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Histoire du canon du Nouveau Testament (1/4)

Bibliothèque nationale de Pologne, Public domain, via Wikimedia Commons

La liste des textes saints est-elle une construction de l’Église ?

Adolf von Harnack (1851–1930) fut l’un des théologiens protestants les plus influents du XIXe siècle. Spécialiste de la formation du canon du Nouveau Testament, sa position libérale exerça une grande influence, y compris dans le monde catholique. Sa thèse principale est la suivante : le canon du Nouveau Testament est une pure construction ecclésiastique, postérieure à l’époque apostolique. Selon lui, les textes n’ont pas été perçus initialement comme « révélés », mais ont acquis ce statut progressivement, à mesure que l’Église s’établissait. Pour Harnack, le Nouveau Testament n’a pas été « reçu », mais « fabriqué » par l’Église :

Le Nouveau Testament, en tant que collection canonique de livres, est un produit de l’Église, et non d’une institution divine. Il est né par nécessité, afin d’établir une norme face aux écrits hérétiques et de définir ce qui est véritablement apostolique[1]Adolf von Harnack, Marcion : Das Evangelium vom fremden Gott..

Le Père Lagrange, dans la seconde édition de son ouvrage intitulé Histoire ancienne du canon du Nouveau Testament (1933), lui répondit non sans malice :

 L’Église catholique n’accepte pas l’honneur prétendu qu’on lui fait d’avoir elle-même créé le Nouveau Testament en le haussant à la dignité d’Écriture Sainte. Elle n’a point cette prétention. Elle a reçu les livres du Nouveau Testament, comme ceux de l’Ancien, revêtus d’une autorité propre, et en a conservé le dépôt[2]Joseph-Marie Lagrange, Histoire ancienne du canon du Nouveau Testament, 1993, p. 5..

La thèse moderniste, malgré les condamnations des papes, a percé dans les milieux catholiques, et un grand nombre de fidèles pensent aujourd’hui, à la suite d’Harnack, que l’Église a mis cinq siècles à « établir » son canon.

La foi catholique se trouve à l’opposé de cette thèse : elle est celle défendue par le Père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem, dans son ouvrage cité plus haut. Ce livre servira de fondement à cet article.

Qu’est-ce qu’un canon ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de définir certains termes pour bien circonscrire notre propos.

Le terme canon désigne une règle servant de norme. Par exemple, les canons de beauté sont les règles qui définissent les normes de la beauté (proportions, finesse, poids, port, silhouette, etc.). Le mot, dérivé du grec ancien κανών se rapportait d’abord à une canne de maçon ou d’arpenteur, et en vint à désigner une règle ou un principe. 

Le canon du Nouveau Testament est l’ensemble des livres sacrés qui contiennent l’enseignement du Christ et qui servent de norme, de règle à la foi à l’Église. Il s’agit de l’ensemble des livres qui expriment sans erreur l’Évangile du Christ. Ce corpus d’écrits est d’une importance capitale, car il constitue une des deux sources de la Révélation chrétienne, aux côtés de la Tradition, et assoit l’enseignement de la doctrine catholique.

L’Église a toujours reconnu une double source ou deux sources inséparables à la Révélationécrite et orale[3]Voir le Concile de Trente, IVe session, 1546, Décret sur la réception des livres saints et des traditions (DZ 1501) : « Il voit clairement aussi que cette vérité et ces règles sont … Continue reading. La première étant la mise par écrit d’une partie de la seconde. Comme l’enseigne saint Jean :

Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; si on les écrivait en détail, je pense que le monde entier ne suffirait pas à contenir les livres qu’on écrirait[4]Jn 21, 25..

Il est aussi important de rappeler que la mise par écrit n’était pas « en soi » nécessaire à la transmission intégrale de la foi. Tous les apôtres n’ont pas écrit, et pourtant les Églises particulières qu’ils fondèrent reçurent une foi intégrale. Cette remarque est essentielle, car elle explique pourquoi l’Église a attendu le concile de Trente pour faire de la réception des livres du canon du Nouveau Testament un dogme de foi[5]Concile de Trente, IVe session, Décret sur la réception des livres saints et des traditions (DZ 1501 et 1503) : “Il a jugé bon de joindre à ce décret une liste des livres saints, afin … Continue reading.

Certaines Églises particulières, pendant un certain temps, ne possédèrent pas un canon complet — comme les Églises grecques et syriaques — sans pour autant être condamnées comme hérétiques par l’Église. Leur foi, fondée sur la Tradition, demeurait intègre.

