Dans le XVIIe siècle finissant, à l’époque de Bossuet, Fénelon et du Roi-soleil, le Sacré-Coeur choisit la France pour apparaître et faire diffuser partout une dévotion nouvelle. Il ne choisit toutefois pas Versailles mais… Paray-le-Monial. Pourquoi Jésus choisit-il Marguerite-Marie pour apôtre et confidente de son Sacré-Cœur ?
Une enfance sous le signe de l’humilité
La petite Marguerite Alacoque naît le 22 juillet 1647 à Verosvres, petit bourg du Charolais, en Bourgogne. Cinquième enfant de Claude Alacoque, notaire royal, et de Philiberte Lamyn, elle grandit dans un foyer chrétien, pieux et socialement aisé, mais où son tempérament sensible et profond la distingue déjà. Dès ses plus jeunes années, la grâce semble la préparer à une mission hors du commun, dans les voies de l’humilité et du renoncement cependant.
Dès l’âge de cinq ans, elle se sent mystérieusement appelée à consacrer à Dieu sa pureté et sa chasteté, répétant même ces paroles entre les deux élévations de la messe : “O mon Dieu, je vous consacre ma pureté et je vous fais vœu de perpétuelle chasteté”. Mystérieux vœu, à la fois scandaleux et certainement surnaturel : car comment imaginer qu’une telle idée serait venue spontanément, à un pareil moment, à une fillette de cinq ans.
Marguerite reçoit une vraie éducation chrétienne, selon les coutumes de son temps, et fera sa première communion à l’âge d’environ neuf ans. Ce moment est pour elle une véritable révélation intérieure : elle dira plus tard que Jésus-Christ s’y présenta à elle comme « l’Époux de son âme ». Elle manifeste très tôt un attrait particulier pour la prière et la solitude.
Mais cette première élévation spirituelle est vite traversée par une épreuve douloureuse : le décès de quatre de ses frères et sœurs et la mort de son père, en 1655, alors qu’elle a seulement huit ans. Cet événement bouleverse profondément la famille : les biens sont saisis ou contestés, et la maison est progressivement envahie par des parents proches, qui prennent l’administration du domaine. Mais avec sa mère, reléguée à un rôle secondaire, la jeune Marguerite-Marie vit désormais dans un climat d’humiliation, de servitude domestique et d’abandon. Elle dira plus tard : « Je n’osais parler ni me plaindre, et je faisais toutes choses au moindre signe. »
Dans les épreuves : l’apprentissage de l’obéissance face au désir de consécration
Le climat familial difficile est pour elle une école précoce de l’obéissance. Obligée d’obéir à des personnes qui l’humilient et la méprisent, elle accepte en silence, sans révolte. À travers ces années, elle s’unit toujours davantage à Jésus souffrant : « Je me réfugiais dans la prière, et j’aimais à contempler Jésus humilié et obéissant jusqu’à la mort. » On mesure ici déjà comme son cœur est façonné très tôt par une douce et simple obéissance. Ce n’est pas un hasard si c’est à ce coeur que le Christ voudra plus tard se révéler…
Durant ces années d’épreuves, Marguerite est d’abord envoyée deux ans en pensionnat chez des religieuses clarisses. Mais elle doit bientôt quitter l’internat car elle tombe malade : une mystérieuse paralysie la cloue au lit pendant environ quatre ans. Aucun remède humain ne semble efficace. Elle est entièrement dépendante de sa mère et des domestiques, ce qui redouble encore les occasions d’humiliation. Mais elle accepte cette dépendance comme une offrande : « J’étais bien aise d’être comme un pauvre mendiant, recevant tout de la main des autres. »
Elle sera finalement guérie de manière miraculeuse à la suite d’un vœu fait à la Vierge Marie : si elle recouvrait la santé, elle s’engagerait à devenir « sa fille ». Elle rapporte : « Je promis à la Sainte Vierge que si elle me rendait la santé, je serais toute à elle et à son Fils dans un ordre religieux. » La guérison survient, subite et totale, et marque un tournant dans sa vie. Des ce moment, elle prendra la Vierge Marie pour directrice de son âme et se laissera peu à peu former par elle. Elle ajoutera d’ailleurs un jour à son nom celui de Marie.
