La rédaction de cet article s’appuie sur la lecture du bon ouvrage de Sylvie Bernay, professeur agrégée d’histoire et postulatrice de la cause de béatification d’Estelle Faguette : Estelle Faguette – La voyante de Pellevoisin
Retrouvez les deux premiers articles de la série:
Il y a 150 ans : les premières apparitions de Pellevoisin
Pellevoisin (1876) : quinze apparitions et un message
Le 8 décembre 1876, Notre-Dame avait annoncé à Estelle que son apparition serait la dernière, la munissant de conseils pour la suite : « Je serai invisiblement près de toi » ; « Je t’ai choisie pour publier ma gloire et répandre cette dévotion. »
Le difficile chemin de la reconnaissance ecclésiastique
L’étape suivante est celle du jugement de l’Église et de la reconnaissance de l’authenticité des apparitions. Ce chemin ne sera pas sans difficultés pour Estelle, que Notre-Dame avait prévenue et munie de nombreux encouragements et avertissements.
Deux enquêtes canoniques sont effectivement ouvertes consécutivement par l’archevêque de Bourges, Mgr de La Tour d’Auvergne, en 1877 et 1878. Ces procédures ne seront pas conclues du vivant d’Estelle en raison de nombreuses difficultés humaines.
Confrontations et controverses
La comtesse de La Rochefoucauld, patronne d’Estelle et propriétaire de la chambre (devenue chapelle) des apparitions, considère que les phénomènes, ayant eu lieu chez elle, concernent sa famille. Ses desseins se heurtent frontalement aux intentions de l’abbé Salmon, curé de Pellevoisin, qui désire élargir le rayonnement de la dévotion et ouvrir largement les lieux aux pèlerins qui commencent à visiter le village.
Autour de Pellevoisin, quelques esprits chagrins, sans doute jaloux de la notoriété subite du petit bourg, compliquent encore la question en répandant des bruits diffamatoires sur Estelle. Certains médecins, quoique connus pour leur inconduite dans le pays, influencent des prêtres des environs et font courir des rumeurs au sujet de la maladie d’Estelle – « maladie de neuf mois » – qui aurait été une grossesse occultée. Une enquête médicale sera diligentée, confiée à deux médecins de Paris, qui permettra de conclure en 1983 au caractère surnaturel de la guérison d’Estelle.
La rivalité entre le curé du village (qui est aussi le confesseur d’Estelle et assure pour elle une direction spirituelle pour le moins « appuyée », allant jusqu’à ouvrir son courrier) et la comtesse affecte la jeune femme, victime d’une hostilité croissante de sa maîtresse. Cette jalousie est encore attisée par la proximité de la jeune femme avec sa fille Solange, qui s’était occupée d’elle lors d’une longue maladie. Estelle sera amenée à se rapprocher de sa belle-sœur, épouse de Roger-Paul de La Rochefoucauld, duchesse d’Estissac, résidant à Paris dans le même hôtel que la comtesse, qui sera longtemps pour elle un soutien proche et puissant, et qui lui fera rencontrer plusieurs personnalités ecclésiastiques de premier plan. C’est ainsi qu’Estelle rencontre Mgr Dupanloup, prévenu contre elle mais qui se laisse toucher par sa simplicité. Son coadjuteur Mgr Coullié sera guéri d’une extinction de voix par l’intercession de Notre-Dame de Pellevoisin : il deviendra cardinal et archevêque de Lyon et sera toujours un fervent défenseur de l’apparition.
Les affaires de Pellevoisin sont encore compliquées par le manque de discernement et l’intervention d’un jésuite autrichien et exorciste, le père de Haza, qui désire fonder une communauté religieuse autour d’une jeune femme possédée en cours de délivrance, Désirée Lejeune, qui fera scandale et causera de nombreux tracas à Estelle et à la renommée du lieu.
De Pellevoisin à Rome
L’abbé Salmon est très actif pour faire rayonner Pellevoisin : il inaugure en 1877 une confrérie qui prendra de plus en plus d’ampleur, atteignant plusieurs centaines de milliers de membres. Le premier pèlerinage officiel est organisé cette même année 1877, dès le 9 septembre, date de la 9e apparition et qui sera retenue par la suite pour les événements annuels.
