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Une philosophie catholique pour notre siècle ?

À l’occasion du 95e anniversaire de Jean Borella, professeur et philosophe catholique nancéien, ses amis publient un livre d’hommage riche et diversifié, fait de témoignages et de réflexions, qui permet une première découverte d’une pensée aussi riche que complète, et suscite le désir d’une découverte plus approfondie. Jean Borella pour tous, Introduction à son œuvre, L’Harmattan, 2025 (dir. Bruno Bérard et Paul Ducay).

 

Découvrir un philosophe français contemporain

Né en 1930 à Nancy, Jean Borella s’inscrit après son baccalauréat à l’Université de Nancy, en licence de philosophie, où il suivit notamment les cours de Georges Vallin, auprès duquel il fut notamment initié au néoplatonisme et aux pensées orientales. Il y obtient sa licence en 1953 et se marie l’année suivante. Il prit par la suite le relais de son maître dans l’enseignement de la métaphysique et de l’histoire de la philosophie antique et médiévale, qu’il assura de 1977 à 1995. En 1982, après de longs et patients travaux, Jean Borella soutint sa thèse de doctorat à Nanterre sous la direction de Paul Ricœur. Ce travail fut édité en 1989 et 1990 en deux ouvrages distincts, intitulés Histoire et théorie du symbole et La crise du symbolisme religieux. L’œuvre de Jean Borella est un véritable travail en profondeur sur le symbole, qui trouva son origine dès les années 1950 dans un étonnement face aux réactions de ses contemporains après la proclamation du dogme de l’Assomption de la Vierge Marie (1er Novembre 1950) : l’accueil dubitatif du public, y compris chrétien, lui ouvrit les yeux sur la profonde blessure de l’imaginaire moderne : la réduction du symbole à la fiction. Son intuition philosophique fondamentale est au contraire celle d’une « union profonde et intime du réel et du symbolique, ou encore de la chair et du verbe, de la substance corporelle et de l’idée ou essence ». Il entreprend ainsi de revenir sur le rejet moderne de l’ancienne conception symbolique du monde, pour reconstruire une métaphysique du symbole digne de ce nom. Sa réflexion s’est profondément nourrie de la rencontre de Raymond Ruyer, pour qui le langage humain ne peut être réduit à un acte de communication mais constitue plutôt une nomination, qui prend sens par rapport à une référence.

À l’occasion de son 95e anniversaire, un groupe d’amis et de lecteurs fidèles, réunis par Bruno Bérard et Paul Ducay, publie un livre d’hommages intitulé Jean Borella pour tous, introduction à son oeuvre. Des contributions courtes et ciblées, souvent personnelles, permettent de multiplier les approches et mettent efficacement en contact avec la pensée originale et encore méconnue du philosophe nancéien.

La crise du symbolisme religieux

Dans les premières pages de son ouvrage La crise du symbolisme religieux, Borella constate qu’une caractéristique constante de toute philosophie moderne est son opposition à la religion. Il entreprend quant à lui de retrouver le mystère chrétien dans sa profondeur, tout en entrant en dialogue avec les pensées contemporaines de Freud, Saussure, Foucault, Derrida, s’inspirant également de penseurs « traditionalistes »[1]On entend en ce sens des penseurs « traditionalistes » comme posant une réflexion sur le concept de tradition. comme René Guénon et Frithjof Schuon. En montrant les limites de la modernité, Borella ouvre une voie de retour au sacré. Il analyse en profondeur l’éloignement progressif du monde occidental, finalement devenu étranger à sa propre tradition. La pensée et l’apport du philosophe nancéien ne s’arrêtent pas à ce désolant constat. Appuyé sur sa foi profonde et son expérience spirituelle vécue, il décrit la manière dont la pratique de la vie chrétienne, par la participation à la liturgie, la prière quotidienne, la méditation des Écritures, l’amour du prochain, contribuent à ouvrir en nous un « sens du mystère qu’est le Christ… un sens du surnaturel, une capacité contemplative qui est une capacité adorante de l’intellection que l’intellection s’étonne de trouver être sienne… »

Nature, tradition, culture et civilisation

L’homme est pour lui constitué d’un ensemble de déterminations, dont la plus caractéristique est sa nature rationnelle, dont certaines sont physiques (déterminations sexuelles, corporelles) et d’autres inhérentes à sa nature d’être social et religieux. Or les déterminations qui l’insèrent dans son milieu culturel ne sont d’abord qu’à l’état potentiel : « si on n’apprend pas à l’homme ce qu’il est, il ne le saura jamais et ne le deviendra jamais. C’est pourquoi il n’y a pas d’homme sans culture » entendue comme « l’ensemble ordonné des représentations mentales et symboliques, reçues par tradition ». L’homme nage ainsi dans un monde de représentations et de symboles qui donnent sens à la réalité et lui apprennent à devenir homme, sans pourtant se questionner souvent sur ce milieu qui l’entoure et le fait vivre. Borella montre que la culture se manifeste partout dans une civilisation et que tout ce qui y constitue la vie affecte la nature de l’homme, participant du développement de l’âme humaine.

