Les Prédicateurs du Grand Siècle ont souvent abordé le sujet des fins dernières. Même si, contrairement à une idée reçue, le fond de leur pastorale n’était pas d’agiter toujours la peur de l’enfer, il faut reconnaître que ce thème revient souvent.

La prédication était, sous Louis XIV, un véritable exercice de rhétorique. On comparait volontiers dans les salons les prédicateurs pour leur style, leur aisance oratoire et leurs idées. La Bruyère constate avec une certaine mélancolie :

« Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique qui en est l’âme ne s’y remarque plus ; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par les longues énumérations. On n’écoute plus sérieusement la parole sainte ; c’est une sorte d’amusement entre mille autres, c’est un jeu où il y a de l’émulation et des parieurs. »[1]

Il suffit de lire quelques lettres de Madame de Sévigné pour s’en apercevoir. Elle décrit à sa fille, partie en Provence, ou à des amis les différents prédicateurs à la mode à Paris de la même manière qu’elle y décrit les spectacles de la capitale. Elle écrit par exemple qu’elle est « entêtée » du Père Bourdaloue, comme on l’est d’un brillant comédien[2]. Les théâtres étant fermés pendant le carême, les mondains désœuvrés venaient alors à l’église écouter un sermon. Les grandes églises parisiennes proposaient en effet, chaque jour de la sainte quarantaine, un sermon qui s’apparenterait plutôt à ce que nous appelons une conférence. Le prédicateur pouvait parler pendant près d’une heure. Il avait lieu l’après-midi, donc hors de la messe.  Le public habitué aux comédies semblaient parfois l’écouter comme on écoute une pièce de théâtre. Les préoccupations de style semblent l’emporter sur les arguments de fond. C’est pourquoi les prédicateurs cherchaient à frapper l’imagination de ces mondains venus au sermon comme au spectacle. Il fallait convertir ces curieux à l’Évangile et leur montrer que les chemins qu’ils suivent ne mènent qu’à la perdition. 

Les fins dernières sont donc un sujet de choix pour ébranler les convictions des courtisans frivoles. On les exhorte à ne pas se préoccuper uniquement des intrigues de la cour et des affaires présentes et à regarder à ce qui doit venir ensuite : la mort et le jugement. Il est notable que l’insistance se fasse sur la damnation et sur l’enfer, plus que sur la résurrection, le paradis et même le purgatoire. On ne cherche pas tant à faire une explication théologique exhaustive de ces questions qu’à « provoquer un effet spirituel à partir d’un ébranlement psychologique de l’auditoire »[3] et l’évocation de l’enfer est jugée plus efficace pour convertir.

Nous n’avons pas l’intention ici de faire une présentation générale de tout ce que les prédicateurs du XVIIe siècle ont pu dire sur les fins dernières. Il s’agit plutôt de mettre en lumière quelques beaux passages que les plus célèbres d’entre eux ont pu écrire.

Les temps liturgiques qui se prêtent le mieux à ce sujet sont l’avent et le carême. Ce qu’on appelait alors les « oraisons funèbres », c’est-à-dire les sermons prononcés à l’occasion des funérailles ou de requiem, ont aussi permis de beaux développements sur les fins dernières.

I . Les Oraisons funèbres :

Les prières pour les morts ont pris très tôt dans l’Église une dimension sociale très importante. La liturgie des défunts se développa beaucoup au cours du Moyen Âge, notamment grâce à l’abbaye de Cluny. Les seigneurs laïcs faisaient aux moines des donations considérables en échange de messes pour leurs ancêtres défunts. Le Grand Siècle a conservé cette tradition médiévale. Tous les princes ou grands personnages avaient droit, après leur mort, à des prières publiques pour le repos de leur âme et laissaient de fortes sommes pour des fondations de messes et des pompes funèbres. Souvent des messes étaient célébrées pour eux, en plus de celle des funérailles. On le faisait dans diverses églises du royaume et, à chaque fois, un prédicateur était appelé pour prononcer l’oraison funèbre de l’illustre défunt. C’était l’occasion de rappeler à l’assistance ses fins dernières. On montrait que toute la gloire du monde ne préservait pas du trépas et que ce que le mort avait fait de mieux avait été ce qu’il avait fait pour la religion. On exhortait donc l’auditoire à s’inspirer de ses vertus.

