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Religieuse ratée ? Sainte Colette de Corbie

La fin du XIVe siècle, qui vit la naissance de Colette, fut une période particulièrement troublée tant pour l’histoire de France que pour l’histoire de l’Église. Deux papes et bientôt trois entre Rome et Avignon, corruption des mœurs, combats incessants de la Guerre de cent ans et insécurité qui s’ensuit, épidémies de peste récurrentes, famines… La situation est loin d’être idéale ! Et pourtant malgré toutes les vicissitudes du temps il fut possible d’y devenir saint, comme nous le montre sainte Colette. Elle naquit le 13 janvier 1381 à Corbie, en Picardie. Elle est l’unique enfant de la famille. Son père Robert Boëllet était charpentier, sa mère s’appelait Marguerite. Ce n’est qu’après de nombreuses années de vie commune avec Robert, et moult prières au Ciel, en particulier à saint Nicolas, fort populaire alors, que naquit enfin celle qui fut nommée Colette, diminutif de Nicolette, en remerciement au grand saint pour son intercession.

 

Du bois dont on fait les saints ?

            Colette est une fille au fort caractère. Déjà enfant, elle exerçait une forte influence sur son entourage ! Mais c’est aussi une fillette pieuse, qui préfère aux jeux les offices de l’abbaye Saint-Pierre, et éprouva très tôt une grande attirance pour la méditation de la passion du Christ. Elle grandit dans un milieu chrétien et fervent, similaire sans doute à celui où s’épanouit une autre des fleurs de la fin du XIVe siècle : sainte Jeanne d’Arc, simple bergère de Domrémy. Porté par ce milieu favorable, Colette avait toutes les chances de son côté pour réussir dans la vie, pour réussir sa vie, donc pour devenir sainte !  

Religieuse ratée, recluse, puis à nouveau religieuse

            Née de parents âgés, elle les perdit tôt et se retrouva sous la tutelle de l’abbé de Corbie. Bien que bienveillant pour la fille de son charpentier, celui-ci ne pouvait la garder toujours sous tutelle. Le décès de ses parents avait en outre plongé Colette dans une précarité matérielle qu’il ne fallait pas prolonger. En bon tuteur, l’abbé décida donc de lui trouver un mari. Mais, ô surprise : une fois le bon parti trouvé, Colette refusa et demanda à se donner à Dieu ! L’abbé était réticent, mais Colette finit par emporter son adhésion. Pleine de bonne volonté, elle essaya d’abord d’entrer dans un béguinage, forme de vie quasi-religieuse : l’expérience tourna court. L’abbé reparla donc de mariage, mais Colette préféra tenter la vraie vie religieuse. Elle entra d’abord chez des Bénédictines, puis passa chez les Clarisses de Pont-Sainte-Maxence, mais cela ne lui convint toujours pas… Béguine, bénédictine, clarisse, rien ne semble convenir à cette jeune fille « en recherche perpétuelle de vocation », qui semble incapable de se stabiliser nulle part… Preuve que même pour les saints, les voies de Dieu ne sont pas toujours aisées à repérer et à suivre !

Une forme de vie à part : le reclusage

            La civilisation médiévale avait développé une forme de vie originale : le reclusage. D’abord destiné aux moines aguerris par une longue pratique de la vie monastique et communautaire, le reclusage s’est progressivement répandu parmi des laïcs désireux de mener une vie ascétique et religieuse plus forte. Le reclus se murait à vie dans une logette étroite, construite de préférence entre deux arc-boutants d’une église ; une petite fenêtre donnait vue sur le tabernacle du Sanctuaire, une autre permettait à des amis charitables de leur faire parvenir un peu de nourriture. Pénitence, ascèse et prières étaient les seules activités de ces nouveaux frères et sœurs du désert.

