Alors que le Parlement vote deux lois sur la fin de vie, dont l’une consiste – sans le dire ouvertement – en une très grave violation de l’interdit de tuer, par la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, Matthieu Lavagna publie un excellent ouvrage de débat, résumant brièvement et clairement les arguments majeurs de la position anti-euthanasie : L’euthanasie en débat (éditions Salvator).
Le débat parlementaire sur la « fin de vie » fait une place de plus en plus nette à la légalisation du suicide assisté, au même titre que l’euthanasie (les deux sont inclus au même titre dans les articles 2 et 4 de la proposition de loi n°1100). Présentée comme une avancée humaniste au nom de l’autonomie individuelle, cette pratique soulève pourtant des questions graves, à la fois juridiques, éthiques, sociales et civilisationnelles. Matthieu Lavagna, dans son livre L’euthanasie en débat, consacre un chapitre entier aux arguments contre cette légalisation, encore peu connue du grand public. Au moment du vote de cette loi, il est essentiel de comprendre ce qui est en jeu.
Suicide assisté et euthanasie : une distinction trompeuse
Commençons par préciser les termes : le suicide assisté consiste à fournir à une personne les moyens de se donner la mort elle-même (par exemple, une substance létale prescrite par un médecin). L’euthanasie, à l’inverse, est un acte de mort administré par un tiers, généralement un professionnel de santé. En apparence, le suicide assisté laisse à la personne le dernier mot – et le dernier geste. Mais cette différence ne change rien à la gravité morale de l’acte : dans les deux cas, il s’agit de mettre volontairement fin à une vie humaine, avec la complicité de l’État et de la médecine. La pente est d’ailleurs glissante : dans les pays qui ont légalisé l’un, l’autre suit rapidement. Les Pays-Bas, la Belgique, le Canada ou encore certains États américains en fournissent la démonstration.
Le suicide assisté reste en effet une pratique minoritaire à l’échelle mondiale, mais connaît une progression régulière dans plusieurs pays occidentaux. Il est actuellement légal dans une poignée de pays et d’États, sous des modalités diverses. En Suisse, il est autorisé depuis les années 1940, à condition qu’il ne soit pas motivé par un mobile égoïste ; des associations comme Dignitas ou Exit (sic !) encadrent ces démarches, parfois pour des ressortissants étrangers. Aux Pays-Bas et en Belgique, le suicide assisté est autorisé au même titre que l’euthanasie depuis 2002, y compris pour des personnes souffrant de troubles psychiatriques ou des mineurs (sous conditions). Le Luxembourg (2009) et plus récemment l’Espagne (2021) et la Colombie (où une décision de la Cour constitutionnelle en 1997 a été complétée par une législation en 2015) ont également légalisé cette pratique.
Au Canada, la législation de 2016 (MAiD – Medical Assistance in Dying) prévoit un accès encadré au suicide assisté et à l’euthanasie. La loi a été progressivement élargie : en 2021, ouverte aux personnes non mourantes ; une nouvelle extension controversée vers les troubles mentaux a été repoussée à 2027. En 2022, plus de 13 000 Canadiens ont eu recours à l’aide médicale à mourir, faisant du Canada un des pays avec le taux le plus élevé de « morts assistées » au monde (5% environ en 2024).
Aux États-Unis, le suicide assisté est légal dans 11 États, dont l’Oregon (depuis 1997), Washington, Californie, Vermont, Colorado, Hawaï et New Jersey. Il est strictement encadré (pronostic vital engagé à six mois), mais les modalités varient selon les États. En Australie, plusieurs États comme la Victoria, la Tasmanie ou la Nouvelle-Galles du Sud l’ont légalisé entre 2019 et 2023. En Nouvelle-Zélande, un référendum l’a approuvé en 2020.
Une hiérarchie intenable entre les vies
La première difficulté morale du suicide assisté est son principe même : il présuppose qu’il existe des situations où la mort vaut mieux que la vie. Une telle posture, puisqu’elle s’applique à divers individus, introduit une hiérarchie des existences, contraire à l’égale dignité de toute personne humaine. Pourquoi la vie de certains doit-elle être protégée, alors que celle de certains autres peut être supprimée ? Si certaines souffrances justifient la mort volontaire, pourquoi les réserver aux seuls malades en phase terminale ?
Qui décidera que telle souffrance psychique est « tolérable » et telle autre « insupportable » ? En vérité, tout critère de tri est arbitraire et instable. Ce glissement vers une sélection implicite des vies ne peut que heurter les fondements mêmes des droits humains. Comme le rappelle la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (Préambule et article 3), la dignité est inhérente à chaque membre de la famille humaine, non négociable ni conditionnelle.
