L’approche du P. Ide n’est pas purement descriptive. Elle s’enracine dans une anthropologie chrétienne exigeante, qui croit à la liberté, à la grâce, et à la capacité de l’homme à se convertir. Loin de réduire la personne à un profil, l’ennéagramme devient un levier de conversion intérieure. Il permet de prendre conscience de ses mécanismes blessés, non pour s’y résigner, mais pour les dépasser, en s’appuyant sur la grâce de Dieu.
Le P. Ide inscrit cette démarche dans une perspective psychologique puis éthique (chapitres 3 et 4) : reconnaître sa faille, c’est aussi entendre un appel au bien, à la sainteté, propre à chaque type. Il donne également des moyens concrets d’évolution, communs à tous (chapitre 5 : prière, accompagnement, confrontation à la réalité), puis spécifiques à chaque type (chapitre 6).
Approches psychologiques
Dans une approche psychologique, le P. Ide soutient que l’ennéagramme fournit une typologie exhaustive : « nous rencontrons véritablement neuf grands types de structuration de la personnalité. » Cette classification demeurera pour certains insatisfaisante en ce qu’elle ne propose pas d’explication aux compulsions qu’elle identifie pour chaque type, bien qu’on remonte volontiers à la petite enfance et aux mécanismes de défense ou de survie développés à ce stade pour expliquer la formation des types. C’est pourquoi l’auteur décrit le type comme une fermeture à l’égard des huit autres approches du réel (et même partiellement à la sienne). À partir des apports de la psychanalyse (Freud, Jung, Gurdjieff), le P. Ide propose d’identifier pour chaque type un mécanisme de défense : la « formation réactionnelle »[1]« réaction à l’égard du désir refoulé » ; « contre-investissement de l’angoisse dans une représentation autorisée » pour le perfectionniste, le refoulement[2]« mécanisme de défense par lequel le sujet repousse et maintient dans l’inconscient les images et les pulsions qui sont sources d’anxiété » pour l’indispensable, l’identification[3]« mécanisme de défense qui finit par le faire ressembler aux personnes auxquelles il est actuellement confronté et, régressivement, auxquelles il fut confronté pendant l’enfance. » pour l’arriviste, l’introjection[4]« le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du ‘dehors’ au ‘dedans’ des objets et des qualités inhérentes à ces objets » pour l’individualiste, l’isolation[5]« ce mécanisme consiste à isoler une pensée ou un comportement en vue de le déconnecter du reste de l’existence du sujet » pour le cérébral, la projection[6]« le sujet expulse de lui et localise dans l’autre des désirs qu’il refuse en lui » pour le légaliste, la rationalisation[7]« une présentation et une explication des désirs, en vue de les rendre logiques au plan rationnel et acceptables au plan moral » pour le jouisseur, le déni ou la dénégation[8]« mode de défense consistant en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante » pour le petit chef et le clivage de l’objet[9]« la défense la plus primitive contre l’angoisse », « consiste à scinder l’objet désiré en bon et en mauvais objet, de sorte que chacune de ses parties aura un devenir indépendant ». Pour compléter cette considération « négative » des types, le P. Ide ajoute qu’un rapprochement a même déjà été effectué entre l’ennéagramme et la classification en neuf atteintes psychiques graves qu’opère le DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual).
Le P. Ide reconnaît par ailleurs que l’ennéagramme a souvent été rapproché ou identifié à la caractérologie, or leurs différences sont profondes : l’ennéagramme explore les motivations profondes des actes (parfois très différentes pour des manifestations en apparence semblables), et se présente comme un outil de progrès psychologique et éthique, alors que la caractérologie identité à partir de ses expressions extérieures un tempérament ne change pas véritablement au cours du temps ; « l’ennéagramme décrit ce que nous devenons, et non pas ce que nous sommes. » Il envisage plutôt l’interconnexion entre les deux concepts par l’image de la greffe : certains types apparaissent plus volontiers chez certains caractères, sans toutefois être déterminés par eux. À la frontière de l’inné et de l’acquis, l’ennéagramme s’appuie sur une prédisposition naturelle mais offre une possibilité d’évolution optimiste et pleine d’espérance pour chacun.
