Ecouter : Episode 04 – L’intelligence des Écritures
La Genèse est le premier et l’un des plus importants des livres de l’Ancien Testament et de la Bible. Elle est en effet l’ouverture et raconte les premiers rebondissements de l’histoire du salut, elle en donne de nombreuses clés, sans lesquelles le reste demeure inaccessible. Dans la Bible hébraïque, elle est aussi le premier livre, premier rouleau de la Torah, appelé Bereshit – livre du commencement. Le Christ, les Apôtres, les Juifs du Ier siècle qui les écoutaient, avaient constamment à l’esprit ces épisodes considérés comme originels, auxquels ils se sont référés en permanence. De la Genèse à l’Incarnation du Fils de Dieu, nous avons comme les deux extrémités de l’histoire du salut, qui se répondent mutuellement. Ce livre est donc fondamental, pour l’Eglise et sa théologie, mais aussi pour la vie spirituelle du chrétien. Nous proposons dans ce podcast un aperçu de l’origine du texte, de son genre littéraire, de son contenu et des thèmes théologiques et spirituels fondamentaux qui y sont abordés.
L’origine du texte
Quant à l’origine du texte de la Genèse à proprement parler, nous renvoyons à ce que nous avons dit sur le Pentateuque : l’essentiel pour nous n’est d’ailleurs pas tant de nous focaliser sur l’histoire de ce texte (qui restera malgré tous nos efforts un mystère) que sur ce qu’il nous dit, dans la forme que nous recevons et lisons dans l’Eglise. Nous nous refusons en tout cas à ne considérer ce texte que sous l’aspect scientifique, littéraire ou historique, sans d’abord l’approcher comme un texte sacré. Une lecture chrétienne de la Bible ne peut se faire sans un véritable esprit de foi : seul l’Esprit Saint, le révélateur divin et le véritable auteur des Ecritures, peut nous ouvrir aux richesses infinies de sagesse qu’il a encloses dans le texte sacré, et ce n’est qu’auprès de lui que nous pouvons les y découvrir.
Avant de donner un rapide aperçu de son contenu et de donner quelques clés pour une lecture chrétienne, jetons un regard général sur le premier rouleau de la Bible. Bien qu’il apparaisse avec évidence que son texte résulte – dans l’état où il nous est parvenu – de l’intervention d’un grand nombre d’auteurs humains, la compilation et la composition finale de la Genèse, comme du reste du Pentateuque, est attribuée par la tradition juive et chrétienne à Moïse, soit vers le XIVème ou XIIIème siècle avant notre ère. Si la majorité des spécialistes modernes pousse de hauts cris face à cette affirmation, en lien avec les hypothèses documentaires que nous avons présentées au sujet du Pentateuque, il ne nous semble pas que l’autorité mosaïque puisse être si facilement écartée : la comparaison du matériau narratif de la Genèse avec les récits originaux des civilisations contemporaines de l’Israël primitif montre des parallèles bien ancrés dans le contexte du IInd millénaire avant Jésus-Christ, par exemple l’épisode du déluge ou celui de Babel. Les coutumes et le mode de vie des patriarches s’inscrivent parfaitement dans ce que nous savons de cette époque ancestrale (notamment via le code d’Hammourabi, les textes de Mari et Nuzi), leurs noms correspondent à des schémas courants de ce temps, leurs longs voyages témoignent de la grande mobilité du nomadisme antique, le contexte dans lequel ils évoluent reflète ce que connaissons de la géopolitique Moyen-orientale d’alors. Ces conditions auraient été presque impossible à reproduire de manière crédible et cohérente si le récit avait été créé à une époque plus tardive – un millénaire plus tard selon les thèses des spécialistes modernes. À l’époque supposée de Moïse, dans la deuxième moitié du IInd millénaire, on voit par ailleurs apparaître en d’autres lieux de la région le même type de littérature originelle : on peut donc sérieusement imaginer que des récits plus anciens, véhiculés par oral ou par bribes d’écrit, aient été compilés et organisés à cette époque. Des recherches récentes au sujet de l’écriture hébraïque antique, directement liée au contexte de l’Exode et au contact avec la culture égyptienne, et des manuscrits les plus anciens découverts à Qumran, viennent confirmer cette hypothèse [1]voir les travaux de Michael Langlois, chercheur au CNRS.
