Dans le XVIIe siècle finissant, à l’époque de Bossuet, Fénelon et du Roi-soleil, le Sacré-Cœur choisit la France pour apparaître et faire diffuser partout une dévotion nouvelle. Il ne choisit toutefois pas Versailles mais… Paray-le-Monial. Pourquoi Jésus choisit-il Marguerite-Marie pour apôtre et confidente de son Sacré-Cœur ?
Face aux oppositions, l’envoi du « parfait ami »
Malgré ces appels intérieurs, Marguerite‑Marie fait face à de nombreuses oppositions au sein même du couvent. Beaucoup la considèrent comme visionnaire et la jugent « folle ». Elle supporte les regards froids, les murmures d’incrédulité, soutenue seulement par une obéissance radicale. Nombre d’anecdotes rapportent son silence, sa soumission, parfois jusqu’à souffrir dans l’infirmerie, en servant dans l’humilité sans chercher à défendre sa cause.
Jésus lui-même l’y invite : « …ne fais rien sans l’approbation de ceux qui te conduisent, afin qu’ayant l’autorité de l’obéissance, le démon ne te puisse tromper ; car il n’a point de pouvoir sur les obéissants. » Une autre fois, alors que Marguerite‑Marie redisait à Jésus qu’elle ne ferait que ce que sa supérieure lui ordonnerait, elle entendit sa réponse : “Je ne l’entends pas autrement ; car tout-puissant que Je suis, Je ne veux rien de toi qu’avec la dépendance de ta supérieure.”
Au début de 1675, le père Claude La Colombière, jésuite et nouveau confesseur du couvent, était entré dans la vie de Marguerite‑Marie. Dès les premiers instants, durant la célébration de la messe, Marguerite avait entendu : « Voici mon fidèle serviteur et parfait ami, celui que Je t’envoie ».
Le père La Colombière est l’un des premiers à percevoir la vérité du message de la visitandine. Pour lui, le critère d’authenticité de ses apparitions est sa profonde humilité : Marguerite-Marie ne cherche aucune mise en valeur, aucun avantage. Malgré les grâces reçues, elle demeure dans une profonde abjection et accepte les humiliations que lui font subir ses consœurs. Convaincu, le père Claude la pousse à “faire ce que je t’ai tant de fois demandé” : consigner fidèlement tout message et y donner un cadre, à transmettre à ses supérieures, malgré l’opposition des sœurs.
Grâce à lui, Marguerite‑Marie commence à rédiger ses mémoires spirituelles, toujours avec l’approbation de ses supérieures, sans laquelle Jésus lui-même lui demande de ne rien faire. Ensemble, ils posent les premiers actes de diffusion de la dévotion : le père La Colombière encourage la prière de consécration et insère progressivement la dévotion dans les pratiques du couvent.
Séparation et épreuves
En 1676 cependant, Claude La Colombière est envoyé en Angleterre pour y accompagner la duchesse d’York (Marie-Beatrix d’Este, princesse italienne appelée à devenir la belle-sœur du roi). Marguerite‑Marie endure la séparation et prie avec intensité durant cette épreuve.
Pendant plusieurs longues années, la jeune religieuse reste encore isolée, mal comprise, souvent même humiliée au sein de sa propre communauté. Déjà professe depuis plusieurs années, elle est cependant envoyée aux offices les plus humbles : infirmière, puis aide au réfectoire, et même tourière, alors que son tempérament fragile s’y prête peu.
C’est pourtant dans ce climat d’effacement que le Seigneur lui confie les grandes révélations concernant son Sacré-Cœur. Après le départ du père La Colombière on lui demande à nouveau de se taire, et Marguerite obéit. Le père La Colombière reviendra brièvement à Paray-le-Monial après l’échec de sa mission anglaise et les dures années de son emprisonnement. Il y mourra en 1682.
Ce n’est qu’en 1683 que la nouvelle supérieure de la Visitsation, Mère Melin, commence à voir en Marguerite-Marie une authentique âme de Dieu. L’année suivante, elle est nommée maîtresse des novices : enfin, elle peut transmettre ce qu’elle a reçu, mais toujours dans l’ombre du cloître, dans le cadre restreint de sa communauté, où les sœurs vont élever un petit autel en l’honneur du Sacré-Cœur, où les religieuses vont réaliser plusieurs images qui seront honorées par la communauté… Elle fait un vœu personnel de perfection, s’attachant à vivre la règle de la Visitation et à offrir ses souffrances au Sacré‑Cœur : « Je me lie, consacre et immole plus étroitement… au Sacré Cœur de Notre Seigneur ».
