La rédaction de cet article s’appuie sur la lecture du bon ouvrage de Sylvie Bernay, professeur agrégée d’histoire et postulatrice de la cause de béatification d’Estelle Faguette : Estelle Faguette – La voyante de Pellevoisin
Retrouvez les trois premiers articles de la série :
Il y a 150 ans : les premières apparitions de Pellevoisin
Pellevoisin (1876) : quinze apparitions et un message
Pellevoisin (1876) La difficile reconnaissance dans les conflits humains
Les années d’épreuves
L’arrivée de Mgr Servonnet à Bourges
Le cardinal Boyer décède en 1896 : son successeur est Mgr Servonnet, originaire de l’Isère, qui avait été secrétaire de l’évêque de Grenoble peu après les événements de La Salette. C’est un évêque plutôt politique, républicain, qui avait mené dans son précédent diocèse (Digne) une campagne contre les prêtres hostiles au ralliement, réputé proche du directeur des Cultes au Ministère de l’Intérieur. Après leur première rencontre, l’abbé Salmon est pourtant enthousiaste, mais Estelle reste sur la réserve. Les années de l’épiscopat de Mgr Servonnet (1897-1910) seront un temps d’épreuves pour Estelle, pour l’abbé Salmon et pour Pellevoisin. Aux misères physiques et familiales qui commencent à s’accumuler pour la voyante s’ajoute une persécution ecclésiastique de plus en plus forte. La Vierge Marie l’avait sans doute préparée à cette épreuve, lui montrant même deux évêques hostiles, dont Estelle n’a jamais révélé le nom. La cause de Pellevoisin est en outre relativement desservie par le zèle empressé mais un peu intempestif de certains prêtres qui manquent de discrétion et agitent le milieu clérical. L’archevêque fait venir Estelle pour une première rencontre mais la confronte d’entrée à un certain nombre de contradictions supposées dans le message : « je suis maîtresse de mon Fils », contenu présumé des secrets… La voyante ressortira de l’entrevue « le cœur malade » et sent qu’elle devra « monter plus haut » pour accomplir sa mission. Grâce à l’aide de la duchesse d’Estissac, elle est en contact de plus en plus étroit avec Mgr Touchet, évêque d’Orléans (cardinal en 1922, cheville ouvrière de la canonisation de Jeanne d’Arc), qui lui permettra de songer à présenter directement le message au pape.
Calomnies et troisième enquête
Au niveau local, Mgr Servonnet semble prêter une oreille de plus en plus attentive aux détracteurs de Pellevoisin, notamment un prêtre des environs (l’abbé Bertrand) qui dénigre la voyante et les apparitions et produit en 1898 un rapport tissé de ragots divers sur Estelle, son tempérament, ses conditions de vie, sa maladie… Il va jusqu’à émettre l’hypothèse que le message serait le résultat d’une entente entre le curé, la comtesse et Estelle. Pour faire taire ces calomnies, cette dernière ira (en 1902, à la demande de Mgr Touchet) jusqu’à se soumettre à un humiliant examen médical en vue d’authentifier sa virginité.
En 1899 Mgr Servonnet annonce l’ouverture d’une troisième enquête canonique, dont le premier rapport reprend la substance des rumeurs colportées par l’abbé Bertrand. Le 16 novembre, Mgr Servonnet convoque l’abbé Salmon, Estelle et la comtesse, et dresse un réquisitoire en trois points contre la voyante, dévoilant même le secret qu’elle lui a transmis. Bien que défendue par le curé et même par la comtesse, Estelle est profondément ébranlée par cette entrevue, et décide d’aller à Rome.
« Monte plus haut » : Estelle à Rome
Plus lucide que l’abbé Salmon, qui s’illusionne encore sur l’évêque et la situation, elle se détache un peu de lui : convaincue que Mgr Touchet et la duchesse d’Estissac sont envoyés pour la seconder, elle leur fait de plus en plus confiance et trouve auprès d’eux un soutien précieux. L’évêque d’Orléans a déjà parlé au Saint-Père, qui s’est également renseigné auprès de l’évêque de Tours, également favorable à Pellevoisin : à l’été 1899, Estelle décide d’aller jusqu’à Rome. L’abbé Salmon qui n’est pas convaincu obtient de Mgr Servonnet une permission que ce dernier niera par la suite avoir donnée. Le voyage est préparé avec l’aide des frères Lemius, religieux des Oblats de Marie Immaculée (O.M.I) dont l’un est à Rome et l’autre recteur de Montmartre, qui joueront un rôle très actif mais paradoxal dans l’expansion de la dévotion.