            C’est cette forme ascétique que lui proposa finalement le père Pinet, religieux franciscain. Après une messe, Colette prononça ses vœux dans le Tiers Ordre de saint François, s’engageant à suivre ses règles écrites pour les laïcs épris de perfection religieuse. Puis elle entra dans le reclusage, dont la porte fut immédiatement murée. Et pendant trois ans, Colette vécut ainsi isolée dans son reclusoir : années de joies spirituelles intenses, d’austérités rigoureuses, de luttes avec celui qu’elle appelle « l’ennemi d’Enfer ». Enfin, elle avait trouvé sa place, pouvait-elle raisonnablement penser. La suite de cette histoire va nous prouver qu’il n’en était rien.

Recluse du tiers ordre ou religieuse clarisse ?

            Toujours au reclusage, Colette se vit un jour transportée  au pied du trône de Jésus Christ. D’un côté, saint Jean et sainte Marie Madeleine demandaient qu’elle pût continuer sa vie en solitaire ; mais saint François d’Assise et sainte Claire la réclamaient pour la réforme de leurs Ordres. Le Seigneur remit la décision entre les mains de sa mère, et la sainte Vierge acquiesça à la demande de saint François.

            Craignant cependant d’être trompée par les ruses du démon, et se jugeant indigne d’une telle tâche, Colette n’osa ajouter foi à cette vision. Mais le Seigneur avait choisi, il revint de manière différente pour obtenir de Colette l’accord, le « Fiat » qu’il attendait. Ce fut d’abord en inspirant son directeur de conscience, le père Pinet ; puis Colette, hésitant encore, fut frappé de mutisme pendant trois jours, de cécité pendant trois autres jours. Et, de même que Zacharie, après avoir donné au futur Baptiste le nom de Jean, conformément au message de l’ange, retrouva la parole et se mit à louer Dieu, de même Colette, après avoir acceptée la volonté de Dieu sur elle, retrouva-t-elle la vue et l’ouïe. 

La réformatrice des trois ordres franciscains

            Accompagnée d’un père franciscain, Colette se rendit auprès du pape Benoît XIII, pour obtenir de lui l’autorité hiérarchique nécessaire à la réforme. Le pape fut tout de suite gagné à la cause de Colette malgré les réticences de ses cardinaux. Après plusieurs entretiens, il lui octroya « la permission de vivre pauvre, dans la pauvreté de saint François d’Assise », il la revêtit ensuite de l’habit des Clarisses, l’admit à la profession religieuse et la nomma directement « Dame, mère et Abbesse à perpétuité de la Réforme » ! Colette avait donc les pleins pouvoirs pour fonder et réformer des monastères de Clarisses ! Nous sommes le 14 octobre 1406 : la réforme vient de commencer.

            Colette pensait à fonder un couvent à Corbie, sa ville natale, sa résidence jusqu’alors. Mais la population, comme les autres communautés religieuses, étaient hostiles à ce projet, que Colette dut donc abandonner sine die. Grâce au frère Henri de Baume, elle mit alors le cap vers la Savoie, où elle accueillit les prémices de futures communautés.

            Grâce à de nombreux soutiens, la réformatrice put venir s’établir à Besançon, relevant un monastère de Clarisses où ne restaient que deux religieuses suivant la règle mitigée. Benoît XIII confia le monastère à Colette le 27 janvier 1408 ; mais refusant de brusquer les deux religieuses, elle ne vint s’y établir qu’à partir du 14 mars 1410. À peine arrivée, elle dépouilla le couvent des abondants revenus qui lui étaient octroyés, pour embrasser à la place la plus stricte pauvreté. La réputation de Colette, sa puissance de thaumaturge, ses dons d’oraisons, ses austérités, étaient connus partout, de la communauté jusqu’au plus humble foyer de la cité. En conséquence, les vocations affluèrent bientôt.