Dernières années : la confidente devient messagère
Durant les dernières années de sa vie (1684-1690), Marguerite-Marie s’évertue à mettre en œuvre les demandes du Christ, elle écrit, toujours par obéissance, les récits de ses visions et de ses souffrances, mais sans jamais chercher à se mettre en avant. « Je fais tout par obéissance, je ne suis qu’un pauvre néant, et ce Cœur est tout, » répète-t-elle. « Je n’ai jamais rien fait par moi-même, j’ai toujours attendu qu’on me le commande. » « L’obéissance m’a toujours été chère… je ne veux vivre que sous sa conduite. »
Vers 1686, sous la direction de son confesseur, le P. Ignace Rolin, elle rédige son autobiographie. Quand on lui commanda d’écrire ce qui se passait dans son âme, Marguerite‑Marie ressentit beaucoup de répugnance… : Jésus lui dit alors : « Pourquoi refuses-tu d’obéir à ma voix et d’écrire ce qui vient de Moi et non de toi ? »
Cette fidélité constante à l’obéissance fut accompagnée d’un dépouillement intérieur croissant. Dans sa dernière retraite spirituelle, qu’elle demande à pouvoir faire à l’été 1690, alors qu’elle sent sa mort toute proche, malgré l’optimisme du médecin de la communauté, elle se sent invitée à « faire le sacrifice de la vie ». Elle s’abandonne à Dieu avec une simplicité totale, écrivant : « Le Cœur adorable de Jésus veut la victime, il faut qu’il l’ait. » Dès lors, sa santé décline rapidement. À la fin de l’été elle tombe malade, éprouve de vives douleurs, mais conserve une paix rayonnante. En septembre, elle annonce à la supérieure qu’elle ne passerait pas l’année, ce qui provoque stupeur et silence ; nul ne la croit si proche de la fin (surtout par le docteur Billet). Pourtant, elle s’éteint dans une grande paix le 17 octobre, après avoir demandé qu’on chante le Te Deum et récité la prière au Sacré-Cœur.
« Si le grain ne meurt » : la diffusion rapide de la dévotion
L’héritage qu’elle laisse est d’abord un héritage spirituel. Son influence personnelle avait certes été limitée de son vivant : elle ne dirigeait aucun mouvement, n’était point connue hors du monastère, n’avait ni fondé d’institut, ni formulé une doctrine théologique. Pourtant, à peine morte, sa réputation de sainteté commence à se répandre. Dès l’année suivante un premier ouvrage paraît à Lyon. Entre 1694 et 1698, le P. Croiset, jésuite, son dernier confesseur publie plusieurs ouvrages, largement fondés sur ses écrits autobiographiques. D’autres écrits, puis des copies manuscrites de ses lettres et de ses visions, circulent bientôt dans toute la France. Le mouvement de dévotion au Sacré-Cœur prend racine au XVIIIe siècle, malgré les persécutions de la Révolution. Il renaît au XIXe siècle, notamment par l’influence de figures comme Dom Guéranger, les Visitandines, les Jésuites, et s’étend progressivement dans toute l’Église.
Le culte liturgique du Sacré-Cœur est officiellement autorisé en 1765 par le pape Clément XIII, d’abord pour la Pologne et certaines confréries. Il est étendu à l’Église universelle en 1856 par Pie IX. Marguerite-Marie est béatifiée cette même année. Son œuvre atteint un sommet symbolique lorsque le pape Léon XIII consacre solennellement le genre humain au Sacré-Cœur en 1899, selon les demandes exprimées au XIXe siècle par sainte Marie du Divin Cœur, mais dans le droit fil de la mission de Paray.
Elle est canonisée en 1920 par Benoît XV. Huit ans plus tard, en 1928, Pie XI consacre à son message l’encyclique Miserentissimus Redemptor, où il souligne la portée universelle de la dévotion au Cœur du Christ et l’exemple que constitue, pour tous les fidèles, l’âme humble et obéissante de la sainte visitandine. Il y écrit notamment : « Cette servante de Dieu, dont la simplicité et l’obéissance furent les garants de la vérité des révélations, n’a rien écrit que par devoir. »
Ainsi, l’humilité de Marguerite-Marie — sa discrétion, son effacement, son silence même — fut précisément le sceau d’authenticité apposé sur son œuvre. Et son obéissance — intérieure, constante, surnaturelle — fut la clef de voûte qui permit à cette mission immense de se déployer, à travers le temps, dans l’Église tout entière.
Ainsi se vérifie la parole du Christ : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Marguerite-Marie a appris, non en maîtresse, mais en disciple. Et c’est pourquoi elle fut, dans le silence, l’instrument d’une fécondité divine.