Quoiqu’il en soit, nous ne perdrons pas de vue l’identité de son auteur principal, qui est bien sûr le Saint-Esprit, puisque ce que ces hommes ont écrit, ils l’ont écrit sous l’inspiration divine, c’est à dire, pour reprendre les mots de Léon XIII que “lui-même les a, par sa vertu, excités à écrire, lui-même les a assistés tandis qu’ils écrivaient, de telle sorte qu’ils concevaient exactement, qu’ils voulaient rapporter fidèlement et qu’ils exprimaient avec une vérité infaillible tout ce qu’il leur ordonnait et seulement ce qu’il leur ordonnait d’écrire” (Léon XIII, Providentissimus Deus, 18 novembre 1893).
Le genre littéraire
Quant au genre littéraire de la Genèse, son identification est un prérequis important et indispensable à une bonne compréhension du texte. La question se pose en particulier pour les onze premiers chapitres, ceux qui narrent l’histoire primordiale de la création et de l’humanité. La Commission Biblique Pontificale a donné en 1909 une réponse officielle affirmant que les récits du premier rouleau de la Bible se rapportent bien à des événements réels et correspondent à la vérité historique, et pas seulement à une reprise de fables empruntés à des peuples voisins, ni à des allégories ou symboles dépourvus de fondement dans la réalité ou à des légendes historiques. Elle recommande cependant de ne pas chercher à prendre toutes les phrases et expressions au sens propre, encore moins au sens scientifique, car le genre historique de l’époque de rédaction du texte fait un usage abondant de métaphores, exagérations et autres figures. En outre, une interprétation allégorique et spirituelle est possible et recommandée au-delà du sens historique premier, dans la ligne de la grande tradition patristique. La même Commission Biblique précisera plus tard (en 1948) que les formes littéraires de ces récits ne peuvent être jugées à la lumière des genres gréco-latins ou modernes, sans que l’on puisse en nier l’historicité : il ne s’agit pas d’histoire au sens actuel et scientifique du terme, mais d’une vérité historique exprimée dans les canons alors en vigueur parmi les peuples orientaux. Ces événements réels sont ainsi racontés en suivant les canons de la littérature populaire, c’est à dire “avec un langage symbolique”[2]Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 362.. La chute originelle est donc bien “un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l’histoire de l’homme”[3]Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°390 ; Concile Vatican II, Gaudium et Spes n°13.. Retenons-en que les premiers chapitres de la Bible occupent une place unique dans l’histoire de la littérature mondiale, entre l’histoire et le mythe. Il s’agit d’un récit historique relatif aux temps primordiaux, contenant des vérités essentielles telles que la création par Dieu de tout l’univers, celle en propre de l’homme et de la femme, l’unité du genre humain, la tentation et la chute… Mais ce récit présente des parallèles notables avec certains mythes proche-orientaux anciens, qui nourrissent l’imaginaire poétique utilisé pour figurer ces mystères. La Genèse peut être rapprochée de ces oeuvres, mais doit aussi en être soigneusement distinguée, notamment en ce qu’elle se présente explicitement comme anti-mythologique. Elle est certes mytho-poétique dans le registre d’expression, mais fondamentalement historique dans sa substance et théologique. Ceux qui entendent mettre la Bible et la Genèse en contradiction avec les avancées de la science cosmologique, physique, biologique ou même historique contemporaine se trompent de cible en comparant l’incomparable. Le lecteur du texte sacré est invité par l’Eglise à ne jamais perdre de vue que la vérité du récit est avant tout celle que “Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées en vue de notre salut”[4]Concile Vatican II, Dei Verbum, n°11.
Ajoutons que malgré les nombreuses idées reçues véhiculées par certains auteurs et largement relayées dans la presse ou l’enseignement grand-public, les recherches les plus récentes corroborent cependant un certain nombre d’éléments historiques de la Genèse. Loin d’être éloignés de la réalité ou fictionnels, et même si l’on n’en retrouve pas ou peu de trace directe dans l’archéologie ou les autres sources anciennes, les événements narrés par les premiers chapitres de la Bible coïncident de manière troublante avec toutes les données historiques disponibles au sujet de l’époque et du milieu dans lequel la Genèse retrace l’évolution des personnages fondateurs de la Bible et du peuple élu. On se rapportera par exemple à la somme de l’archéologue et égyptologue américain Kenneth Kitchen. Parmi de nombreux détails frappants, Kitchen mentionne par exemple le prix de vente de Joseph, fils de Jacob, cédé par ses frères à des caravaniers en route pour l’Egypte : la somme de vingt shekels correspond exactement avec le cours du marché des esclaves au début du second millénaire.
