de cavalerie, qui entre un jour dans l’église Saint Augustin et s’approche d’un confessionnal :

En me faisant entrer dans le confessionnal de l’Abbé Huvelin, Vous m’avez donné tous les biens, mon Dieu : s’il y a de la joie dans le Ciel à la vue d’un pécheur se convertissant, il y en a eu quand je suis entré dans ce confessionnal ! Quel jour béni ! Et depuis ce jour toute ma vie n’a été qu’un enchaînement de Bénédictions ! Vous m’avez mis sous les ailes de Saint Augustin et j’y suis resté : Vous m’avez porté par ses mains depuis ce temps et ce n’a été que Grâce sur Grâce. Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me fit me confesser, et m’envoya communier séance tenante … Je ne puis m’empêcher de pleurer en y pensant, et ne veux pas empêcher ces larmes de couler, elles sont trop justes, mon Dieu ! Quels ruisseaux de larmes devraient couler de mes yeux au souvenir de telles Miséricordes ! Que Vous avez été bon ! Que je suis heureux ! Qu’ai-je fait pour cela ? Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui : ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi : Dieu est si grand ! Il y a une telle différence entre Dieu et tout ce qui n’est pas Lui ! Ainsi soit-il. 

Il s’agit bien sûr de Charles de Foucauld : pour lui encore le parcours de foi sera mouvementé. Bientôt trappiste, il cherchera sa voie en Terre Sainte puis dans le Sahara, devenant finalement l’apôtre paradoxal et le défenseur de Touaregs[2]voir le compte-rendu par l’abbé Paul Roy de la biographie donnée dernièrement par Pierre Sourisseau.

En 1906 Jacques Maritain, brillant étudiant en sciences en Sorbonne et formé à la philosophie par Bergson, se convertit avec Raïssa, qui deviendra son épouse[3]Raïssa retrace une partie de leur parcours dans Les grandes amitiés. Ils prendront pour parrain de baptême une figure qui compte pour beaucoup des convertis de la Belle Époque : Léon Bloy, lui-même ramené à la foi par Jules Barbey d’Aurevilly.

Quant à Charles Péguy, écrivain et journaliste socialiste, figure du mouvement dreyfusiste, il fait face en juin 1912 à la grave maladie de son fils. Sous l’influence d’un jeune sculpteur récemment converti, Henri Charlier, il fait un vœu et part en pèlerinage à Chartres.

J’ai senti que c’était grave… J’ai fait un pèlerinage à Chartres… J’ai fait 144 km en trois jours… On voit le clocher de Chartres à 17 km sur la plaine… Dès que je l’ai vu, ça a été une extase. Je ne sentais plus rien, ni la fatigue, ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d’un seul coup, j’étais un autre homme. J’ai prié une heure dans la cathédrale le samedi soir ; j’ai prié une heure le dimanche matin avant la grand-messe… J’ai prié comme je n’avais jamais prié, j’ai pu prier pour mes ennemis… Mon gosse est sauvé, je les ai donnés tous trois à Notre-Dame. Moi, je ne peux pas m’occuper de tout… Mes petits ne sont pas baptisés. À la Sainte Vierge de s’en occuper.

Un obstacle s’oppose encore à sa conversion : sa femme refuse de recevoir le baptême. Elle l’acceptera finalement en 1915 un an après la mort de son mari et de son son ami Joseph Lotte. Péguy ne revient finalement à la pratique religieuse qu’en août 1914, retournant pour la première fois assister à la messe, au front. Le 4 septembre, il dépose un bouquet de fleurs au pied d’une statue de la Vierge, dans une petite chapelle de Montmélian. Le lendemain, frappé au front par une balle allemande, il donne sa vie pour la France.

On pourrait encore raconter le cas de nombreuses grandes figures des arts et des lettres français de l’époque : Henri Ghéon, Henri puis André Charlier, Julien Green, André Frossard, le docteur Alexis Carrel… Terminons cependant par un rapide voyage outre-Manche. En 1929 un jeune universitaire oxonien qui se définissait comme athée, bien qu’ayant naturellement grandi dans une famille anglicane, est progressivement gagné par l’idée de l’existence de Dieu. Son idée en est encore bien théorique, mais à la faveur d’un dîner qui se prolongea chez son ami et collège J.R.R Tolkien et fut suivi d’une promenade au clair de lune avec son hôte et l’anglican Hugo Dyson (1876-1975), professeur de littérature. Tolkien amena la conversation sur Dieu, et Lewis se mit instinctivement sur la défensive. Son collègue philologue l’aborda alors par un conte de fées, qui était selon lui le meilleur, le plus puissant et parfait de tous, car il était non seulement vrai sur le plan mythique, mais aussi sur le plan réel. Il lui montra ainsi que l’Évangile rejoignait le mythe à travers le logos, le Verbe fait chair, incarnation du divin en un point réel de l’espace et du temps[4]Cf. J.R.R. Tolkien, conférence « Faërie », On Fairy-Stories, 1937. Les trois amis étaient arrivés près d’un arbre, une brise soudaine les enveloppa, et ils se sentirent embrassés par quelque chose de plus grand et de plus beau. C. S. Lewis, auteur notamment des Chroniques du monde de Narnia, racontera des années plus tard cet instant où il tomba à genoux pour prier, admettant que Dieu est Dieu.

De ces multiples récits, retenons que la conversion vient souvent d’une rencontre, d’un homme ou d’un événement qui sert de déclencheur (l’abbé Mugnier pour Huysmans, l’abbé Huvelin pour Foucauld, Léon Bloy pour les Maritain). C’est parfois aussi un besoin de stabiliser sa vie, de trouver un repère (le combat de Huysmans entre mystique et luxure). Ces figures ont fait couler beaucoup d’encre, et la psychologie s’est essayée à expliquer ces retours subits à la foi : on ne peut cependant expliquer naturellement le phénomène. Il y a quelque chose dans la conversion qui dépasse le raisonnable, une disproportion entre l’événement déclencheur et l’adhésion de foi qui en découle.

Références

Références
1 Cf. Paul Claudel, Ma conversion, Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010.
2 voir le compte-rendu par l’abbé Paul Roy de la biographie donnée dernièrement par Pierre Sourisseau
3 Raïssa retrace une partie de leur parcours dans Les grandes amitiés
4 Cf. J.R.R. Tolkien, conférence « Faërie », On Fairy-Stories, 1937
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