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Histoire du canon du Nouveau Testament (3/4)

Après avoir découvert dans un premier article (lire ici) la notion de canon et montré que la liste des écrits sacrés retenus par l’Église ne peut procéder d’une invention de sa part, nous avons considéré dans un second article (lire ici) l’apostolicité et la transmission ininterrompue de ces textes comme critères de leur canonicité. Nous répondons enfin à des objections courantes relatives à certains textes sacrés, en particulier celle de l’apparition tardive de certains écrits dans des Églises particulières, ou des difficultés rencontrées dans leur accueil.

Réponse aux objections : apparition tardive de certains écrits dans des Églises particulières

On pourrait objecter que certains écrits ne sont apparus que tardivement dans certaines Églises particulières, comme en Syrie, ou que l’origine apostolique d’autres a été contestée — et pourtant, tous ces écrits sont aujourd’hui reconnus comme canoniques. Ces critères sont-ils donc réellement authentiques ?

Il faut distinguer.

Tout d’abord, un écrit était souvent reçu en premier lieu dans une Église particulière — Corinthe, Éphèse, Rome, Alexandrie, etc. — et dans un second temps dans les autres Églises. C’est ce que montre saint Paul :

 Lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites qu’on la lise aussi dans l’Église de Laodicée ; et lisez, vous aussi, celle qui vous arrivera de Laodicée[1]Col 4, 16..

Il est donc normal qu’il ait existé un temps de latence dans la diffusion complète de tous les écrits canoniques dans l’ensemble des Églises particulières.

Deuxièmement, les textes canoniques ont été rédigés en grec (en mettant à part l’Évangile selon saint Matthieu, qui aurait été écrit initialement en araméen). Or certaines régions ne parlaient pas le grec, et ne traduisirent que tardivement les écrits canoniques jugés secondaires. Comme le rappelle le Père Lagrange :

Tant que le reste du Nouveau Testament n’était pas traduit, les autres écrits ne pouvaient ni être lus dans l’Église, ni être employés et cités pour servir de preuves dans l’enseignement des docteurs indigènes[2]Marie-Joseph Lagrange, Histoire ancienne du canon du Nouveau Testament, p. 127..

La vitesse de circulation des écrits apostoliques permet de reconstituer l’ensemble du canon au IIe siècle

Mais ces cas restent exceptionnels, et il est impressionnant de constater à quelle vitesse les écrits apostoliques ont circulé dans toute l’Église dès le vivant des apôtres. Grâce aux écrits des Pères de l’Église, qui s’appuyèrent sur les écrits apostoliques pour commenter, expliquer et défendre la doctrine catholique, nous pouvons reconstituer l’ensemble du canon catholique dès le IIᵉ siècle.

Les Évangiles (Matthieu, Marc, Luc, Jean) sont largement cités par saint Justin (100–165), saint Irénée (130-202), Papias d’Hiérapolis (60-130), Tatian le Syrien (120-172), Clément de Rome (35-100), et d’autres. Saint Irénée parle des quatre Évangiles comme d’une évidence[3]Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 11, 8..

Les Actes des Apôtres sont cités, entre autres, par saint Irénée et Tertullien.

Les quatorze épîtres de saint Paul (Romains, 1-2 Corinthiens, Galates, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, 1-2 Thessaloniciens, 1-2 Timothée, Tite, Philémon, Hébreux) sont citées par saint Ignace dAntioche (35-110), saint Justin, saint Irénée, saint Clément de Rome et saint Polycarpe (69-155).

Parmi les sept épîtres catholiques (Jacques, 1-2 Pierre, 1-2-3 Jean, Jude), seules 2 Jean et 3 Jean n’apparaissent pas explicitement dans les écrits des Pères du IIᵉ siècle qui nous sont parvenus.

Le Père Lagrange écrit à ce sujet :

On ne doit pas s’attendre à voir chez les auteurs anciens de nombreuses allusions aux quatre petites épîtres catholiques, qui n’attiraient l’attention ni par leur étendue, ni par des doctrines particulières […] Néanmoins, on comprend que des critiques plus attentifs aux recherches érudites qu’à l’usage des Églises se soient quelque peu laissé impressionner par le silence des anciens, non sans manquer par là même de critique, car ce silence n’équivalait pas à une négation, ni même à un doute[4]Marie-Joseph Lagrange, op. cit.. pp. 42-43..

Il est cependant significatif de noter que, dès le début du IIIᵉ siècle, nous trouvons une mention de 2 Jean et 3 Jean chez Origène (185–253), dans l’une de ses homélies sur Jérémie :

Jean lui aussi, dans ses épîtres brèves — il n’en a laissées qu’une seule de grande étendue, les deux autres étant très courtes —, écrit…[5]Origène, Commentaire sur Jean, V, 3 ; cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 25, 10..