Aperçu du contenu de la Genèse
Que raconte la Genèse ? Pour résumer rapidement le développement du livre, on le divise classiquement en deux parties et en quatre ou cinq cycles. La structure littéraire du livre le confirme avec l’insertion à titre de liant, entre chaque partie, d’un récapitulatif généalogique introduit en hébreu par le même terme Toledot qui désigne aussi cette partie du livre. Les deux parties sont l’histoire primordiale (Gn 1-11) puis les cycles des patriarches : Abraham (Gn 11-25), Jacob (Gn 25-37) et Joseph (Gn 38-50).
La première partie raconte les origines du monde, depuis sa création par Dieu. C’est l’histoire primordiale de l’univers et de l’humanité, qui recouvre les chapitres 1 à 11 de la Genèse, et qui peut être divisée en deux cycles : celui d’Adam et de sa descendance, courant jusqu’au chapitre 5, et celui de Noé et de sa lignée, qui couvre les chapitres 6 à 11. On y trouve les deux récits complémentaires de la création, l’un en grand angle, présentant la formation successive du ciel, de la terre, des océans, des continents, des astres, des plantes, des animaux, pour arriver à la création de l’homme, l’autre en focus ou en gros plan, centré sur la naissance de l’homme, formé du limon de la terre, et animé par le souffle divin, et de la femme, tirée de sa côte comme une compagne semblable à lui. C’est ensuite le récit du péché originel, la chute, tournant dramatique de l’histoire du salut. Le quatrième chapitre montre jusque dans quelles conséquences dramatiques le péché peut précipiter l’humanité, avec le meurtre fratricide d’Abel par Caïn, sur fond de jalousie familiale et de détournement du sacrifice, et la prolifération du mal et de la violence dans la lignée caïnique. Le cinquième chapitre conclut le cycle d’Adam par un récapitulatif généalogique descendant par le troisième fils du premier couple, Seth, et où figurent des personnes emblématiques et énigmatiques comme Hénoch, enlevé au ciel à la fin de sa vie, ou encore le fameux Mathusalem, doyen des personnages bibliques, qui atteignit l’âge exceptionnel de 969 ans.
Le second cycle, celui de Noé, s’ouvre par un état des lieux de la corruption de l’humanité à l’issue des premières générations : la contagion du péché semble s’être étendue à l’intégralité de l’univers, au point que Dieu semble résigné à tout recommencer. C’est ce qui se profile avec le déluge : les vannes du ciel sont ouvertes, les eaux retenues par le firmament se déversent pendant 40 jours sur la surface du sol, puis montent durant 150 jours, au point de recouvrir les sommets des plus hautes montagnes. Tous les hommes et les espèces terrestres disparaissent, tous sauf un, Noé, à qui Dieu avait demandé de construire un grand bateau, l’arche, pour s’y réfugier avec sa famille et un certain nombre de couples d’animaux. Après encore 150 jours d’inondation générale, Dieu se souvient de Noé et des siens, et la décrue commence. Noé envoie hors de l’arche un corbeau, puis une colombe, qui ne trouve d’abord pas où se poser, puis qui revient en portant un rameau d’olivier, signe que la terre a reparu. La troisième fois, la colombe ne revient pas. L’arche finit par s’arrêter sur le sommet du mont Ararat. Au sortir, Noé offre un sacrifice et Dieu fait apparaître l’arc-en-ciel, signe de paix avec l’humanité. La création recommence à frais nouveaux mais la racine du péché n’est pas encore éradiquée, et le schéma initial semble se reproduire : parmi les trois fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, le second commet une grave infraction contre le ciel et contre son père. Il est maudit avec sa descendance, dans la personne de son fils Canaan. Le mal continue donc à proliférer, et le cycle se conclut avec le récit d’une rébellion générale de l’humanité, qui entreprend de construire une tour montant jusqu’au ciel dans la plaine de Babylone, ou Babel. Le Père ne peut laisser ses enfants se révolter contre lui et se condamner ainsi au malheur : il confond leurs langues et disperse ainsi les nations sur la surface de la terre.