Cependant, fidèle à son caractère obéissant et réservé, elle ne cherche pas immédiatement à entrer en religion. Consciente des devoirs qu’elle a envers sa mère restée veuve, elle demeure auprès d’elle plusieurs années, obéissant avec une grande docilité à ses désirs, même lorsque ceux-ci semblent contraires à l’appel intérieur qu’elle ressent. Elle accepte ainsi, durant plusieurs années, de se rendre à des réunions mondaines, de paraître dans les fêtes, voire d’envisager un mariage, dans l’unique but de contenter sa mère. Elle confiera : « J’obéissais, non sans douleur, mais avec le désir que Dieu fût glorifié par cette soumission. »
Pendant cette période, elle s’affilie à la confrérie du Rosaire et s’ancre profondément dans la prière. Elle passe de longues heures devant le Saint-Sacrement, développant une vie intérieure intense mais secrète. Tout son comportement, fait de douceur et de silence, continue de refléter une humilité croissante, alliée à une volonté intérieure ferme : ne jamais rien faire sans discernement, ni sans obéissance. Elle s’engage aussi au service des plus pauvres, contribuant à diverses initiatives de charité autour d’elle. Elle reçoit finalement la confirmation en 1669, à l’âge de 22 ans. Elle ajoute à cette occasion à son nom celui de Marie et puisera dans le sacrement des grâces qui lui permettront enfin de répondre à la vocation profondément inscrite en son cœur.
Premières années de vie religieuse : la confidente du Sacré-Cœur
C’est en effet seulement en mai 1671, alors qu’elle est âgée de vingt-trois ans, qu’elle obtient enfin de sa mère l’autorisation d’entrer au monastère. Après avoir visité plusieurs communautés, c’est le couvent de la Visitation de Paray-le-Monial qu’elle choisit, attirée par l’esprit d’humilité et d’abandon de saint François de Sales, mais aussi par la piété eucharistique déjà développée dans cet ordre, à une époque où le jansénisme éloignait beaucoup de chrétiens de la sainte table. Elle y entre le 20 juin 1671, et prend le nom de sœur Marguerite-Marie. Elle commence son noviciat et revêt l’habit le 25 août, et prononce ses vœux solennels le 6 novembre 1672.
Dès les débuts de sa vie religieuse, sa fragilité physique est compensée par une volonté ferme : elle sert à l’infirmerie ou au réfectoire et s’adonne à la prière, manifestant une humilité remarquable quand elle exécute des tâches ingrates, poussée par un désir de sanctification par l’obéissance intérieure.
Et pourtant, dans le secret de sa vie religieuse, une œuvre immense se mettait en place, rendue possible par sa fidélité constante à ces deux vertus fondamentales : l’humilité et l’obéissance. Marguerite-Marie n’a jamais cherché à s’imposer ni à convaincre : elle mourra d’ailleurs sans voir la réalisation des promesses et demandes du Sacré-Cœur. Elle a souffert, prié, écrit, parlé quand on le lui a demandé, mais toujours dans un esprit de docilité totale. « Mon divin Maître me faisait connaître que je n’étais bonne qu’à être un sujet de mépris, » écrit-elle. Sa vision d’elle-même fut toujours celle d’une pauvreté radicale, profondément ancrée dans la conscience de n’être qu’un instrument.
Le 27 décembre 1673, fête de saint Jean l’apôtre, lors d’un temps de prière devant le Saint‑Sacrement, Jésus lui fait reposer longuement la tête sur son cœur, et lui révèle « les merveilles de son amour », dévoilant un cœur entouré d’épines et surmonté d’une croix, symbole de sa Passion. Il lui annonce : « Mon divin Cœur est si passionné d’amour pour les hommes… il faut qu’il les répande par ton moyen… Je t’ai choisie comme un abîme d’indignité… afin que tout soit fait par moi. »
Cette première apparition consacre Marguerite‑Marie comme messagère de l’amour divin, malgré sa crainte profonde d’être victime de sa propre imagination, de se bercer d’une illusion : « je crains de me tromper », écrit-elle dans ses mémoires.
Un an plus tard, un premier vendredi de 1674, elle voit les cinq plaies du Christ comme autant de soleils, des flammes jaillissant de son cœur. Jésus lui parle de l’“ingratitude des hommes” et lui demande de communier les neuf premiers vendredis du mois : « Je te promets… que ceux qui communieront neuf premiers vendredis… ne mourront point dans ma disgrâce… mon divin Cœur se rendant leur asile assuré au dernier moment. »
Puis, en juin 1675, lors de l’octave du Saint‑Sacrement, la révélation atteint son sommet lors de la troisième grande apparition. Jésus se plaignant des offenses envers le Saint‑Sacrifice, lui confie deux missions : instaurer l’Heure Sainte chaque jeudi soir, et établir la Fête du Sacré‑Cœur le premier vendredi après l’octave du Saint-Sacrement : « Voilà ce Cœur… je ne reçois de la plupart que des ingratitudes… c’est pour cela que je te demande que le premier vendredi… soit dédié à une fête… en lui faisant réparation… et… mon Cœur se dilatera pour répandre… son amour. »