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Un phénomène nouveau : l’explosion des « thérapies brèves »

Un changement silencieux mais profond s’opère dans le champ de la psychologie contemporaine. Face à l’émergence et au succès croissant des « thérapies brèves » – ou « thérapies de la ressource » –, il devient difficile de rester ignorant ou indifférent. Certains y voient une heureuse évolution, après près d’un siècle domination psychanalytique, tandis que d’autres, parmi les catholiques qui se félicitent de la sortie du paradigme freudien, abordent cependant ces pratiques avec une prudence mêlée de suspicion.

Dans Des ressources pour guérir, le P. Pascal Ide entreprend de faire la lumière sur ce phénomène en pleine expansion. Avec son goût pour la synthèse rigoureuse et son ouverture intellectuelle sans a priori, il propose une exploration structurée de ces approches hétérogènes, mais unies par un fond commun : l’idée que l’être humain porte en lui les ressources nécessaires à sa propre guérison.

L’essor de ces méthodes ne date pas d’hier : leur essor actuel sur le vieux continent correspond selon le P. Ide à la fin d’un premier de construction d’un demi-siècle environ. Leur développement significatif remonte à la seconde moitié du XXe siècle, en particulier dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale : aux États-Unis, les centres médico-psychologiques, débordés par l’afflux de vétérans traumatisés du Pacifique, ont dû innover rapidement et chercher des outils. Ce contexte a favorisé l’émergence d’approches thérapeutiques plus courtes, pragmatiques et orientées vers les résultats.

Une présentation détaillée de sept méthodes ou thérapies

Dans son ouvrage, le P. Ide fait le choix de donner d’abord une présentation assez complète de sept phénomènes qui peuvent être rattachées à cet ensemble : cinq méthodes proprement psychothérapeutiques (hypnose ericksonienne, EMDR[1]« Eye movement desensitization and reprocessing » – en français : « Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires », cohérence cardiaque, EFT[2]« Emotional freedom techniques » : « techniques de liberté émotionnelle », Tipi) puis deux instrument éthiques (CNV[3]« Communication non-violente » et kaizen). Dans chacun de ces chapitres (1 à 7) il prend le temps d’un exposé assez complet de l’histoire et du contenu de la méthode, avant de soulever des enjeux philosophiques et d’en donner une interprétation d’un point de vue chrétien. C’est seulement ensuite – en fin d’ouvrage – qu’il revient sur les caractéristiques communes de ces thérapies brèves, qu’il choisit d’envisager sous l’angle de ce qui – selon lui – les rassemble : la notion de ressource, l’utilisation des puissances internes, des ressources de résilience de la nature humaine.

L’un des principes de réflexion sur lesquels s’appuie l’analyse – résolument optimiste – du P. Ide, avait été formulé entre les deux guerres par le philosophe catholique Roland Dalbiez (sous l’impulsion de Jacques Maritain) au sujet de la psychanalyse. Au-delà des préventions raisonnables à l’endroit de Freud et d’un certain nombre de ses présupposés, Dalbiez proposait de conserver l’idée d’une distinction soigneuse entre la méthode, son histoire et son fondateur, son contenu, et son interprétation en termes philosophiques voire religieux. Il reconnaissait ainsi une validité à certaines intuitions freudiennes, sans pour autant adhérer aux interprétations que le psychanalyste viennois avait voulu imposer. Le P. Ide entend user au sujet des thérapies brèves de la même distinction entre une méthode, considérée objectivement en son contenu et ses résultats, et ses interprétations possibles. Revenons sur son analyse globale, avant de faire quelques remarques.

La ressource, notion centrale des thérapies brèves pour le P. Ide

En fin d’ouvrage, le P. Ide consacre un chapitre éclairant à l’unité profonde de ces thérapies dites « brèves » ou « de la ressource ». Ces approches, souvent disparates dans leurs méthodes, partagent un même horizon anthropologique : la conviction que l’homme peut guérir en renouant avec une capacité enfouie, une « puissance repotentialisée » : la ressource.

L’auteur s’appuie sur la distinction aristotélicienne entre l’expérience (du singulier) et la science (du général) pour interroger la validité des approches thérapeutiques dont les mécanismes sont inconnus (nous n’en n’avons pas la « science ») mais l’efficacité déjà empiriquement prouvée (nous en avons une certaine « expérience ») : il s’agit d’une connaissance par l’effet, qui ne parvient pas à percer entièrement le mystère des causes. Or, l’esprit humain reste naturellement assoiffé de connaître les causes : et c’est là qu’intervient la distinction entre la science (savoir pour connaître) et l’art (savoir pour agir), qui peut légitimer une pratique psychologique éprouvée sans en faire nécessairement une science.