Le 30 janvier 1900, la duchesse puis Estelle rencontrent le Saint-Père. Très heureux, la voyante est accueillie paternellement par Léon XIII, qui pourra ensuite rencontrer le cardinal Mazella pour faire approuver le scapulaire. Ces démarches aboutiront bientôt grâce à l’entregent des frères Lemius, qui récupéreront cependant à leur profit l’engouement autour du scapulaire et de son approbation officielle.
Nouvelles persécutions
De retour à Pellevoisin, Estelle doit faire face à de nouvelles persécutions : la comtesse, très jalouse de sa belle-sœur et du rôle joué par cette dernière, fait circuler des bruits très désobligeants à son sujet. Elle entreprend par ailleurs de la chasser peu à peu de la maison des apparitions. Mgr Servonnet écrit quant à lui au pape pour mettre en cause la crédibilité d’Estelle et revenir sur l’interprétation du message : il renouvelle ses réserves lors de sa visite ad limina de 1901. Les notes que prend la voyante en ce printemps 1900 et ses lettres à la duchesse (qui permettent de connaître son évolution spirituelle tout au long de cette période difficile) la montrent cependant sereine et abandonnée, prête à s’en remettre à la décision de l’Église.
L’exil de l’abbé Salmon
La dégradation des relations entre le curé et l’archevêque se poursuit alors que la diffusion de la dévotion continue : l’archiconfrérie compte 677 000 membres en 1903, dans le monde entier. À l’été 1902, après l’avoir plusieurs fois semoncé, ayant considérablement restreint sa marge de manœuvre, refusé de permettre l’impression de nombreux textes et brochures au sujet de l’apparition, Mgr Servonnet exile définitivement l’abbé Salmon à l’autre extrémité du diocèse : à une époque où les gouvernements s’acharnent contre l’Église, l’archevêque toujours désireux de se concilier les faveurs de l’administration donne des gages d’esprit républicain et Pellevoisin (avec toutes les interprétations historiques et politiques données – parfois sans grand fondement ni prudence – du message) semble servir de paratonnerre attirant les foudres de l’élite anticléricale. Le nouveau curé – l’abbé Boulanger – semble nommé pour étouffer discrètement mais sûrement ce phénomène encombrant.
Guerre ouverte avec l’évêché
Les relations avec l’archevêché sont encore envenimées par l’intervention de prêtres extérieurs au diocèse (l’abbé Bauron, de Lyon, ami de l’abbé Salmon, les abbés Guyot et Rotier) qui lancent de nouvelles publications destinées à remplacer le bulletin de l’archiconfrérie pour continuer de faire connaître Pellevoisin et s’en prennent parfois avec véhémence à l’évêque. Ce dernier répond avec brutalité, allant jusqu’à les frapper d’interdit (peine canonique extraordinaire interdisant l’exercice de tout pouvoir sacramentel sur le territoire diocésain). Quant à Estelle, elle demande à plusieurs reprises à Mgr Servonnet de lui donner occasion d’être blanchie des calomnies qui circulent sur son compte, sans obtenir gain de cause.
Dernières persécutions et épreuves
L’abbé Salmon, quoiqu’éloigné, réalise (enfin) que son évêque veut étouffer Pellevoisin : il écrit à Mgr Touchet qui réunit un groupe d’évêques favorables à l’apparition, dont le congrès marial de Fribourg (enfin 1902) fera une abondante publicité, malgré la présence de Mgr Servonnet, qui en revient profondément vexé. Dans cette période d’intensification ultime des persécutions anticléricales, le cas de Pellevoisin cristallise les tensions entre évêques face aux gouvernements radicaux.
La période qui court jusqu’en 1909, année du décès de Mgr Servonnet, sera la plus difficile pour Estelle, qui y perd la duchesse d’Estissac, son plus fidèle soutien (décédée en 1905) et sa sœur Augustine (en 1906). L’évêque fait déplacer la date du pèlerinage (qui n’est plus liée à celle des apparitions), tandis que le préfet interdit les processions et que la chapelle est fermée. Le nouveau curé n’hésite pas à s’en prendre publiquement à Estelle, jusqu’en chaire. En 1904, Mgr Servonnet obtient du Saint-Office un décret très réservé, qui distingue l’approbation du scapulaire de tout ce qui concerne Pellevoisin (apparitions ou guérisons présumées, notamment un premier cas survenu en 1902). Terriblement éprouvée dans sa foi et son humilité, Estelle continue cependant de garder courage, s’appuyant sur la prière et les promesses de Marie. Elle ne se départit pas du calme que Notre-Dame lui a plusieurs fois recommandé. Elle a pardonné à la comtesse et parviendra même à se rapprocher d’elle, malgré le caractère difficile et versatile de cette dernière.