En 1878, durant la période de vacance du siège pontifical qui suit la mort de Pie IX, Estelle est frappée par une prémonition étonnante dont elle s’ouvre à un secrétaire de nonciature rencontré à l’hôtel de La Rochefoucauld à Paris : elle voit le visage du futur successeur de Pierre, le cardinal Pecci, qui n’est pourtant pas considéré alors comme papabile. Elle reçoit aussi une image de Pellevoisin qui laisse entrevoir la future installation de religieuses autour de la petite chambre devenue chapelle.
Après la mort prématurée de Mgr de La Tour d’Auvergne, parent de la comtesse et qui avait généralement suivi les recommandations de cette dernière, sans totalement désavouer l’abbé Salmon, le nouvel archevêque, Mgr Marchal, semble vouloir faire preuve de prudence, dans un contexte de tensions croissantes avec les autorités républicaines. Il conseille à l’abbé Salmon de jouer subtilement pour éviter l’interdiction totale, alors que la préfecture tente de faire fermer l’accès à la chapelle. Mgr Marchal ne décidera cependant pas la clôture des enquêtes canoniques et ne se rend pas sur place. Son successeur, le cardinal Boyer, se montre plus favorable, mais ne demeure que trois ans en poste à Bourges, cependant que la renommée du petit village s’accroît, avec des pèlerins de plus en nombreux et par l’entremise de la duchesse d’Estissac, qui fait connaître Pellevoisin à Montmartre et jusqu’à Rome. L’abbé Salmon anime avec beaucoup d’enthousiasme les pèlerinages et initie un premier contact avec Rome, obtenant de Léon XIII un télégramme de bénédiction à l’occasion du pèlerinage du 9 septembre 1889. En 1890 le Saint-Office diligentera une première enquête incluant Pellevoisin et un autre phénomène présumé (dans le village de Boulleret, à quelque distance de là), qui ne rend pas de conclusion défavorable. Par l’intermédiaire de la duchesse d’Estissac, dont elle se rapproche graduellement (malgré la jalousie de sa belle-sœur – la comtesse), Estelle est reçue par Mgr Mermillod (cardinal et évêque de Genève), puis rencontre le cardinal Richard (archevêque de Paris). En décembre 1892, Mgr Boyer obtient de Rome un bref octroyant des indulgences à l’occasion des pèlerinages à Pellevoisin. La comtesse obtient quant à elle de l’archevêque l’installation d’une communauté contemplative de dominicaines (fondation du couvent de Châtellerault) qui arrivent à partir de 1893. Leur présence sera l’occasion de nouvelles difficultés pour Estelle, malgré une bonne prise de contact et des efforts de conciliation. La comtesse veut lui faire quitter Pellevoisin, alors qu’elle considère que sa mission est d’être l’humble témoin des apparitions : « publie ma gloire » avait dit Notre-Dame. Les relations de l’abbé Salmon avec les religieuses et la comtesse continuent de se tendre, mais le curé peut rencontrer le pape Léon XIII en 1893 et lui présenter le scapulaire du Sacré-Cœur. À travers la publication régulière d’un bulletin de la confrérie (bientôt devenue archiconfrérie), il diffuse le message de Pellevoisin et son interprétation : il a rassemblé en quinze points les instructions de Notre-Dame. Il insiste sur le fait que Marie chasse le diable, appelle au saint abandon, recommande le courage et la patience, exhorte à la piété filiale et au dévouement dans les familles, appelle à la réparation des outrages envers l’eucharistie, demande la prière pour l’Église et la France, et introduit le scapulaire du Sacré-Cœur. L’abbé Salmon insiste encore sur la dimension politique et historique du message, tentant de trouver des correspondances entre les paroles de Notre-Dame rapportées par Estelle et les événements de son temps. Il cherche à établir des corrélations avec les autres apparitions : Rue du Bac, Lourdes, La Salette et même Paray.
Le rayonnement croissant de Pellevoisin sera malheureusement entravé durablement par une nouvelle période d’épreuves qui frappera durement Estelle et l’abbé Salmon.
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