a. La pensée de la mort pour se préserver des vanités :

Bossuet surtout est célèbre pour ses oraisons funèbres. De toutes celles qu’il prononça, nous en avons conservées dix. Six d’entre elles sont plus connues car elles concernent véritablement de grands personnages : La reine d’Angleterre, la duchesse d’Orléans, la reine de France, la princesse palatine, le chancelier de France et le prince de Condé.

La mort d’Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, à la fois cousine et belle-sœur de Louis XIV, a particulièrement frappé les esprits. C’était une jeune princesse qui charmait toute la cour par sa beauté et sa vivacité. Sa mort subite à l’âge de vingt-six ans après une brève maladie avait frappé les esprits. Cela permet à Bossuet une belle réflexion sur la fragilité des choses terrestres. Dans l’oraison funèbre qu’il prononce dans la basilique de Saint-Denis le 21 août 1670, il montre que la pensée des fins dernières nous désabuse des illusions d’ici-bas et doit élever nos regards vers ce qui ne passe pas. Ce qu’écrit Bossuet est souvent résumé dans la formule fameuse : « Madame se meurt, Madame est morte ! »[4] À la différence de tant de personnes qui agonisent des jours durant et peuvent ainsi se préparer pieusement à la mort, Henriette d’Angleterre a vu la mort fondre sur elle sans crier gare. À peine est-elle entrée en agonie qu’elle a rendu son âme à Dieu.

L’exorde du discours mérite donc d’être cité pour la vigueur avec laquelle Bossuet dénonce le néant des grandeurs humaines devant la mort :

« Vanité des vanités, et tout est vanité ! C’est la seule parole qui me reste ; c’est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur.

[…] Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. […]

Non, après ce que nous venons de voir, la santé n’est qu’un nom, la vie n’est qu’un songe, la gloire n’est qu’une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu’un dangereux amusement : tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. »[5]

Toutefois le prédicateur n’a pas pour but de faire seulement trembler les auditeurs. On remarquera d’ailleurs qu’ici l’évêque de Condom n’évoque pas le jugement qui suit la mort. Il parle simplement de la mort comme de ce qui nous arrache à tous les plaisirs futiles de la vie. Pour ne pas laisser l’assemblée sur une note amère et désespérante, il ajoute ensuite que Jésus-Christ, ayant sauvé l’homme du trépas, il faut s’attacher à lui seul. C’est ce qu’a fait Henriette d’Angleterre, elle a su se hisser au-dessus des facilités d’une vie mondaine et brillante pour s’unir à Dieu et c’est cela seul qui a compté au jour du jugement. La fin du discours est donc une invitation à suivre son exemple :

« Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens et du présent et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près ni plus fortement, la vanité des choses humaines ? et si nos cœurs s’endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde ? Prévenons un coup si funeste, et n’attendons pas toujours des miracles de la grâce. […] Que si nous sommes assurés qu’il viendra un dernier jour, où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu’il faudra un jour mépriser par force ? […] Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore, toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque, songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l’autre elle est devenue le sujet d’une examen rigoureux où rien n’a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu’elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence. »[6]

On remarquera la mention de la divine Providence. Bossuet répond d’avance aux libertins sceptiques qui diront que, si une princesse est morte si jeune, il n’y a pas de Dieu qui dirige le monde. Il insiste au contraire pour dire que la mort d’Henriette a été permise par Dieu pour donner un enseignement sur les fins dernières à toute la cour. La toute-puissance de la Providence est un thème cher à Bossuet qu’il avait déjà développé dans l’Oraison funèbre d’Henriette de France, reine d’Angleterre et mère de la duchesse d’Orléans et qu’il reprendra de façon géniale dans son Discours sur l’Histoire universelle.