Le troisième cycle débute avec une nouvelle généalogie, qui descend de Noé par Sem jusqu’à Terah, originaire d’Ur en Chaldée, père de trois fils appelés Nahor, Haran et Abram. Après une migration vers le nord de la Syrie, l’aîné, Abram, marié à Saraï mais sans enfant, est appelé par Dieu à quitter son pays, sa maison et sa famille. À ce triple renoncement, Dieu promet une triple récompense : une terre, une descendance et une bénédiction pour toutes les nations. Abram atterrit ainsi dans le pays de Canaan, où il fait face à une suite d’épreuves à travers lesquelles il prouve tant sa faiblesse, toute humaine, que son attachement et sa confiance en Dieu. Après avoir tout tenté – humainement – pour remédier à la stérilité de leur couple, jusqu’à l’artifice de la naissance d’Ismaël, conçu par la servante Agar au nom de sa maîtresse, Abram et Saraï, qui ont été rebaptisés Abraham et Sarah et sont âgés de 99 et 89 ans respectivement, reçoivent la mystérieuse visite de trois visiteurs que le patriarche reçoit comme des envoyés divins. Ils annoncent la naissance imminente du fils promis. Un an plus tard, Sarah donne naissance à Isaac. Quelques années après, Abraham est confronté à la plus grande épreuve de sa vie lorsque Dieu lui demande d’emmener son fils unique et tant aimé sur la montagne de Moriah, afin de l’y offrir en holocauste. Cet épisode poignant en lequel les chrétiens voulurent reconnaître une annonce du sacrifice du Christ, constitue l’un des sommets de la Genèse et de l’Ancien Testament. Isaac est épargné et Dieu renouvelle ses promesses à Abraham et sa descendance.
Le cycle d’Abraham débouche dans celui du Jacob moyennant la transition que représentent le mariage et la vie d’Isaac. Il connaît également l’épreuve de la stérilité, mais la prière adressée à Dieu est finalement exaucée lorsque sa femme Rebecca, issue de la même famille de Terah, tombe enceinte. Or la grossesse est gémellaire, et les prémices en sont inquiétants, car les deux embryons semblent rivaliser dès le sein maternel. Esaü et Jacob seront effectivement deux modèles opposés de fils, qui rivaliseront dès l’enfance, pour s’opposer finalement autour d’un plat de lentilles, que le cadet n’accepte de céder à son aîné qu’en échange de son droit d’aînesse. Et quelques temps plus tard, lorsque Isaac décide de donner officiellement son héritage et sa bénédiction, Rebecca s’arrange pour que ce soit Jacob qui reçoive ce que son mari entendait léguer à Esaü. La colère de ce dernier oblige le cadet à s’éloigner : il est envoyé par ses parents vers sa famille maternelle et les autres membres de la descendance de Terah. C’est là que Jacob rencontre Rachel, puis sa famille, celle de son oncle Laban. Les aventures matrimoniales de Jacob occupent les chapitres suivants et le centre de ce cycle, qui voit la naissance successive et un peu chaotique de douze fils et d’une fille. Jacob présente une nette préférence pour son petit dernier, fils tant attendu de Rachel : Joseph et Benjamin. Le retour vers la Terre Promise est compliqué : l’oncle Laban s’avère dépasser largement en roublardise son neveu Jacob, qui se croyait pourtant breveté depuis qu’il avait roulé son frère dans la farine. Mais Jacob finit par renverser la tendance et quitte Laban en emmenant toute sa nombreuse famille, ainsi que d’abondantes richesses. L’oncle le poursuit d’abord mais renonce finalement à le retenir. Face à Jacob se lève en revanche un autre péril, bien plus menaçant : à l’entrée en Terre Promise, il apprend qu’Esaü marche à sa rencontre à la tête d’une troupe nombreuse. La nuit qui précède la rencontre, au moment de traverser un affluent du Jourdain, Jacob lutte avec un mystérieux envoyé de Dieu, qui ne peut le vaincre mais finit par lui laisser une séquelle perpétuelle à la hanche, tout en lui donnant un nom nouveau : Israël – le lutteur de Dieu. De retour en Terre Promise, après quelques péripéties sanglantes et troublantes impliquant certains de ses fils, Jacob/Israël a la douleur de perdre sa chère Rachel, qui meurt en donnant la vie à Benjamin, le douzième et dernier de ses fils.
