Rechercher
Rechercher
Rechercher
Rechercher

Figure anachronique ou prophétique ?

Toile mettant en scène le curé d'Ars, exposée dans la chapelle de la Providence à Ars (mars 2022). Benoît Prieur

Retrouvez la chronique mensuelle des prêtres de Claves, en partenariat avec France Catholique

 

Il semble si loin de nous, ce petit curé du XIXe siècle, pauvre, austère, perdu dans son village d’Ars. Il paraît bien anachronique, à l’heure des curés chefs d’entreprise ou influenceurs, entre agenda connecté et séances de coaching. Et pourtant, saint Jean-Marie Vianney, proclamé en 1929 par Pie XI patron céleste de tous les curés de l’univers et choisi en 2009 par Benoît comme figure de l’année sacerdotale, reste un modèle prophétique pour aujourd’hui, précisément parce qu’il oblige à revenir à l’essentiel : le prêtre est d’abord un pasteur d’âmes, dont le soin s’accomplit par la pénitence et l’eucharistie.
  1. Une figure déroutante… et providentielle de « curé », aux petits soins pour les âmes

Saint Jean-Marie Vianney, humble curé du village d’Ars, représente-t-il un modèle de prêtre dépassé ? Ses manières, sa prédication simple et directe (il balbutiait à la fin de sa vie – ayant perdu toutes ses dents – en montrant le tabernacle : « il est là »), son jeûne rigoureux (quelques pommes de terre par jour, cuites une fois la semaine et vite faisandées) et son inlassable ministère de confesseur peuvent dérouter aujourd’hui. À notre vision trop horizontale du ministère, au prêtre vu comme animateur de communauté, il oppose une radicalité spirituelle orientant résolument vers la transcendance, une vie de pénitence et une parole de feu.

« Saint Jean-Marie Vianney, patron céleste des curés de l’univers » : ce choix n’est pas une déclaration de principe, mais un acte prophétique. Sous des dehors qui nous semblent étrangers, Jean-Marie Vianney incarne l’essentiel du sacerdoce et de la charge pastorale du curé (du latin cura – le soin) : le soin des âmes (cura animarum). Non pas une fonction administrative ou une mission de coordination, mais avant tout une paternité spirituelle, fondée sur une configuration totale au Christ, unique Pasteur.

  1. Le soin des âmes au quotidien : lEucharistie et la confession comme cœur du ministère

Le Curé d’Ars n’a pas cherché à innover ou à multiplier les activités. Il s’est centré sur ce que l’Église connaît comme les deux pôles sacramentels essentiels du ministère sacerdotal : l’eucharistie et la confession, les deux trésors reçus par le prêtre le jour de l’ordination, à travers le pouvoir d’ordre, qui le configure au Christ Tête et Époux de l’Église. Les curés et plus largement les prêtres ont en saint Jean-Marie Vianney une antidote contre toute forme de cléricalisme : il n’est pas question pour lui d’empiéter sur les prérogatives du laïcat ou de concentrer indûment les pouvoirs dans le peuple de Dieu, puisque la messe et la pénitence sont deux actes accomplis in persona Christi, en lesquels le seul prêtre est simple instrument, agi de l’intérieur par le Christ auquel l’ordination l’a mystérieusement configuré.

Saint Jean-Marie Vianney célébrait la messe avec une piété brûlante, revivant chaque jour le mystère du sacrifice du Christ renouvelé. L’autel était pour lui le lieu où l’âme du prêtre s’unit à celle du Rédempteur, où le monde est sauvé. Il savait et il nous rappelle qu’un prêtre qui ne vit pas de l’eucharistie devient vite un fonctionnaire du sacré. À travers sa prière silencieuse matinale, sa longue préparation à la messe et son action de grâce fervente, il enseignait par les actes que le cœur du ministère sacerdotal est là : dans l’offrande du saint sacrifice.

Quantitativement parlant toutefois, c’est sans doute dans le confessionnal qu’il a le plus montré le visage du Bon Pasteur. Jour après jour, seize à dix-huit heures d’affilée parfois, il accueillait les pécheurs venus de toute la France et d’au-delà. Il écoutait, discernait, exhortait, pleurait parfois, et surtout, remettait les péchés au nom du Christ. Ce ministère n’était ni moralisateur, ni formel : il était brûlant de compassion et de vérité. Il croyait que l’âme, abîmée par le péché, ne peut renaître que par la grâce, méritée et communiquée par le sacrifice de la croix. À travers ce sacrement, il exerçait la vraie cura animarum, le soin des âmes confié au prêtre non comme un pouvoir humain, mais comme une participation à la miséricorde divine.

  1. Un modèle pour aujourdhui ? Urgence de la sainteté sacerdotale

En vérité, si le Curé d’Ars nous trouble à bien des égards, et si nous avons du mal à voir en lui un modèle de curé, c’est qu’il nous rappelle ce que nous avons oublié : le prêtre est d’abord un homme mis à part pour servir Dieu (dans le culte liturgique et la prière personnelle) et conduire les âmes au salut (à travers les sacrements de l’Église). À l’heure où l’on parle tant de systèmes et de crises, de gouvernance et de structures et de stratégies pastorales, son exemple recentre sur l’essentiel. Il ne propose ni programme, ni organigramme, il propose la sainteté, seule source féconde d’un ministère véritable.

Loin d’un repli passéiste, voir en saint Jean-Marie Vianney un modèle de curé et de prêtre est une réponse prophétique aux défis de l’Église d’aujourd’hui. Dans un monde qui a perdu le sens du péché, il rappelle l’urgence du pardon. À l’humanité qui a oublié la nécessité et la grandeur du sacrifice, il prêche l’adoration de l’eucharistie. Dans une Église parfois tentée de se diluer, il rappelle la puissance de la grâce. Dans une époque qui porte aux nues des prêtres connectés, proches et accessibles, il montre que la vraie proximité est celle de l’âme, rendue possible par une vie donnée sans réserve.

En proposant le saint Curé pour modèle aux prêtres d’aujourd’hui et de demain, les papes n’entendaient certes pas les bloquer dans un horizon figé. Bien que son modèle recentre l’identité sacerdotale dans ses éléments les plus pérennes, l’Église du XXIe siècle est confrontée à ses propres défis, qui semblent parfois rendre la figure de saint Jean-Marie Vianney bien lointaine : vieillissement et raréfaction des pratiquants, éclatement géographique des paroisses, hémorragie des vocations, hostilités du corps social… Le centenaire de sa canonisation invite toutefois à un vrai recul, pour prendre conscience que notre situation n’est justement pas si éloignée de la sienne, ni de celle de 1925… Le pape Benoît soulignait en 2009 comme le Curé d’Ars représentait une véritable antidote contre le relativisme qui minait déjà la société de son temps : n’est-il pas encore (à l’heure de l’« aide à mourir » devenant légale) le fléau et le principal défi du nôtre ?

Retour en haut

Abonnez-vous à notre newsletter,
et soyez informés des derniers articles parus.