b. La bonne mort :

Faire une belle mort pour bien se préparer au jugement était un devoir pour un chrétien. On écrivait même des ouvrages de piété pour réussir sa mort. C’est pourquoi les prédicateurs racontent souvent les derniers instants de celui dont on célèbre les obsèques. Cela est d’autant plus appuyé quand le défunt n’a pas toujours été un excellent chrétien. Il rachète par une dure pénitence et une douloureuse agonie acceptée dans la foi les désordres de sa jeunesse. Ainsi le prince de Condé, qui avait été à la fois un grand capitaine imbu de ses succès militaires, un coureur de jupons et un libertin notoire, aurait difficile à défendre pour le prédicateur. C’est encore Bossuet qui est chargé de faire son oraison funèbre. C’est la dernière qu’il fera. Certes il mentionne les services rendues par Condé au royaume par les batailles qu’il a remportées, notamment celle de Rocroi en 1643, mais il s’attarde sur la fin édifiante du prince et tout spécialement sur sa mort. Il rappelle que la gloire qu’on acquiert dans les combats n’est rien par rapport à la gloire des élus dans le ciel. Bossuet décrit la pieuse retraite du héros qui rattrape les débordements de sa jeunesse. Il y insiste car il craint qu’on n’admire davantage Condé pour ses victoires que pour sa conversion finale. Or, au regard de Dieu, c’est surtout la conversion qui compte. Le discours donne un récit détaillé de la dernière maladie de Condé qui est la parfaite fin chrétienne :

« Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence, et tout à coup : O mon Dieu, dit-il, vous le voulez, votre volonté soit faite : je me jette entre vos bras ; donnez-moi la grâce de bien mourir. Que désirez-vous davantage ? Dans cette courte prière, vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l’abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. »[7]

Et enfin sa dernière communion répare tous les sacrilèges commis contre le Saint-Sacrement :

« A la vue du saint viatique qu’il avait tant désiré, voyez comme il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvient des irrévérences dont, hélas ! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. […] Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations : à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu’il avait commises ; et trop faible pour expliquer avec force ce qu’il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots : ha ! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. »[8]

c. « Dieu seul est grand ! »

Bossuet étant mort en 1704, il ne put prononcer l’oraison funèbre de Louis XIV, mort en 1715. Ce fut Massillon, prêtre de l’Oratoire, devenu par la suite évêque de Clermont, qui dut le faire lors des funérailles du souverain à Saint-Denis.  

On est étonné par la liberté de ton du prêtre pour parler du monarque. On croirait retrouver les prophètes de l’Ancien Testament rappelant leurs devoirs aux rois d’Israël et de Juda ! Le sermon doit rappeler que les fins dernières concernent tout le monde. Personne n’échappera à la mort et au jugement ! Il faut se souvenir que, lorsque meurt Louis XIV, le peuple est mécontent. Un règne si brillant s’est terminé sur des années terribles : des défaites militaires, des impôts de plus en plus lourds, de mauvaises récoltes suivies par des disettes, des décès nombreux dans la famille royale … Massillon se fait l’écho de ce mécontentement du royaume. Tout sera pesé au tribunal divin !

Là encore le discours est surtout connu pour son exorde où on reconnaît l’influence de ce que disait Bossuet sur Henriette d’Angleterre :

« Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout, où il préside à la mort des rois de la terre : plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s’évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paraît tout ce qu’il est, et l’homme n’est plus rien de tout ce qu’il croyait être. »[9]

Le reste du sermon confond successivement tout ce que le monde admiré chez Louis XIV :

Les guerres remportées par le roi ?

 Ce n’est que « l’art funeste d’apprendre aux hommes à s’exterminer les uns les autres.»

Les beaux monuments construits sous son règne ?