Le P. Ide propose encore une approche psychologique par les « ouvertures », à partir de trois centres émotionnel, mental et instinctif, ou encore du cœur, de la tête et du ventre, rapprochés des trois principaux mécanismes de protection : fusion, colère ou crainte. Ainsi conçus, les types développent un aspect de la personnalité qui compense le déficit introduit par le repli et assurera l’amour et la fierté.
Approche éthique
Dans une approche éthique, le P. Ide entreprend ensuite de questionner la corrélation entre ennéagramme et péchés capitaux. Ces derniers se tiennent plutôt du côté du péché habituel, c’est-à-dire du vice, que de la faute actuelle : ils sont des « corruptions de l’âme » qui inclinent au mal. Plus elle s’enracine, plus la tendance vicieuse devient involontaire, devenant parfois compulsive et incontrôlable. Ils sont appelés capitaux car ils sont des attitudes désordonnées qui guident et appellent la multitude des vices : ils sont les principales fautes à éviter, pour attaquer le mal à la racine, mais également car ils sont la finalité dans laquelle le mal est commis. Or le P. Ide définit justement la compulsion comme un investissement infini dans une réalité finie, une régression vers les plaisirs archaïques, une tromperie sur la fin : on peut ainsi devenir dépendant de n’importe quoi, à partir du moment où l’on fait son dieu de ce « n’importe quoi. » L’auteur identifie trois points de rapprochement entre type et péché capital : 1° le caractère assez incontrôlable de la compulsion, 2° le fait que le sujet y recherche cependant (même inconsciemment) à se protéger de quelque chose, et donc paradoxalement un effet positif, comme les péchés capitaux fuient un (faux) mal ou tendent vers un bien apparent, 3° enfin le fait que les deux classifications proposent un cadre explicatif global. Le P. Ide distingue toutefois clairement entre type et péché : « au commencement est l’involontaire, c’est à dire le type », « ensuite vient le volontaire, c’est à dire le péché ». Le péché se greffe sur le type, qui prédispose au développement d’un péché capital, dont l’expression est une action que l’homme demeure toutefois libre de poser ou de ne pas poser. À partir de ce lien, l’auteur remonte même au péché originel, dont les péchés capitaux sont un prolongement. Il propose donc ensuite d’associer chaque type à un péché capital, en distinguant un péché capital fondamental et un péché capital conséquent : orgueil comme recherche de la perfection et colère pour le perfectionniste, jalousie et orgueil comme recherche de l’autosuffisance pour l’indispensable, orgueil comme recherche des honneurs et mensonge pour l’arriviste, orgueil comme complaisance à l’égard de soi et jalousie pour l’individualiste, avarice comme accumulation de savoir et orgueil de condescendance pour le cérébral, pusillanimité ou méfiance et colère ou tristesse pour le légaliste, gourmandise ou luxure spirituelles et égoïsme pour le jouisseur, orgueil comme volonté de domination et luxure ou colère pour le petit chef, paresse et égoïsme pour le temporisateur.
Références[+]
| ↑1 | « réaction à l’égard du désir refoulé » ; « contre-investissement de l’angoisse dans une représentation autorisée » |
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| ↑2 | « mécanisme de défense par lequel le sujet repousse et maintient dans l’inconscient les images et les pulsions qui sont sources d’anxiété » |
| ↑3 | « mécanisme de défense qui finit par le faire ressembler aux personnes auxquelles il est actuellement confronté et, régressivement, auxquelles il fut confronté pendant l’enfance. » |
| ↑4 | « le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du ‘dehors’ au ‘dedans’ des objets et des qualités inhérentes à ces objets » |
| ↑5 | « ce mécanisme consiste à isoler une pensée ou un comportement en vue de le déconnecter du reste de l’existence du sujet » |
| ↑6 | « le sujet expulse de lui et localise dans l’autre des désirs qu’il refuse en lui » |
| ↑7 | « une présentation et une explication des désirs, en vue de les rendre logiques au plan rationnel et acceptables au plan moral » |
| ↑8 | « mode de défense consistant en un refus par le sujet de reconnaître la réalité d’une perception traumatisante » |
| ↑9 | « la défense la plus primitive contre l’angoisse », « consiste à scinder l’objet désiré en bon et en mauvais objet, de sorte que chacune de ses parties aura un devenir indépendant » |