Les Écritures comme « aide-mémoire » de la transmission

Si l’on pousse le raisonnement plus loin, on pourrait dire que les écrits du Nouveau Testament ne sont que des aide-mémoires des faits et gestes de Notre-Seigneur et de ses disciples. Saint Justin, vers 155, appelait d’ailleurs les Évangiles de cette manière :

Et le jour appelé jour du Soleil, tous ceux qui habitent villes ou campagnes se réunissent en un même lieu, et l’on lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes, autant que le temps le permet[6]Justin, Première Apologie, ch. 67..

La réponse de saint Ignace (évêque d’Antioche, mort vers l’an 110) à certaines personnes mettant en doute l’inspiration de tel ou tel texte montre que la modalité de transmission de la Révélation importe peu : ce qui est prêché, c’est l’Évangile du Christ. Il écrit :

J’ai entendu dire de quelques-uns : “Si je ne le trouve pas dans les documents, je ne le crois pas (que c’est) dans l’Évangile.” Et comme je leur disais : “C’est écrit !” Ils me répondirent : “C’est à savoir !” »
— Plutôt que de poursuivre la discussion, l’évêque s’écrie :
« Pour moi, les documents, c’est Jésus-Christ ; les documents intangibles sont sa croix et sa mort, sa résurrection et la foi en lui, dans lesquels je veux être justifié, grâce à votre prière »[7]Ignace d’Antioche, Aux Philadelphiens, 8, 2..

Il est vrai que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a pas dit :

« Écrivez tout ce que je vous ai dit et transmettez-le à toute la terre »,
mais bien :
« Enseignez à toutes les nations ce que je vous ai commandé. »
(cf. Mt 28,19-20)

Le mode de transmission restait donc libre et non déterminé. Ce n’est que plus tard, sous l’inspiration du Saint-Esprit et à la demande des fidèles voyant leurs apôtres quitter cette terre, que certains commencèrent à mettre par écrit leurs souvenirs.

Il est donc indéniable que des écrits, datant des temps apostoliques et relatant la vie du Christ, sa doctrine et celle des apôtres, aient été produits : furent-ils rédigés sciemment par leurs auteurs inspirés et conscients de leur charisme ?

Références

Références
1 Adolf von Harnack, Marcion : Das Evangelium vom fremden Gott.
2 Joseph-Marie Lagrange, Histoire ancienne du canon du Nouveau Testament, 1993, p. 5.
3 Voir le Concile de Trente, IVe session, 1546, Décret sur la réception des livres saints et des traditions (DZ 1501) : « Il voit clairement aussi que cette vérité et ces règles sont contenues dans les livres écrits et dans les traditions non écrites qui, reçues par les apôtres de la bouche du Christ lui-même ou transmises comme de main en main par les apôtres sous la dictée de l’Esprit Saint, sont parvenues jusqu’à nous. » et Vatican II, Dei Verbum, n°9 : « La sainte Tradition et la Sainte Écriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin. En effet, la Sainte Écriture est la Parole de Dieu en tant que, sous l’inspiration de l’Esprit divin, elle est consignée par écrit ; quant à la sainte Tradition, elle porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l’Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l’exposent et la répandent avec fidélité : il en résulte que l’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C’est pourquoi l’une et l’autre doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d’amour et de respect ».
4 Jn 21, 25.
5 Concile de Trente, IVe session, Décret sur la réception des livres saints et des traditions (DZ 1501 et 1503) : “Il a jugé bon de joindre à ce décret une liste des livres saints, afin qu’aucun doute ne s’élève pour quiconque sur les livres qui sont reçus par le concile. Ces livres sont mentionnés ci-dessous. […]

Du nouveau Testament : les quatre évangiles, selon Matthieu, Marc, Luc et Jean ; les Actes des Apôtres écrits par l’évangéliste Luc ; les quatorze épîtres de l’apôtre Paul, aux Romains, deux aux Corinthiens, aux Galates, aux Éphésiens, aux Philippiens, aux Colossiens deux aux Thessaloniciens, deux à Timothée, à Tite, à Philémon, aux Hébreux, deux de l’apôtre Pierre, trois de l’apôtre Jean, une de l’apôtre Jacques, une de l’apôtre Jude et l’Apocalypse de l’apôtre Jean.

6 Justin, Première Apologie, ch. 67.
7 Ignace d’Antioche, Aux Philadelphiens, 8, 2.
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