Penseur de la tradition, inspiré par les œuvres du pérennialiste français René Guénon et de son continuateur suisse Frithjof Schuon, tout en prenant une certaine distance à leur égard, Jean Borella est donc aussi un philosophe de la culture, qui regroupe pour lui l’ensemble des significations humaines traditionnellement transmises. Il refuse par conséquent la « réduction culturologique » moderne qui sépare le signe symbolique de son référent et écarte toute transcendance en coupant les choses des expressions qui les signifient. En faisant de la culture un concept fermé, plus tard disséqué par le foisonnement des sciences humaines, la modernité a entièrement abandonné la référence à son indispensable support : l’homme. Pour Borella, cette dichotomie provient d’un oubli de la tradition conçue comme transmission naturelle des significations, qui finit par constituer une culture. L’opposition communément reçue aujourd’hui de nature et de culture n’a donc aucun sens pour lui, puisque l’une implique et présuppose l’autre : la nature est un monde de choses auxquelles nous nous référons en permanence par une multitude de signes institués naturellement par les traditions humaines et constituant leur culture ; elles sont ainsi « toutes deux des virtualités de l’homme réel. »

Cependant toutes les cultures ne se valent pas, en ce que toutes ne parviennent pas à actualiser les virtualités présentes dans la nature humaine : « seule une culture de type essentielle, traditionnel et mythologique, est capable de le faire » – entendons une culture reçue de Dieu, et non construite arbitrairement par les hommes. Pour lui, une civilisation est un lieu où viennent s’incarner des archétypes éternels, enseignant aux hommes la vraie nature des choses et la volonté divine qui l’a voulue. Borella voit dans la civilisation moderne une négation de la culture traditionnelle et un rejet du legs divin, le résultat de constructions humaines de nature idéologique et sociale, en évolution permanente : « pouvant être n’importe quoi, [l’homme] n’est plus rien, […] assujetti à la contingence pure et à la variabilité permanente. » La civilisation moderne est une progressive désessentialisation de la culture à travers le rationalisme, le cartésianisme, le kantisme, les sciences humaines… conduisant à une conception de l’homme comme pur produit de déterminismes extérieurs, le fruit de son époque et non le porteur d’une nature immuable actualisée par une culture éternelle et d’origine divine. Il relie donc le destin de la religion chrétienne à celui de la culture occidentale, pétrie de formes reçues de la Révélation chrétienne. En faisant de lui un singe perdu dans un monde dénué de sens, la civilisation moderne a rendu l’homme étranger à sa propre nature et a fait disparaître de son cœur ce sens du surnaturel qui veillait fidèlement en chaque âme immortelle en attente d’une illumination divine.

La critique du monde moderne

Cette critique du monde moderne et de l’idéologie qui le sous-tend et dont il est le symptôme, qu’il n’hésite pas à appeler « modernisme », Jean Borella la développe dans un but précis. Il s’agit d’abord d’un point de départ : la plupart de ses réflexions philosophiques s’appuient en effet sur le constat d’une conception erronée du monde par la modernité, à rectifier. Pour lui, cette critique a une fonction préparatoire, indispensable, à une « réforme de la mentalité », purification ou changement de repères. Il ne s’agit pas d’un rejet amer, ni d’une analyse froide, mais d’un savoir opératif. Cette critique vise à libérer l’homme moderne de son aliénation et éloignement du sacré, en rendant à nouveau possible son adhésion rationnelle au spirituel. « Le bon usage d’une critique de la modernité est moins évident qu’il n’y paraît » reconnait Jean Borella, pour qui une telle discipline doit nécessairement être opérative et efficiente et ouvrir à une voie spirituelle, afin d’éviter d’en rester à une connaissance théorique qui risque de susciter un vain sentiment de supériorité égoïste.

Jean Borella en trois œuvres

Le sens du surnaturel (1986, 1996, 2014) est une méditation sur la notion même de surnaturel. Pour Borella, il ne désigne pas un domaine séparé ou un “supplément” miraculeux de la nature, mais ce qui donne à la nature son sens ultime et transcendant : Dieu Lui-même, comme fin surnaturelle de l’homme. L’ouvrage propose une critique de la naturalisation du religieux et du réductionnisme moderne, tout en réaffirmant la centralité de la Révélation chrétienne, de la grâce et du mystère trinitaire. Borella y développe une théologie de la participation, où l’être humain est appelé à recevoir, dans la foi, une vie qui le dépasse infiniment. Loin d’un surnaturel spectaculaire ou marginal, il s’agit ici du cœur même de la vocation humaine.

La Crise du symbolisme religieux (1990, 2008) : édition de la seconde partie de la thèse d’état de Jean Borella, soutenue à Nanterre sous la direction de Paul Ricœur : son intuition de départ, née au moment de la proclamation solennelle du dogme de l’Assomption par Pie XII (1er Novembre 1950) est celle de « l’union profonde et intime du réel et du symbolique, ou encore de la chair et du verbe, de la substance corporelle et de l’idée ou essence ». Appliqué au domaine religieux, cet angle de vue permet d’aborder avec un regard nouveau les problématiques contemporaines de la liturgie et des expressions plus ou moins adéquates du culte que véhiculent les symboles qui y sont employés.

Amour et Vérité (2011) (réédition de La Charité profanée, 1979) est une réponse à la réduction naturaliste et humanitariste de la vertu de charité à laquelle succombèrent un certain nombre de chrétiens des années de l’après-Concile. Borella y entreprend de réunir vérité et charité en faisant de cette dernière une vertu de nature avant tout spirituelle, proprement intellective, une connaissance transformatrice de l’être de l’homme.

Références

Références
1 On entend en ce sens des penseurs « traditionalistes » comme posant une réflexion sur le concept de tradition.
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