Le dernier cycle de la Genèse, celui de Joseph, s’ouvre avec la jalousie de ses frères, attisée par le récit de songes prémonitoires, qui décident d’en finir avec leur cadet. Joseph est victime d’un complot mais n’est finalement pas tué : les interventions de Ruben et Juda permettent qu’il soit vendu à des marchands en route pour l’Egypte, où il commence une existence d’esclave et finit même en prison, victime de la trahison jalouse de la femme de son maître. C’est de là que le Seigneur le tire, grâce à son don d’interpréter les songes, qui lui permet d’expliquer à Pharaon lui-même le sens d’un songe prémonitoire et inquiétant, celui des vaches grasses et maigres, et des épis pleins et desséchés. La famine qui fait rage sur toute la région contraint ses frères à venir lui acheter du grain, puisque Pharaon lui a confié la gestion de toutes les réserves accumulées grâce à lui. Il les reconnaît mais ne se découvre pas avant de les avoir fait passer par une longue épreuve, qui les conduit à avouer et regretter leur faute, et à se racheter en acceptant de se sacrifier pour Benjamin. Après s’être révélé, Joseph fait venir toute sa famille, à laquelle le Pharaon concède l’usage d’une riche terre située dans le delta du Nil, appelée Goshen. La Genèse se clôt sur le tableau apparemment idyllique de la vie pastorale des Hébreux rapatriés en Egypte.
Les thèmes fondamentaux de la Genèse
Terminons par évoquer les thèmes fondamentaux de la Genèse, qui peuvent constituer autant de clés pour notre lecture spirituelle, notre lectio divina.
– Livre du commencement – Bereshit – ou des générations – Toledot, la Genèse est une histoire de famille. Cette histoire connaît des hauts et des bas, comme celle de n’importe quelle de nos familles, ce qui peut expliquer notre difficulté face à certains passages troublants. Et cependant cette famille est notre famille, cette histoire est notre histoire. Et le trait propre de cette histoire, c’est qu’au travers de ces rebondissements multiples, un Père veut toujours et malgré tout, malgré toutes les infidélités, s’unir et bénir ses enfants.
– Le mot hébreu Berit, traduit en latin par Testamentum et qui a donné notre Ancien et Nouveau Testament, se traduit mieux encore par “alliance”. Toute la Bible est l’histoire d’une alliance, et la Genèse est l’ouverture de cette alliance. Car ce lien que le Père veut établir avec sa famille prend la forme d’une alliance maintes fois proposée et répétée, à Adam, Noé, Abraham, puis plus tard Moïse, David, et prépare l’alliance nouvelle et éternelle enfin accomplie dans le Christ. Une alliance est un lien solennel, formulé par serment, scellé par un rite souvent sacrificiel, conclue par l’intermédiaire d’un médiateur. Dans la Genèse, l’alliance commence au premier moment, dès la Création, racontée sur une trame de sept jours : en hébreu, “faire sept” est synonyme de “conclure une alliance”, et l’on avait coutume de répéter sept fois les serments pour leur donner une valeur d’éternité. L’alliance qui est au coeur de l’histoire biblique est donc bien plus qu’un contrat : elle est un lien d’amour, un lien familial, que le Père cherche à nouer et à approfondir sans cesse avec ceux qu’il choisit pour ses enfants.
– La Genèse porte donc un message de première importance au sujet de la famille : les trois premiers chapitres établissent le cadre naturel de toute famille humaine : dans la simplicité et la beauté de ces lignes antiques on retrouve les fondements essentiels du mariage naturel, de la distinction et de la complémentarité entre hommes et femmes, du commun appel à participer à la création de Dieu, comme aussi malheureusement de la blessure que le péché vient infliger à leur relation familiale. C’est d’ailleurs à partir de ces chapitres que le pape Jean-Paul II bâtit ses nombreuses catéchèses sur la famille et le mariage chrétien.