Dernières années : paix et rayonnement
La mort de Mgr Servonnet, en septembre 1909, met un terme à la persécution et ouvre une nouvelle phase – plus sereine – de l’existence d’Estelle. Le nouvel archevêque (bientôt cardinal), Louis-Ernest Dubois, agira avec prudence et bienveillance envers Pellevoisin jusqu’en 1916. Dès 1910 il visite le village et décrète la réouverture de la chapelle, malgré les interdictions gouvernementales (il sera même verbalisé pour avoir traversé la rue en vêtements épiscopaux). Estelle lui écrit une longue lettre pour relater fidèlement les événements : son récit correspond en tout point à celui de 1900. En 1912 il l’autorise à se rendre à Rome, où elle obtient une audience privée de Pie X.
La comtesse décède en 1920, puis l’abbé Salmon (1922). Un signe positif de Rome arrive en 1922 avec la permission d’imposer le scapulaire à Pellevoisin (privilège initialement concédé seulement à Montmartre, puis Paray-le-Monial et Rome). En 1923 le successeur du cardinal Dubois, Mgr Izart, rencontre Estelle et note que sa loyauté et la précision de ses récits atteste qu’elle jouit encore de la plénitude de ses facultés et d’une fidélité de mémoire peu ordinaire. Devant l’archevêque, la voyante atteste par serment qu’elle ne retranche rien et maintient toutes les paroles rapportées par elle et attribuées à la Sainte Vierge.
Le 23 août 1929 Estelle s’éteint dans le calme et la douceur à Pellevoisin, après avoir pris quelques années auparavant l’habit du tiers-ordre dominicain. Le curé (abbé Fontbaustier) lui demande au moment suprême : « Estelle, êtes-vous heureuse d’aller revoir la Sainte Vierge ? » Dans un dernier effort, tendant ses mains agonisantes vers la statue de Notre-Dame, la mourante qui ne parlait plus depuis plusieurs jours, répondit : « Oh oui, bien certainement ».
Reconnaissance par l’Église
La reconnaissance de l’Église ne devait cependant intervenir que bien plus tard. Le 22 Août 2024, dans une lettre à l’archevêque de Bourges, le cardinal Fernandez, préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, écrivait : « Bien qu’il ne soit pas dans les habitudes de ce Dicastère de se prononcer sur le caractère surnaturel ou l’origine divine des phénomènes surnaturels et des prétendus messages, les paroles qu’Estelle attribue à la Vierge Marie ont une valeur particulière permettant d’entrevoir une action de l’Esprit Saint au cœur de cette expérience spirituelle. »
Il mentionne les interventions pontificales dans le sens d’une approbation de la dévotion à la « Mère Toute Miséricordieuse » et au scapulaire du Sacré-Cœur, et cite en exemple les « nombreux fruits de foi et de charité nés autour du sanctuaire. »
Quant aux récits d’Estelle, le Saint-Siège relève leur « simplicité, leur clarté et leur humilité. » Il note qu’Estelle ne s’attribue rien par ses propres mérites, et que c’est son dévouement généreux et sa piété filiale qui ont touché le cœur de Marie.
La lettre cite de nombreuses paroles attribuées à Notre-Dame et apprécie leur brièveté comme un signe d’authenticité. Au-delà des détails, elle invite encore à considérer « la manière dont la Mère miséricordieuse traite Estelle », faite de douceur, de patience bienveillante. Elle insiste sur la présence silencieuse de Marie, sa beauté, son sourire, son désir de ramener la paix dans l’Église.
Enfin le Saint-Siège note que l’expérience de Pellevoisin, bien sûr mariale, est également profondément christologique, autour notamment de la dévotion au Sacré-Cœur et par le fait que la Vierge Marie, dans ses messages, attribue tous les bienfaits spirituels à son Fils (notamment la guérison d’Estelle), qui seul peut toucher les personnes au plus profond de leur intimité : « ces grâces sont de mon Fils » (15e apparition).
La conclusion de la lettre prend la forme d’une approbation claire, invitant l’archevêque de Bourges à donner à la dévotion de Pellevoisin un « nihil obstat » clair : « Excellence, non seulement je peux affirmer qu’il n’y a pas d’objections doctrinales, morales ou autres à cet événement spirituel, et que les fidèles « peuvent donner leur assentiment avec prudence », mais qu’au contraire la dévotion dans ce cas, déjà florissante, est particulièrement recommandée à ceux qui veulent librement y adhérer. Tous y trouveront un chemin de simplicité spirituelle, de confiance et d’amour, susceptible de faire beaucoup de bien. Il est alors possible d’émettre le décret du « nihil obstat ». Ce sera assurément un bien pour toute l’Église. »