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Si Dieu existe, pourquoi le mal ? (Introduction à l’apologétique 2/7)

Lorsque saint Thomas présente ses cinq voies pour parvenir à prouver Dieu, fidèle à sa grande honnêteté intellectuelle, il se pose une objection majeure : le mal existe, qui semble contraire à Dieu.

Écouter la conférence de l’abbé Côme Rabany pour le cercle Saint-Alexandre:

Un sujet délicat

Le sujet revient souvent dans les échanges, et est des plus délicats, car il touche chacun dans ce qu’il a de plus intime et existentiel ; il faut s’en approcher avec délicatesse, humilité, conscient du risque de décevoir l’interlocuteur par une réponse dilatoire, voire de le braquer.

L’existence du mal est par conséquent la cause principale de l’athéisme, qui peut même devenir un « antithéisme » – une révolte personnelle contre Dieu.

Il est difficile de parler du mal, qui est par nature paradoxal : la coexistence de Dieu et du mal semble être une évidence – si l’on tient les preuves exposées dans notre précédente conférence – et pourtant est profondément contradictoire.

La clé de l’énigme est de s’efforcer de tenir ensemble ses deux mystères, sans les diminuer en rien, mais sans abandonner l’un ou l’autre.

 « Seul le mystère de Dieu permet d’affronter tout le mystère du mal. On oppose un mystère à un autre mystère. Seul le mystère de Dieu est assez grand pour déborder le mystère du mal[1]Cal Journet, Le mal. »

Qu’est ce que le mal ?

Le mal ne se définit pas, il n’est pas un mystère au sens strict de ce qui dépasse notre compréhension par sa plénitude d’être (comme le mystère de la Sainte Trinité). Au contraire le mal est en deçà de notre intelligibilité.

On essaie cependant, pour pouvoir avancer et répondre à nos contemporains, de dire quelque chose du mal : il est comme un trou, un manque, une absence de bien et d’être.

 « Le mal est un néant qui ronge l’être[2]Jacques Maritain, Dieu et la permission du mal. »

Mais il n’est pas seulement une absence : un objet inerte n’a pas le sens de la vision, sans que ce soit pour lui un mal. Un mal est donc plus qu’un manque, il est une privation : l’absence d’un bien qui, normalement, devrait être possédé.

Le mal existe-t-il ?

La réponse semble évidente, et pourtant demeure contradictoire : le mal existe, mais il n’est pas de l’être, puisqu’il est la privation de l’être. Le mal existe en fait sur un mode particulier : comme une privation.

Cette réponse équilibrée de la philosophie réaliste est la vision juste et humble de l’intelligence humaine au sujet du mystère du mal. Certains philosophes avaient soutenu que le mal n’était qu’au sens subjectif, seulement pour la personne qui le subit. D’autres en ont fait une chose, un être au sens plein – se pose alors la question de la création du mal, qui ne peut être le fait d’un Dieu bon (c’est la racine du manichéisme).

Pour demeurer juste, il faut donc tenir cette ligne de crête avec saint Thomas d’Aquin : le mal est dans les choses, mais le mal n’est pas une chose.

Les formes du mal

Pour répondre aux manichéens, il faut encore affirmer qu’un mal absolu ne peut pas exister – il serait alors un bien, puisqu’il serait de l’être (le fait d’exister, en lui-même, constitue un bien). Il n’y a pas de mal absolu, pas plus que de Dieu du mal (c’était l’erreur des Manichéens). Le démon n’est pas un dieu du mal, il est une créature de Dieu, et a par conséquent du bien en lui.

Le mal est ainsi toujours relatif à un bien, il n’existe pas en lui-même mais dans un sujet bon, qu’il prive de quelque chose qui lui est dû.

On distingue classiquement entre :

– le mal de nature : les « désordres » que nous constatons dans la nature, qui s’inscrivent toutefois dans un ordre naturel global,

– le mal de l’homme (comme personne libre, responsable), qui se divise encore dans

– le mal du péché ou mal de faute, l’absence de rectitude, le fait pour l’homme de se détourner de la loi de Dieu,

– le mal de peine, sa conséquence, une privation, contraire à notre volonté, subie en réparation du mal de faute.

Les causes du mal

On peut essayer appliquer au cas singulier du mal la division aristotélicienne des quatre causes (cause matérielle, formelle, efficiente et finale).

Il faut alors soutenir que le mal n’a pas de cause finale : il n’a jamais de fin en soi, il n’est pas voulu pour lui-même comme mal.

Il n’a pas non plus de cause efficiente : puisqu’il est une privation, un non-être, il a plutôt une cause déficiente – le défaut de ce qui devrait être, qu’une cause agente ou opérante au sens propre.

