Friedrich Nietzsche (1844-1900) est l’un des penseurs les plus fascinants et les plus dangereux de la philosophie contemporaine. Sa séduction tient à un style incisif, à une parole aphoristique et poétique, à une ironie mordante qui flatte l’orgueil de celui qui le lit. Il se présente comme le grand démystificateur, celui qui révèle enfin les ressorts cachés de la morale, des religions et de la culture occidentale. Dans Nietzsche ou l’exultation de la transgression, Jean-Marie Vernier s’attache à montrer que cette séduction dissimule cependant une fausseté radicale : celle d’une pensée sans vérité, où l’homme n’est plus qu’un animal accidentellement raisonnable, où la morale est une invention des faibles et où la vraie vie consiste à déployer une domination appelée « volonté de pouvoir ».
Nietzsche face à l’épreuve du réel
Sans nier la vraie puissance littéraire de Nietzsche, Jean-Marie Vernier appelle à neutraliser la fascination qu’il exerce. Il entreprend ainsi de confronter ses thèses à la réalité des choses, en dégageant les principes qui commandent sa pensée (sur lesquels nous revenons ci-dessous) : biologisme, amoralisme, subversion de la vérité, antichristianisme, interprétation de l’histoire et annonce du surhomme.
Derrière le refus affiché de tout système, Nietzsche déploie en réalité une véritable vision du monde : le réel n’est pour lui qu’un chaos en devenir, mû par la volonté de puissance ; la morale n’a pas d’objectivité mais traduit le degré de vitalité d’un individu ; la vérité n’est pas une correspondance à l’être, mais ce qui sert la vie. Cette subversion de la notion même de vérité fait éclater toute référence à un ordre objectif des choses : penser, pour Nietzsche, ce n’est plus connaître mais simplement affirmer.
1. Du biologisme à l’amoralisme : la vie comme domination
La première thèse nietzschéenne que met en lumière l’auteur est le biologisme. Nietzsche regarde l’homme à partir du modèle animal, voire végétal. Pour lui, tout ce qui vit est traversé par une force inconsciente : la « volonté de puissance ». Vivre, c’est donc dominer, exploiter, s’épancher au détriment de l’autre. La conscience et la raison humaine ne sont pour lui que des instruments tardifs, comme des émanations de la vitalité primitive, nés d’un refoulement de cette énergie primordiale. Nietzsche observe que les « faibles », incapables de décharger leurs instincts vers l’extérieur, les retournent contre eux-mêmes : de là naît l’« âme », considérée comme un produit morbide de la répression.
Cette intériorisation, dont les faibles font une vertu, fonde ce que Nietzsche appelle la « morale du ressentiment » : pour lui, les impuissants justifient leur faiblesse en condamnant la force. Il interprète l’histoire de l’humanité comme celle d’un troupeau d’animaux craintifs et domestiqués, où la grandeur instinctive de la vie s’étiole sous le poids de la culpabilité. Contre cette dégénérescence, Nietzsche appelle à une transvaluation des valeurs : renverser la morale des esclaves pour retrouver celle de l’affirmation de soi, de la dureté, en vue de la création de ses propres fins — une morale du surhomme.
Jean-Marie Vernier montre que cette version repose sur un contresens fondamental : réduire la vie à la puissance et l’homme à l’animal, c’est nier la nature même du vivant. Il observe en effet que beaucoup d’espèces animales sont sociales et ne sont pas orientées vers la domination mais vers la conservation. Doué de raison, l’homme se distingue par sa capacité à discerner le bien et à agir selon des règles universelles. En ramenant la morale à l’instinct, Nietzsche détruit ainsi la possibilité même de la connaissance, qui suppose l’adéquation de la pensée au réel : subordonner la vérité à la vie revient à abolir le critère de vérité. Dans la vision nietzschéenne, l’homme cesse alors d’être un animal raisonnable pour n’être plus qu’un organisme instinctif.
2. L’antichristianisme de Nietzsche : confusion et caricature
L’un des aspects les plus constants de la pensée de Nietzsche est sa haine du christianisme, déclaré ennemi mortel de la vie. Jean-Marie Vernier en retrace les sources dans l’itinéraire du penseur : jeune adolescent, destiné au pastorat protestant, Friedrich Nietzsche abandonne cette voie à la fin de l’adolescence et retourne sa sensibilité blessée en hostilité farouche. Poète, musicien, esprit mélancolique et cyclothymique, il traverse des phases d’exaltation et d’abattement qui déteignent sur sa pensée. Influencé par la théologie luthérienne et par Schopenhauer, il ne retient du christianisme qu’une morale de la pitié, qu’il juge mortifère.
Trois chefs d’accusation structurent la critique nietzschéenne du christianisme :
- Le christianisme serait une fuite hors du monde, une négation du devenir au profit d’un arrière-monde imaginaire.
- Il serait une religion de l’ascèse, hostile aux instincts et réservée aux faibles.
- Enfin, la pitié chrétienne entretiendrait la décadence de l’humanité en protégeant les miséreux et en freinant l’élan vital.
Jean-Marie Vernier répond que ces griefs ne visent qu’une caricature du christianisme. Nietzsche confond la création – bonne – avec le monde déchu par le péché, et ignore que le christianisme affirme au contraire l’incarnation du Verbe, la présence de Dieu dans le monde et la transformation de la réalité par la grâce. Nietzsche voit dans la croix une apologie de la faiblesse, oubliant que le Christ – qui n’est en rien un faible – y manifeste une force intérieure sans égale, une maîtrise de soi et une puissance d’amour incomparables. Tant saint Paul – que Nietzsche honnit plus que tout autre et tient pour le principal responsable de la décadence chrétienne – que les moines ou les saints, témoignent d’une vigueur et d’un courage qui réfutent l’idée d’une religion des faibles.