Alors quel est pour le P. Ide le principe commun de ces thérapies ? La transformation d’un fonctionnement psychique blessé en un fonctionnement sain, non pas par ajout de l’extérieur mais par redéploiement de l’intérieur. La blessure psychique est un pli involontaire, profondément inscrit, antérieur même aux habitudes morales, et qui affecte la totalité de la personne : pensée, affectivité, corps. Or ce pli, parce qu’il a été pris un jour, peut aussi être déplié.

L’homme ne se réduit pas à ce qu’il est en acte (ici et maintenant) : il est aussi puissance, c’est-à-dire capacité. C’est ce que manque Freud, selon le P. Ide, en proposant une anthropologie « actualiste », sans prise en compte de cette potentialité. Au contraire, l’hypnose, chez François Roustang (ancien jésuite et psychanalyste français, que le P. Ide exploite au sujet de l’hypnose – chapitre 1 – et ici de la notion ressource), aide à recontacter cette puissance oubliée : non comme une indétermination vague, mais une orientation fondatrice qui peut être réactivée.

La « ressource », au sens fort, désigne ce retour à la source de nos facultés, permettant de le redéployer en effaçant le pli. Elle n’est pas une simple puissance, mais une puissance reconfigurée, orientée vers une fin. C’est une capacité structurée, présente dans toutes les dimensions de l’être : physiologique, psychique, spirituelle. Le P. Ide développe largement une comparaison biologique : comme les cellules-souches contiennent en germe tous les possibles, capables d’une « reprogrammation » ou « repotentialisation », nos ressources psychiques sont des foyers de guérison et de croissance.

Pour approfondir son analyse de cette notion, le P. Ide distingue les ressources selon leur finalité (apprendre, créer, réparer), leur moteur (spontané, conscient) et leur support (corps, psyché, esprit). Leur activation ne peut être forcée : elles demandent disponibilité, patience, parfois renoncement : c’est pourquoi la ressource se reçoit plus qu’elle ne se conquiert. Elle se manifeste souvent dans l’inconscient, conçu différemment de l’inconscient freudien : non comme un lieu de pulsions refoulées, mais comme une matrice de potentialités.

Le P. Ide ne manque pas de faire le lien avec la dimension spirituelle, qui pour lui est ici essentielle. Pour saint Ignace, l’indifférence spirituelle — disponibilité radicale à la volonté de Dieu — est un justement état ressource : la vraie liberté consiste à revenir à la Source qui nous a créés, à découvrir que nos puissances nous sont données, et appelées à porter du fruit.

Contre les tentations du réductionnisme (tendance actuelle des neurosciences, qui réduit toute activité psychique au fonctionnement observable et mesurable du cerveau) ou de la toute-puissance (conception souvent proche de l’ésotérisme, postulant en l’homme un trésor caché de ressources illimitées), Ide appelle à une voie moyenne : l’homme est plus grand que ce que Freud a cru, mais il n’est pas Dieu. La guérison par voie de ressource – par un retour à la source – est possible, mais doit être suivie d’un chemin éducatif et vertueux. Il faut d’abord désactiver le pli blessé, pour ensuite former de bons plis.

C’est pourquoi ces thérapies n’épuisent pas l’accompagnement humain. Elles sont un début : un retour au centre, une restauration des puissances, mais leur fécondité dépendra d’un chemin plus long, celui de la liberté guidée vers le bien, qui ne peut faire l’économie selon le P. Ide d’une dimension proprement spirituelle et chrétienne.

Nos remarques

Le livre du P. Ide est une porte d’entrée efficace et passionnante dans le monde des thérapies brèves, sur lequel il est parfois difficile d’accéder à une information objective et exhaustive. L’auteur offre en outre toute la profondeur d’analyse de son expérience psychologique et de sa connaissance théologique, qui vient largement enrichir la présentation.