En revanche, on a vu que le mal était toujours dans un sujet, dans un bien, comme le trou est toujours dans un gruyère. Et ainsi le mal s’introduit toujours dans le monde en se cachant sous l’apparence de ce bien : péché des anges, péché originel…

La question qui se pose ensuite est celle de la cause immédiate du mal : le mal que nous subissons est-il toujours directement conséquence d’un mal commis par nous ? C’est la question habituelle : « qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? » La question est biaisée et ne devrait pas être posée ainsi, comme si chaque épreuve faisait suite à une faute passée : c’est le cas parfois, mais cette réflexion culpabilisante ajoute un mal au mal. Le bon Dieu permet parfois une épreuve pour notre bien, notre purification, pour nous détacher du péché et nous attirer à lui. S’il y a une relation entre notre péché et le mal subi par nous, en règle générale elle est plutôt indirecte : l’épreuve n’est pas une punition mais un remède pour notre salut ; c’est en la considérant ainsi que nous pourrons la faire tourner en bien, en l’offrant en sacrifice en union à celui du Christ.

Dieu et la cause du péché

Dieu ne peut être cause du mal, puisqu’il est un non-être ; saint Thomas pose cependant une question redoutable : Dieu est-il cause de l’acte du péché (en tant qu’acte, et non en tant que péché) ?

Tout acte est de l’être : si je pose un acte, c’est grâce à Dieu. Il faut dire que Dieu est bien cause de l’acte, mais pas de son caractère désordonné, et donc pas du péché.

Ainsi nos actes bons ont Dieu pour cause première et notre volonté pour cause seconde ; nos actes mauvais en revanche, ont Dieu pour cause première en tant qu’acte, et la volonté pour cause seconde, mais l’absence de rectitude morale de l’acte ne vient pas de Dieu, il est entièrement de la volonté désordonnée de l’homme. En pratique, c’est pour cela que l’on rend grâces dans la prière pour les actes bons que nous avons faits – ils viennent d’abord de Dieu, et que l’on demande pardon pour les actes mauvais – ils viennent d’abord de nous.

Cela peut permettre d’éclairer le mystère de notre inclination au mal : en se détournant de la volonté de Dieu, nous répondons à la tentation de nous faire la cause première de nos actes – au moins en partie. C’est bien le péché de Lucifer et sa tentation au Jardin : « vous serez comme des dieux ». Ce n’est bien sûr qu’une illusion, car nous ne sommes alors cause que du non-être, du rien.

 « Sans moi, vous ne pouvez rien faire[3]Jn 15, 5 »

 «  Sans moi, dit Dieu, vous ne faites jamais que le rien[4]saint Augustin »

Si Dieu est bon, pourquoi le mal ?

On en arrive alors à la grande objection posée à l’existence de Dieu. Pour y répondre il faut comprendre que Dieu ne peut être cause du mal, car celui-ci n’est qu’une privation, il vient donc de l’imperfection des créatures, de leur caractère matériel, et de la liberté de l’homme.

La foi éclaire ce mystère quant au mal qui nous touche personnellement : Dieu avait créé les premiers parents dans un état qui les exemptait de toute souffrance (la justice originelle), c’est la catastrophe du péché qui a brisé cette harmonie. Cette révélation n’est cependant pas sans porter une espérance immense, car l’homme n’a pas été créé mauvais, et le mal n’est pas sans remède.

On entre alors dans le mystère plus profondément : Dieu, infiniment bon, peut permettre le mal, mais il ne le ferait pas s’il n’était pas en mesure d’en tirer un bien plus grand.

 «  Dieu ne permettrait pas que le mal survienne dans sa création s’il n’était pas assez bon et assez puissant pour faire jaillir de ce mal, un bien. » (saint Augustin)

On dit bien que Dieu permet le mal : il ne le veut pas, il aurait pu vouloir un monde sans mélange de mal, mais a choisi, pour un plus grand bien, ce monde où le mal est possible.

L’Église contemple donc le mystère de la souffrance et le vit avec les hommes, mais elle le contemple dans le visage du Christ, qui n’est pas venu répondre à toutes nos objections humaines, mais donner un sens à ce mystère, en souffrant avec nous, en prenant sur lui le poids de nos maux. La Rédemption transforme ce qui nous est contraire en un sacrifice agréable à Dieu, et nos souffrances peuvent à la suite de celles du Christ être tournées en grâce de salut.

« Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons. » (2Tm 2, 11)

 

« Bienheureux ceux qui voudront porter la croix avec Jésus. Ils seront portés par elle là où ils ne voudraient pas aller, mais où il est meilleur pour eux d’aller. » (Cal Journet, Le mal)

 

 « Nous savons que le mal est plus visible que le bien ; mais le bien est plus durable que le mal, il mine les constructions du mal qui s’effondrent l’une sur l’autre. Nous croyons que si le mal, à un moment de l’histoire, devait primer le bien, Dieu ferait sauter la machine du monde. » (ibid.)

 

 « Il n’y a au fond, qu’un mal suprême, qui peut vicier tous les biens et hors duquel, il ne faut rien craindre, c’est le péché. Et qu’un bien suprême qui peut illuminer tous les maux et pour lequel il faut tout donner : c’est la charité. » (ibid.) 

 

Références

Références
1 Cal Journet, Le mal
2 Jacques Maritain, Dieu et la permission du mal
3 Jn 15, 5
4 saint Augustin
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