En réduisant la charité à la pitié, Nietzsche travestit tristement le message évangélique. La charité chrétienne n’est en effet pas une compassion molle, mais une participation à l’amour même de Dieu, principe de toute vie spirituelle. Pour Jean-Marie Vernier, en se présentant comme le grand démystificateur, Nietzsche mystifie son lectorat, en projetant sur le christianisme sa propre incapacité à croire et à aimer.
3. Généalogies et illusions historiques
La méthode de Nietzsche, manifeste en particulier dans la Généalogie de la morale, consiste à déconstruire les valeurs en retraçant leur origine supposée ; cette méthode a fait école et est aujourd’hui largement présente dans les pensées structuralistes ou déconstructivistes contemporaines. Dans cette optique, le bien et le mal ne seraient que des créations des faibles, fruits de la morale du ressentiment. La hiérarchie catholique, après le peuple juif, aurait opéré ce renversement en valorisant la faiblesse et en diabolisant la force. La croix du Christ marquerait le triomphe de cette vengeance spirituelle.
Or Jean-Marie Vernier fait remarquer que ces « généalogies » n’ont rien d’historiques : elles projettent sur le passé une psychologie (et une psychanalyse) moderne. En prétendant dévoiler des continuités secrètes, Nietzsche invente en réalité des filiations imaginaires. Il voit ainsi dans la Renaissance la libération de l’homme de la tutelle religieuse, suivant son maître Jacob Burckhardt, dont il ignore cependant que ce même historien reviendra plus tard admirer la fécondité spirituelle du Moyen Âge. Le regard nietzschéen simplifie, déforme, absolutise : il remplace l’histoire réelle par une dramaturgie de la vengeance.
4. La fascination du surhomme : le désespoir travesti en salut
Ayant détruit la morale naturelle, la métaphysique et la foi, Nietzsche plonge dans le nihilisme : si « Dieu est mort », tout est permis, mais plus rien n’a de sens. Pour conjurer ce vide, il invente le surhomme, figure de celui qui se donne à lui-même ses valeurs, accepte l’éternel retour du même et fait de sa volonté son unique loi. Zarathoustra devient le prophète de ce nouvel évangile : celui de l’auto-création.
Jean-Marie Vernier voit dans cette figure fantasmagorique la parodie ultime de la figure du Christ. Le surhomme ne délivre pas du nihilisme, mais l’achève. L’homme ne peut en effet se donner l’être à lui-même : il ne se choisit ni ne se cause lui-même. Son existence suppose un ordre antérieur, un cosmos intelligible qui atteste une intelligence créatrice. L’intelligibilité du monde, que même Einstein reconnaissait comme signe d’un ordre transcendant, manifeste qu’il n’est pas le produit du hasard, mais d’une sagesse.
En prétendant s’ériger en absolu, l’homme nietzschéen construit sa prison et sculpte son propre malheur : ni bien ni mal, ni vérité ni amour, il ne lui reste qu’une volonté close sur elle-même, tendue jusqu’à la folie, qui sera d’ailleurs le triste destin final du philosophe.
5. Affirmations sans fondement et logique de la démesure
Jean-Marie Vernier montre encore que la méthode de Nietzsche repose uniquement sur des axiomes dogmatiques : la vie est volonté de puissance, l’homme n’est qu’un animal, la conscience morale une contrainte sociale. Des axiomes qui ne sont jamais démontrés, qui tiennent lieu d’évidence, non de vérité.
En guise de réponse, l’auteur oppose ici deux conceptions : celle d’Aristote, pour qui « le bien est ce que toute activité vise », et celle de Nietzsche, pour qui « est bon ce qui élève le sentiment de puissance ». Il y a entre les deux un abîme : Aristote fonde la morale sur la finalité inscrite dans la nature, tandis que Nietzsche la réduit à l’effet d’un instinct.
De même, là où saint Thomas d’Aquin voyait dans l’ordre du monde le signe d’un agent intelligent — Dieu —, Nietzsche ramène tout à la biologie. Chez lui la pensée devient le prolongement de la physiologie. C’est pourquoi tant de penseurs contemporains, à l’instar d’Onfray et de certains postmodernes, se réclament de lui : non pour la vérité de ses thèses, mais pour l’esthétique de sa révolte, pour la séduction d’un discours qui échappe au champ de la raison et refuse toute confrontation au réel.
Contre la tentation du surhomme
Au terme de cette analyse, Jean-Marie Vernier dévoile la cohérence (ou l’incohérence) intime de la pensée de Nietzsche, dont les présupposés (biologisme, amoralisme, antichristianisme, surhumanisme) sont autant de facettes d’une même tentation : celle de se faire Dieu. Profondément postmoderne, l’homme nietzschéen refuse tout donné, toute dépendance, tout secours extérieur : il veut s’engendrer lui-même. Cette exaltation de la transgression aboutit à la démesure et à la folie.
Le personnage de Friedrich Nietzsche a cherché à maîtriser son intériorité volcanique par la célébration de la volonté. Il n’y a trouvé qu’un gouffre. Pour Jean-Marie Vernier, sa trajectoire rappelle que l’homme est un être reçu, inscrit dans un cosmos ordonné, dont il ne peut être la source. Sa grandeur ne réside pas dans la transgression, mais dans la reconnaissance : reconnaître l’ordre du monde et son Créateur.
En cela, Nietzsche ou l’exaltation de la transgression n’est pas seulement une réfutation : c’est une leçon métaphysique. L’ouvrage de Jean-Marie Vernier rappelle providentiellement que la vérité existe, qu’elle précède l’homme, et que vouloir vivre sans elle, c’est se condamner à dépenser son énergie dans le vide.