Parmi les réelles avancées mises en valeur par l’ouvrage, il semble que l’ouverture du monde des thérapies brèves, malgré le flou relatif qui semble demeurer entre la connaissance profonde des ressorts de ces méthodes et la constatation empirique de leurs résultats, soit un rappel de la dimension profondément psychosomatique de notre être. Face à la médecine occidentale contemporaine, uniquement focalisée sur le soin du corps au détriment de l’âme – jusqu’à chercher par tous les moyens à décorréler le fonctionnement des deux (il semble parfois que le meilleur patient soit celui que l’on peut mettre sous anesthésie générale), les thérapies brèves proposent une vision plus équilibrée, apte à mieux prendre en compte l’étroite et inséparable interconnexion du corps et de l’esprit. Certaines méthodes (EFT notamment) s’appuient sur une connaissance empirique de leurs relations développée par les médecines orientales, notamment chinoise (méridiens d’acupuncture…). Faut-il y voir un rééquilibrage bienvenu face à une conception dualiste séparant radicalement corps et âme, ou plus généralement matérialiste (niant la dimension spirituelle de l’être humain, et donc des thérapies susceptibles de guérir ses pathologies) ? On pourrait bien sûr craindre de tomber à l’inverse dans une conception moniste voire panthéiste – largement répandue dans les conceptions ésotérico-magiques à la mode de notre temps, qui fait de l’homme un élément indifférencié et impersonnel appelé à se fondre dans un grand tout cosmique. L’appel à des « fluides » ou « énergies » que la science ne parvient pas à circonscrire ou identifier peut augmenter ce risque et faire approcher de conceptions « New Age » ou magiques.

Le P. Ide reconnaît que la méconnaissance des ressorts thérapeutiques et des fondements scientifiques de ces méthodes explique les critiques que le développement et l’utilisation de ces méthodes peuvent légitimement susciter, en particulier chez les catholiques. Ces réserves sont également nourries par les interprétations parfois exagérées, largement teintées d’ésotérisme, que les propres fondateurs ou développeurs de ces méthodes ont voulu imposer. Le P. Ide répond toutefois à partir de son principe de distinction entre méthode et interprétation : pour lui la première s’évalue à partir de résultats objectifs, sur base statistiquement constatable, tandis que la seconde relève de la personne et est susceptible d’être débattue. Pour chacun des phénomènes étudiés, il distingue ainsi entre les interprétations fausses ou déviantes qui pourraient en être faites, et le contenu de la méthode en elle-même, avec ce qu’elle peut apporter concrètement. Il ne rejette finalement aucune des sept thérapies abordées, tout en montrant sans détour l’inanité de certaines interprétations.

À la lecture de ce livre passionnant, on ne peut s’empêcher de vouloir poursuivre le questionnement : peut-on, faut-il aller plus loin dans l’interrogation des ressorts profonds de ces thérapies brèves ? La démonstration empirique de leur efficacité doit-elle suffire à légitimer leur utilisation, et sous quelles conditions ? Notre désir de connaissance par les causes, sur des matières qui touchent aux ressorts intimes de notre psychologie et de notre être, est-il nécessaire et bon, ou superflu, voire exagéré ? On ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine fascination à l’égard de ces méthodes, peut-être partagée par le P. Ide, tout en conservant par-devers soi une certaine réserve : faut-il pratiquer, recommander ces thérapies ? Ce vaste domaine, en plein développement, et qui semble déjà largement colonisé par le mouvement ésotérique, doit-il être christianisé ? Dans la lignée de la démarche du P. Ide, on pourrait encore développer une réflexion plus approfondie, sur la base de principes de l’anthropologie chrétienne, notamment de la synthèse de saint Thomas d’Aquin, pour arriver à une conception d’ensemble qui permette d’intégrer raisonnablement et de discerner parmi ces propositions thérapeutiques.

À ce jour, l’Église ne semble pas avoir formulé de directives claires en la matière (malgré des prises de position sur le Nouvel Âge[4]Voir : « Jésus-Christ, le porteur d’eau vive » du Conseil Pontifical pour la Culture et du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux, en 2003 ou encore la lettre de la … Continue reading) : faut-il souhaiter que les thérapies brèves et les perspectives anthropologiques et spirituelles qu’elles soulèvent soient explicitement abordées par le magistère ?

Références

Références
1 « Eye movement desensitization and reprocessing » – en français : « Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires »
2 « Emotional freedom techniques » : « techniques de liberté émotionnelle »
3 « Communication non-violente »
4 Voir : « Jésus-Christ, le porteur d’eau vive » du Conseil Pontifical pour la Culture et du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux, en 2003 ou encore la lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi aux évêques américains sur certaines nouvelles formes de méditation, en 1989
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