Le canon de Muratori (vers 170), qui énumère les livres probablement reçus dans l’Église de Rome à la fin du IIᵉ siècle, cite clairement 22 des 27 livres canoniques. C’est-à-dire tous, sauf 2 Jean, 3 Jean, 2 Pierre, Jacques et Hébreux. Or, comme nous l’avons vu plus haut, ces écrits sont cités par d’autres Pères de l’Église dans d’autres Églises particulières.

L’Apocalypse, qui fut l’un des livres les plus contestés du canon, est cité par saint Justin, saint Irénée, saint Hippolyte de Rome, Tertullien, saint Clément d’Alexandrie, Origène, saint Théophile dAntioche, Méthode d’Olympe en Asie Mineure — tous du IIᵉ siècle, et issus d’Églises diverses et variées. Saint Justin l’attribue explicitement à Jean l’Apôtre :

Justin, d’ailleurs, a cité plusieurs épîtres de Paul, et il a soutenu spécialement le caractère inspiré de l’Apocalypse de saint Jean, apôtre. D’ailleurs, le Nouveau Testament tout entier a laissé des traces dans les ouvrages conservés de Justin. (…) Que faut-il de plus pour constater que, du temps de Justin, le Nouveau Testament est fortement constitué ?[6]Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 22..

L’élimination des apocryphes

Ainsi, on peut prouver que chaque livre canonique était reconnu comme inspiré et d’origine apostolique par au moins une Église particulière depuis les temps apostoliques. Aucune épître, aucun livre n’est apparu de nulle part, tardivement, après la mort du dernier apôtre. Tous étaient présents dans l’Église comme dépôt révélé depuis leur rédaction par les apôtres.

Tous les écrits venus par la suite et ayant tenté d’usurper une origine apostolique ont été rejetés, comme nous l’avons vu avec Sérapion, évêque d’Antioche, au sujet de l’Évangile selon saint Pierre. Le P. Lagrange commente :

Les premiers chrétiens n’étaient pas si crédules. Quand Paul écrivait à une Église, il lui donnait le moyen de reconnaître sa signature (1 Co 16,21 ; Col 4,18 ; 2 Th 3,17). Au temps des lettres commendatices, on ne recevait pas le premier venu, ni lui, ni sa marchandise doctrinale, de vive voix ou par écrit. Pour pénétrer dans les milieux chrétiens, il fallait à un écrit la marge du temps, et plus on s’éloignait du premier siècle, plus l’auteur se voyait arrêté par le principe de l’apostolicité[7]Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 131..

Les apocryphes étaient très vite repérés et éliminés. Ils pouvaient faire illusion un temps dans une Église particulière, mais dès que celle-ci se renseignait auprès des autres Églises, elle clarifiait la situation et en interdisait la lecture.

Les difficultés de réception de certains écrits canoniques

Il reste à expliquer pourquoi certains écrits apostoliques ont eu tant de mal à être définitivement reçus dans les canons particuliers de certaines Églises, comme l’Apocalypse, l’Épître aux Hébreux ou les quatre « petites » épîtres catholiques : 2 Pierre, 2 et 3 Jean, Jude.

Concernant ces dernières, nous en avons donné l’explication plus haut. Il reste à voir les cas de l’Apocalypse et de l’Épître aux Hébreux.

Comme le dit le Père Lagrange :

Si l’on ne voit pas toujours le moment où ces écrits ont été acceptés, on voit clairement quand ils ont été mis en doute[8]Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 132..

Cette période de remise en question date du IIIᵉ siècle, époque où le témoignage direct des témoins de l’origine apostolique avait disparu, et où il ne restait plus que les preuves écrites et la critique du texte. Cette critique fut l’origine de quelques doutes.

En effet, le critère d’apostolicité était si fortement enraciné que le moindre doute sur ce critère remettait en cause l’autorité même de l’écrit :

Eusèbe de Césarée ne se demande pas s’il faut recevoir autre chose que les quatre Évangiles, les Actes, les épîtres de Paul, les trois épîtres catholiques, mais s’il ne faudrait pas encore exclure quatre épîtres sur sept, l’Épître aux Hébreux, et surtout l’Apocalypse[9]Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 131..

Ce fut donc une hypervigilance et un scrupule rigoureux de certaines Églises qui créèrent le doute sur la canonicité d’écrits pourtant anciens et authentiques. La vraie difficulté dans l’histoire du canon ne fut pas d’éviter des faux, mais de préserver les vrais.

Références

Références
1 Col 4, 16.
2 Marie-Joseph Lagrange, Histoire ancienne du canon du Nouveau Testament, p. 127.
3 Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 11, 8.
4 Marie-Joseph Lagrange, op. cit.. pp. 42-43.
5 Origène, Commentaire sur Jean, V, 3 ; cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 25, 10.
6 Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 22.
7 Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 131.
8 Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 132.
9 Marie-Joseph Lagrange, op. cit., p. 131.
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