Comment bien vivre l’année jubilaire ? La connaissance des rites multiséculaires nous aide à entrer dans l’esprit de l’année sainte et du pèlerinage romain.
Cérémonies jubilaires : ouverture et fermeture de la porte sainte
L’ouverture des portes saintes a lieu à la veille de Noël. La porte symbolise le Christ, notre Sauveur, qui a dit de lui-même « je suis la porte ». À Saint-Pierre, après avoir adoré le saint sacrement à la Chapelle Sixtine et chanté le Veni Creator, le pape arrive jusqu’à la porte, coiffé de la mitre. Le cardinal grand pénitencier lui remet le marteau d’or (souvent offert par l’épiscopat mondial ou certaines nations catholiques) avec lequel il frappe par trois fois la porte en récitant quelques versets. La porte (préalablement préparée par des maçons) s’écroule (dans un chariot placé derrière). Le pape s’agenouille alors sur le seuil, entonne le Te Deum et entre le premier dans la basilique, suivi par tout le cortège de la cour pontificale (on ne parle de procession que dans le cadre proprement liturgique, le célébrant venant alors en dernier ; dans un cortège au contraire, le plus digne des membres ouvre la marche).
Le 24 décembre de l’année suivante, à la fin de l’année jubilaire, le pape entre dans Saint-Pierre par la porte sainte. Après la vénération des reliques de la passion (conservées dans les chapelles « reliquaires » situées dans les quatre piliers principaux soutenant la coupole, au-dessus des statues de sainte Véronique [relique du voile de sainte Véronique], sainte Hélène [relique de la vraie croix], saint Longin [relique de la sainte lance], saint André [relique de son crâne]), le pontife entonne une antienne dans la chapelle du saint sacrement, puis la procession sort de la basilique par la porte sainte, que le Saint-Père franchit en dernier. Il bénit le mortier et les plaques de marbre qui serviront à la réparer. La cérémonie se termine par le chant du Te Deum et la proclamation de l’indulgence plénière par les cardinaux diacres, qui pourra être encore obtenue jusqu’au lendemain, 25 décembre.
La plupart de ces règles remontent à l’époque de Benoît XIV (1749), mais quelques différences purent être notées entre les différents jubilés. Un certain nombre de cérémonies ont été modifiées après la réforme liturgique des années 1960-1970.
Comment accomplir le jubilé ?
Les documents promulgués par Pie XII à l’occasion de l’année sainte 1950 décrivent dans le détail les conditions d’obtention de l’indulgence accordée à l’occasion du jubilé : confession, communion, visite des quatre basiliques majeures et prière. La confession y est exigée pour tous, même ceux qui n’ont que des péchés véniels ; il ne peut s’agir de la confession annuelle requise par le droit de l’Église. Elle doit être faite avec l’intention au moins générale de gagner le jubilé. Elle peut être faite hors de Rome. La communion doit être également distincte de la confession pascale prescrite par le troisième commandement de l’Église. Elle peut être faite partout. Le pèlerin doit visiter une fois au moins chacune des basiliques majeures, pieusement, c’est à dire avec l’intention au moins générale d’y honorer Dieu en lui-même et dans ses saints : la visite consiste à entrer quelque temps dans l’édifice et à y prier. Il n’est pas requis que les quatre visites aient lieu le même jour. Quant aux prières, on commande à chaque visite de réciter trois Pater, Ave et Gloria, en plus d’un Pater, un Ave et un Gloria aux intentions du Saint-Père, et un Symbole des Apôtres. Les documents de 1949 rappellent la teneur des intentions générales de la papauté : l’accroissement de l’Église catholique, l’extirpation des erreurs, la concorde entre les chefs d’État, la tranquillité et la paix de tout le genre humain. Dans la bulle d’indiction d’une année sainte, le pape a la liberté d’ajouter à ces intentions générales certains motifs circonstanciels d’intercéder.
Pie XII précisait que l’indulgence du jubilé peut être gagnée par les chrétiens « pour eux-mêmes ou pour les défunts » chaque fois qu’ils accompliront les œuvres décrites ci-dessus.
Jubilés extraordinaires et locaux
Outre l’institution désormais régulière des années saintes, les papes peuvent décider de promulguer des jubilés extraordinaires (le dernier en date est l’année de la miséricorde, publiée en 2015 par le pape François). Léon X aurait publié en 1518 le premier jubilé extraordinaire « pour conjurer le péril turc »[1]Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen-Âge, tome VII, Léon X. Certains papes en octroyèrent plusieurs (et même beaucoup : Urbain VIII en aurait promulgué dix en moins de vingt ans de pontificat : 1623-44). De nombreux papes depuis Sixte V (1585) ont publié un jubilé de deux semaines (ou plus) après leur élection. Un certain nombre furent promulgués pour stimuler la prière du peuple chrétien pour une nécessité particulière de l’Église : paix, menace, épidémie, tremblement de terre… Certains furent concédés à une seule nation : la France en particulier, en 1596, 1669, 1745, 1802 (année suivant le concordat) ou encore 1896 (1400e anniversaire du baptême de Clovis), 1937 (300 ans du vœu de Louis XIII), 1958 (centenaire de Lourdes…).
Cinq jubilés extraordinaires furent accordés par les papes pour un an : par Léon XIII en 1886, Pie XI en 1929 pour le 50e anniversaire de son ordination, en 1933 pour le XIXe centenaire de la rédemption, en 1937 pour la France, et dernièrement (2015) par le pape François.
Certains jubilés locaux peuvent enfin être promulgués pour un territoire limité (une ville, un sanctuaire), sans faire toujours l’objet d’une intervention du pape. En France on les appelle parfois des « pardons ». Cinq sont particulièrement célèbres :
1° À Saint-Jacques de Compostelle, c’est « l’année jacquaire », lorsque le 25 juillet tombe un dimanche (le jubilé dure alors toute l’année). Ce privilège remonterait à Alexandre III (1159-1181).
2° À la primatiale de Lyon, c’est lorsque la fête de saint Georges tombe un vendredi saint et que la Fête-Dieu coïncide avec celle de saint Jean-Baptiste (environ une fois par siècle).
3° À Notre-Dame du Puy, c’est lorsque la fête de l’Annonciation coïncide avec le vendredi saint.
4° À Chaumont le pardon de la Saint Jean Baptiste se tenait lorsque le 24 juin tombait un dimanche, en vertu d’une bulle de Sixte IV obtenue en 1475 par un chanoine de Langres.
5° À Notre-Dame d’Einsiedeln (Suisse), un jubilé se tient lorsque la fête de la dédicace de la basilique (14 septembre) tombe un dimanche.
Sources
– Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastique, tome XXVIII, col 408-410 ;
– Dictionnaire de Droit Canonique, tome VI, col 191-203 ;
– Dictionnaire de Spiritualité, tome VIII, col 1479-1487.