            Après Besançon, d’autres monastères furent réformés par notre sainte, avec des difficultés spécifiques, des situations particulières, d’abord dans le duché de Bourgogne (1412  à Auxonne, 1415 à Poligny), puis à partir de 1419 la réforme rayonna même au-delà des frontières. En 1423 ce sont Bellegarde et Moulins, en 1424 Aigue-Perse et Décize, en 1425 Vevey (Savoie), en 1427 Orbes, en 1432 Le Puy, en 1433 : Castres, Lézignan et Béziers, en 1441 Hesdin, en 1442 Gand, et enfin en 1444 Amiens. Notre réformatrice n’a pas chômé, son zèle s’est déployé pleinement au service de Dieu et de ses sœurs clarisses : ce sont au total 17 monastères de sœurs que Colette a fondés ou réformés de son vivant !

Réformer les ordres : franciscains et tiers ordre

            La mission confiée par saint François et sainte Claire ne se limite pas à la réforme des Clarisses : elle embrasse toute la famille séraphique, tous les fils et toutes les filles de saint François !

            La famille comprenait alors trois ordres : le Premier Ordre est celui des Frères Mineurs ou Franciscains, c’est celui fondé par saint François d’Assise pour les hommes voulant se faire religieux. Le second est celui des Pauvres Clarisses, fondé par le même saint François avec la coopération de sainte Claire, et qui concerne les religieuses. Le troisième enfin, ou « Tiers Ordre », est destiné aux laïcs de tout état et de toute condition qui désirent vivre de pénitence tout en restant dans le monde, sans devenir religieux ou religieuse. (Nous avons vu plus haut que Colette fit profession dans le Tiers Ordre avant d’entrer dans son reclusage).

            Pour les hommes, c’est à travers le soutien du père Henri de Baume que tout put s’accomplir. Sainte Colette favorisa la réforme du couvent des Cordeliers de Dole, qui revint à une plus stricte pauvreté. Avec Dole l’élan était donné, et peu à peu nombre de vocations rejoignirent les «Mineurs Observantins, » à Dole et ailleurs. Dole fut une pépinière de la réforme colettine. Mais c’est une autre réforme, celle de saint Jean de Capistran, qui fut majoritaire et redynamisa le Premier Ordre, tout en s’adjoignant une partie du second.

            Pour le Tiers Ordre : l’exemple de sainte Colette, sa personnalité totalement tournée vers Dieu, incita beaucoup de laïcs à rejoindre le Tiers Ordre, avec une ferveur renouvelée. On peut donc dire que sainte Colette a aussi contribué, par son influence sur les laïcs, à la réforme du Tiers Ordre de saint François.

Bilan et mort de sainte Colette

            « Ce que j’ai fait, je l’ai fait de par Notre Seigneur et malgré mes péchés, je le ferai encore si j’avais à le faire, je ne le ferais pas autrement que je l’ai fait ». Tel est le bilan que fit sainte Colette à la fin de sa vie. Après ce constat de réformatrice, Colette se retire pendant trois semaines dans la prière et le silence, revivant presque à la manière qui fut sienne pendant son reclusage. Puis un soir, elle dit : « voici la dernière couche » ; elle se coucha toute habillée, à son habitude, « le voile noir sur sa tête, celui que lui avait donné le pape quand il l’avait fait professe et abbesse. Elle ferma la bouche et les yeux, et ne les ouvrit plus jamais ». C’était le 6 mars 1447 : le Ciel venait de gagner un habitant de plus !

            C’est ainsi que l’on devient saint, non en visant une perfection inatteignable, mais en marchant avec Dieu tous les jours de notre vie et en faisant toujours de notre mieux. Et pour atteindre Dieu, quoi de mieux encore que quelques conseils de sainte Colette? Voici quelques lignes extraites de son testament spirituel, adressé à ses filles religieuses, mais qui vaut aussi pour toute âme chrétienne :

O Sainte Pauvreté ! Parure de notre Rédemption !

Joyau précieux ! Signe certain de salut !

O mes très chères sœurs, aimez, aimez, aimez, aimez parfaitement

cette noble et précieuse et très excellente vertu,

la pauvreté évangélique, aimée de Dieu, haïe du monde.

À l’exemple de Jésus qui n’eut point ici-bas

où reposer sa tête, et à l’exemple de notre glorieux

Père saint François et de notre Mère sainte Claire.

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