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Ni bouffon, ni railleur, ni rustre : soyez enjoué !

« Le sage relâche de temps en temps la vigueur de son application au devoir » écrivait saint Augustin. Mais la capacité à se détendre, par la plaisanterie et le jeu, en devient-elle pour autant une vertu ?

Une vraie vertu chez saint Thomas

Le très sérieux saint Thomas d’Aquin n’a pas manqué de se poser la question. Il n’est pas le premier, suivant en cela d’aussi prestigieux précurseurs qu’Aristote, Cicéron, saint Clément d’Alexandrie, saint Augustin… Il se demande ainsi si ce qu’il appelle la vertu du jeu – l’eutrapélie – peut au sens propre être dite une vertu.

Chez saint Thomas, suivant Aristote, la vertu est un habitus opératif bon, c’est à dire une disposition ferme et habituelle à faire le bien. À la racine, il faut donc qu’il y ait un bien. Or le jeu, le repos, la détente, sont un vrai bien, en tant qu’ils sont utiles, et même nécessaires, à la vie humaine. Lorsqu’il commente l’Éthique d’Aristote[1]Commentaire de l’Ethique, IV, 16, 2., comme dans sa Somme de Théologie[2]Somme de Théologie, IIaIIae, q. 168, a. 2, l’Aquinate rappelle que l’homme a parfois besoin de se reposer, cessant non seulement l’activité du corps, mais enlevant aussi la tension de l’âme, engendrée par l’application continuelle aux choses sérieuses. Bienheureux devaient être les étudiants de maître Thomas, qui ne craint pas d’affirmer que la récréation est un bien susceptible de faire naître une vertu.

Dressant un parallèle entre le corps et l’âme, l’Angélique montre que comme le corps ne peut travailler continuellement, la vigueur de l’âme est aussi limitée, proportionnée à des œuvres déterminées et sujette à se fatiguer. En outre, note-t-il, les deux dimensions sont intimement liées, puisque le corps est toujours impliqué dans les travaux de l’âme, dont résulte une fatigue psychique, d’autant plus forte que l’homme s’applique à des œuvres de contemplation élevée. Et ainsi, comme le corps a besoin d’un légitime repos, l’âme a droit, elle aussi, à sa récréation, à s’accorder quelque plaisir qui interrompe son effort de raison.

L’eutrapélie est ainsi chez Aristote une « impertinence polie, » que l’on traduit encore parfois par « démesure tempérée » ou « outrage éduqué. » Porteuse d’un tel paradoxe, cette vertu doit être bien dirigée, pour être vraiment profitable à l’homme.

Qui dit vertu (morale) dit juste milieu

Pour Aristote comme pour saint Thomas, la vertu droite – lorsqu’il ne s’agit pas des vertus théologales – consiste dans un juste milieu, un sommet qui évite l’excès ou le défaut. In medio stat virtus, dit l’adage. Il semble qu’en matière de récréation – d’eutrapélie – trois défauts soient à éviter. Le premier concerne celui qui ne cherche le plaisir et la détente que dans des actions ou des paroles oiseuses voire honteuses, grossières, obscènes. C’est le défaut du bouffon, qui pèche par excès et tombe dans le ridicule. Cela peut encore être le cas lorsque l’on recherche le jeu ou la plaisanterie hors du temps et des circonstances qui conviennent, lorsqu’on s’y livre en des moments ou des lieux prohibés, d’une manière inconvenante.

Un autre excès est celui du railleur qui, tel un vautour planant au-dessus des temples pour y fondre sur les abats des victimes fraîchement sacrifiées[3]L’exemple est d’Aristote, bien sûr, saint Thomas le cite dans le Commentaire de l’Ethique, IV, 16, 3., guette en permanence l’occasion de voler quelque attitude ou parole, pour en faire dérision. Il est ainsi pesant, onéreux, voire blessant pour les autres, car il cherche à provoquer le rire, et non la parole bienséante.

Le défaut d’eutrapélie apparaît chez le rustre, qui ne dit jamais rien de drôle ou de léger, qui se trouve contrarié par toute plaisanterie. Aristote n’hésite pas à les appeler « pénibles et mal élevés, » ils sont des poids pour les autres, et cette incapacité à rire constitue un véritable vice, car il est contraire à la raison droite.