« Le luxe, toujours le précurseur de l’indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens. »

La littérature et la culture que le roi a tant favorisées ?

« Les arts, en flattant la curiosité, ont enfanté la mollesse ; le théâtre plus florissant, mais toujours le triste fruit de l’abondance, de l’oisiveté, et de la corruption, on a donné du ridicule au vice sans corriger les mœurs, on a corrompu les mœurs en rendant le vice plus aimable […]. »

Enfin Massillon n’a pas peur de dénoncer la vie conjugale du roi et l’exemple catastrophique qu’il a donné :

« Et cependant, de l’exemple du prince, quel déluge de maux dans le peuple ! Ses mœurs forment bientôt les mœurs publiques : l’imitation, toujours sûre de plaire et d’attirer des grâces, réconcilie l’ambition avec la volupté : […]. »

Les malheurs de la fin du règne sont alors présentés comme un châtiment divin pour tant de péchés. Mais heureusement Louis XIV a su les accepter pour sa sanctification personnelle. S’il est devenu Louis le Grand, c’est parce qu’il a fini sa vie en bon chrétien :

Le roi « s’humilia sous la main qui s’appesantissait sur lui ; sa foi ôta même à ses malheurs la nouvelle amertume que le long usage des prospérités leur donne toujours ; sa grande âme ne parut point émue : au milieu de la tristesse et de l’abattement de la cour, la sérénité seule de son auguste front rassurait les frayeurs publiques. Il regarda les châtiments du ciel comme la peine de l’abus qu’il avait fait de ses faveurs passées : il répara, par la plénitude de sa soumission, ce qui pouvait avoir manqué autrefois à sa reconnaissance. Il s’était peut-être attribué la gloire des événements ; Dieu la lui ôte, pour lui donner celle de la soumission et de la constance. »

Et la conclusion du sermon est un avertissement terrible pour le monde et en même temps plein d’espérance :

« Qu’on est grand, quand on l’est par la foi ! »

Un siècle plus tard, Chateaubriand parlera avec émotion de ces oraisons funèbres du Siècle de Louis XIV comme du chef d’œuvre de l’éloquence chrétienne :

« La religion a-t-elle à s’occuper des funérailles de quelque puissance de la terre, ne craignez pas qu’elle manque de grandeur. Plus l’objet pleuré aura été malheureux, plus elle étalera de pompe autour de son cercueil, plus ses leçons seront éloquentes : elle seule pourra mesurer la hauteur et la chute et dire ces sommets et ces abîmes d’où tombent et où disparaissent les rois. »[10]

Les oraisons funèbres sont l’occasion pour les prédicateurs de toucher un public nombreux. Comme aujourd’hui, les hommes du XVIIe siècle se pressaient aux obsèques de personnages célèbres. Dans l’assistance, beaucoup étaient émus de la mort de quelqu’un qu’ils avaient connu au sommet de la gloire. C’est le moment de leur parler de leur propre mort et du jugement. Il est temps de regarder la mort de cette personne comme un pressant message de la providence à se séparer de ce qui passe pour s’attacher à ce qui demeure.


[1] La Bruyère, Les Caractères, « De la Chaire », § 1.

[2] Madame de Sévigné, Lettres, 7, 873 : Lettre au comte et à la comtesse de Guitaut, 5 mars 1683.

[3] Paul Tihon, « Fins dernières (méditations sur)» dans DS, t. 5, col. 374.

[4] Comme on donnait au frère du roi le simple titre de Monsieur, ainsi on appelait simplement Madame la femme de celui-ci.

[5] Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, 21 août 1670.

[6] Ibid.

[7] Bossuet, Oraison funèbre du Prince de Condé, 20 mars 1687.

[8] Ibid.

[9] Massillon, Oraison funèbre de Louis le Grand, 23 octobre 1715.

[10] Chateaubriand, Le Génie du christianisme, Partie 4, livre 1, chapitre X

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