– Ajoutons que la principale caractéristique de ce Père, c’est de vouloir le bien de ses enfants, autrement dit de les bénir. Or cette bénédiction et faveur de Dieu est transmise à titre collectif à l’humanité, via la descendance, comme un héritage. D’où l’importance et le nombre des généalogies et des histoires de famille au milieu de la grande trame de la Bible. Bien sûr ces épisodes, dans la Genèse, sont souvent marqués par divers dysfonctionnements, symptômes du péché qui vient ronger et blesser nos relations et nos foyers. Mais la famille, l’alliance et l’héritage introduisent un thème nouveau et primordial : celui de la filiation.
– En effet, le personnage central de la Genèse est le “Fils” : celui que l’on désire, que l’on attend, que l’on refuse aussi, celui qui doit prendre et tenir sa place, qui essaie parfois de forcer le passage, ou bien qui déchoit. Ces fils plus ou moins édifiants préparent et montrent divers visages du Fils à venir, vers lequel ils orientent nos regards, et renforcent ainsi notre attente. Notons en particulier la figure d’Isaac, fils bien aimé mais sacrifié d’Abraham, ou encore de Joseph, le fils tant attendu de Jacob/Israël, dont les mésaventures et les épreuves, comme aussi la confiance paisible en Dieu, préfigurent à bien des égards la Passion du Seigneur.
– Autre thème primordial et qui n’est pas sans lien : celui de la liberté. Les hommes apparaissent dès l’histoire primordiale comme comblés des bienfaits de Dieu. Mais tout nous montre qu’il ne sont jamais forcés de les recevoir, ni d’accueillir l’amour dont il les comble. Volonté divine et liberté humaine sont donc articulées en une délicate dialectique, qui introduit au thème de la prédilection et de la prédestination divine.
– La question de la liberté est liée à celle de la terre, qui est l’un des objets principaux de la promesse, avec la descendance et la bénédiction. Dès le départ, la terre est un enjeu, puisque l’homme en est constitué gardien, mais s’en trouve rapidement chassé. Elle est de nouveau promise et fait l’objet d’un chemin, d’une quête… La terre est comme un “sacrement” du paradis, un sanctuaire, un espace liturgique…
– Mais la Genèse est aussi un livre sur Dieu, qui se fait connaître en lui-même à travers ses prévenances pour ses enfants. Il apparaît comme un Père bienveillant cherchant qui combler : Abraham et les autres ne demandent rien, mais Dieu ne cesse de proposer, revient à la charge inlassablement par ses dons et promesses. Plutôt que sur les qualités et vertus personnelles des patriarches, la Genèse insiste sur la bénédiction du Seigneur : tous sont bénis, et même à travers eux des personnages aussi controversés qu’Esaü, Laban, Putiphar. Les prévenances surabondantes et sans contrepartie de Dieu sont à l’image de ce qui se réalise dans nos vies. Tout est don, grâce : Dieu a toujours l’initiative, et nous conduit à une alliance, une union de plus en plus étroite. Notre dépendance totale en est la conséquence. À l’image de ces hommes bénis du Seigneur, nous sommes invités à reconnaître la préférence et l’amour inconditionnel dont nous sommes l’objet. La conscience d’être aimés par Dieu au-delà de tout ce qui est humainement possible et imaginable représente pour eux comme pour nous l’invitation fondamentale à une vraie ascension spirituelle et ouvre aux grandes générosités. L’histoire des patriarches et plus encore du peuple en lui-même est une préfiguration et un modèle de notre propre chemin spirituel. Au milieu des péripéties parfois rocambolesques de ce périple, une vérité demeure : Dieu ne cesse jamais de se tourner vers l’homme, il ne se laisse pas rebuter par nos rebuffades et revient toujours à la charge pour proposer son amour.
– Notons enfin que si Dieu aime tous les hommes d’un amour de prédilection et sans contrepartie, sa Providence n’est pas égalitariste : dans la Genèse, elle semble même délibérément anti-égalitariste, ce qui est comme une manière d’affirmer sa transcendance et sa souveraine liberté. En effet Dieu veut traiter chacun de nous comme une personne, en particulier, entrant en dialogue non pas avec des ombres ou des clones, mais avec des êtres qu’il crée et aime comme irremplaçables, à qui il ne demande pas l’abandon de leur personnalité mais le don volontaire d’eux-mêmes.
Famille, alliance, bénédiction, générations, attente du Fils, don de la Terre, bienveillance du Père, choix de Dieu… autant de thèmes qui nous aideront à percevoir l’action de Dieu envers l’humanité à travers notre lecture de la Genèse.