Au sommet se tient donc l’homme enjoué, celui qui trouve le juste milieu dans un amusement toujours juste, modéré, tournant au rire avec bienséance et convenance les différentes paroles et situations. L’eutrapélie permet une bonne sociabilité. Aristote ajoute qu’elle est le propre de l’homme libre, qui agit spontanément pour son bien personnel, et se distingue de la récréation de l’esclave, enfermé dans les tâches serviles, inculte, sans discipline. Telle est l’eutrapélie, ou urbanité, la qualité de celui qui sait prendre sa récréation au temps juste et manier l’humour avec doigté, afin de n’être jamais un poids pour son prochain par la raillerie ou la grossièreté, ni par son incapacité à lever le sourcil.

Y a-t-il une eutrapélie chrétienne ?

Allons plus loin et posons une question que l’on ne trouve pas formellement traitée chez saint Thomas : y a-t-il une eutrapélie propre au chrétien ? Autrement dit cette vertu – morale bien sûr – est-elle susceptible de passer du naturel au surnaturel sous l’action de la grâce ? Les vertus de tout homme (prudence, justice, force, tempérance) changent en effet de dimension lorsqu’elles s’enracinent chez le chrétien, qui ne les exerce plus en vue d’un but seulement terrestre mais sous l’impulsion de la charité, pour imiter le Christ. Le chrétien ne pratique plus la tempérance seulement pour conserver la ligne à l’approche de l’été, mais avant tout par esprit de modération spirituelle et parfois de pénitence ou de jeûne…

Et pourquoi pas ? Les arguments invoqués par saint Thomas pour justifier la légitime détente de l’esprit ne s’appliquent-ils pas à l’âme ? C’est du moins ce que semblent avoir perçu la sagesse de l’Église et les grands fondateurs, qui ont inclus dans leurs règles religieuses (et jusqu’à saint Bruno pour les Chartreux) des moments de récréation. À qui lui reprochait trop peu de sérieux dans les temps de détente de la vie du Carmel – qu’elle savait rendre particulièrement vivants – sainte Thérèse d’Avila aimait répondre « Cuando perdriz, perdriz, y cuando penitencia, penitencia » ; « à chaque jour suffit sa peine » avait dit Jésus[4]Mt 6, 34. ; « un saint triste est un triste saint » aimait à répéter saint François de Sales.

Et la liturgie ? N’est-elle pas profondément empreinte de cette nécessité de détendre l’âme, de l’alléger pour lui permettre de s’élever plus vite et plus haut ? Le chant, les volutes d’encens, le resplendissement des étoffes… ces divertissements des sens n’ont pas pour but de les distraire, mais de les retourner vers Dieu, afin de faire converger toutes les puissances de l’âme dans une louange unanime du Dieu créateur et sauveur.

Nécessaire eutrapélie

Vertu humaine et vertu chrétienne, l’eutrapélie n’est pas une option, elle est une nécessité. Notre monde qui vit de travail et d’efficacité n’en a-t-il pas aujourd’hui un besoin particulier ? Les burnout et les addictions sans nombre et presque sans issue en sont un témoignage chaque jour renouvelé. Sachons nous détendre, mais sachons nous détendre bien. L’eutrapélie est une vertu sociale, elle incline à une récréation partagée, tournée vers autrui. L’écueil de notre temps, que les docteurs anciens n’avaient pu imaginer, mais que leurs principes permettent aujourd’hui de dénoncer, est ce divertissement qui se prétend légitime mais qui envahit nos existences au dépens de nos devoirs premiers et qui, loin de nous détendre et de nous reposer, accroit la tension de l’âme et l’éloigne du prochain : gare à l’écran captatif, qui vole notre temps, celui de Dieu et celui des autres, et sous couvert de nous délasser, nous enchaîne et nous asservit.

Références

Références
1 Commentaire de l’Ethique, IV, 16, 2.
2 Somme de Théologie, IIaIIae, q. 168, a. 2
3 L’exemple est d’Aristote, bien sûr, saint Thomas le cite dans le Commentaire de l’Ethique, IV, 16, 3.
4 Mt 6, 34.
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