Une responsabilité morale déguisée
Certains objectent que, dans le cas du suicide assisté, le médecin ne serait pas responsable, puisque la décision finale revient au patient. C’est ignorer un principe moral fondamental : on peut être coupable par omission. Celui qui laisse une personne se jeter du haut d’un pont sans intervenir est responsable de sa mort. Or, dans le suicide assisté, il ne s’agit pas seulement d’inaction, mais d’une complicité active : le médecin fournit le moyen de mourir, avec sa compétence et son autorité. Il ne soigne plus, il aide au basculement. Tout cela va contre l’esprit de la loi qui réprime la « non-assistance à personne en danger » (article 223-6 du Code pénal français).
Une pression psychologique intenable pour les malades
La légalisation du suicide assisté a un effet normatif puissant : ce qui est légal devient souvent socialement attendu. Dans un système où l’on peut choisir la mort, le malade devient responsable du coût de sa vie. Il peut se demander : ai-je encore le droit de vivre ? Ne devrais-je pas soulager mes proches ? Philippe Pozzo di Borgo, témoin bouleversant de cette pression, avait alerté les parlementaires dès 2021 : certains patients, rongés par la culpabilité, demandent à leur médecin s’ils ont « encore le droit de vivre ». Légaliser le suicide assisté, c’est transformer un choix individuel en devoir moral implicite, surtout pour les plus fragiles.
Un coup terrible porté à la prévention du suicide
Le suicide assisté affaiblit aussi la prévention du suicide, en particulier chez les jeunes. Comment expliquer à un adolescent en détresse que le suicide n’est pas une solution, alors que l’État lui-même en propose l’accès à d’autres ? En 2022, 13 % des collégiens et lycéens français avaient déjà fait une tentative de suicide, et 17 % exprimaient des idées suicidaires. Le milieu médical en particulier serait encore fragilisé alors qu’il est durement touché : un interne en médecine se suicide tous les 18 jours en France. Légaliser le suicide assisté, c’est valider l’idée que la mort est une réponse acceptable à la souffrance. C’est ruiner l’effort de toute une société pour défendre la vie dans ses fragilités.
Des dérives déjà documentées
Les pays ayant légalisé le suicide assisté illustrent les dérives inévitables d’un tel système. En Belgique, 23 prisonniers ont été euthanasiés entre 2011 et 2017, souvent pour des souffrances psychiques. En Espagne, un criminel a été euthanasié avant même son procès, évitant ainsi d’avoir à répondre de ses actes. En Suisse, en 2023, un prisonnier a bénéficié d’un suicide assisté en détention. On voit ainsi s’étendre la logique du désespoir à des populations déjà vulnérables. Plus troublant encore : en Australie, un médecin a voulu proposer au public une cabine à suicide automatisée et biodégradable, en forme de cercueil. C’est le triomphe du nihilisme, technologiquement assisté.
Parmi les cas concrets les plus choquants que cite Matthieu Lavagna :
– une jeune femme canadienne anorexique, euthanasiée à sa demande car elle ne voulait pas prendre du poids ;
– un Américain sans logement stable, qui craignait de ne pas supporter cette situation ;
– une femme autiste de 29 ans aux Pays-Bas ;
– une jeune fille belge de 23 ans, victime d’un attentat à Bruxelles, traumatisée et dépressive.
Ces situations, qui auraient dû appeler au soutien, à la thérapie, à l’accompagnement, ont été conclues par un acte létal : la mort a été proposée en solution à la fragilité.
Une alternative négligée : les soins palliatifs
Enfin, le développement du suicide assisté se fait au détriment des soins palliatifs. Au Canada, la demande pour ces soins a chuté, entraînant naturellement une baisse de l’offre. Entre 2012 et 2019, les pays qui ont légalisé l’euthanasie ou le suicide assisté (Belgique, Suisse, Pays-Bas, Luxembourg, certains États américains) ont connu une progression des soins palliatifs bien moindre que les autres, voire une régression. En effet : pourquoi investir dans le soin, dans l’écoute, dans la présence, quand la mort devient la réponse rapide et « propre » à la souffrance ?
Une société qui banalise le suicide assisté cesse de voir les personnes qui vivent jusqu’au bout comme des héros. Elle perd le goût du combat, la grandeur de l’accompagnement, la beauté de la vie donnée même dans la faiblesse.
Conclusion : choisir la vie, toujours
Comme le rappelle Matthieu Lavagna, toute société a le devoir de protéger les plus vulnérables, non de les accompagner vers la sortie. Face à un désir suicidaire, notre devoir moral est de s’opposer au passage à l’acte, certainement pas de le faciliter. En introduisant un droit au suicide assisté, nous ouvrons une brèche qui menace tout l’édifice de la solidarité. Et nous courons le risque de transformer la liberté en culpabilité, et l’autonomie en abandon.
La vraie réponse à la détresse n’est pas la mort, mais le soin, la présence, l’écoute, la solidarité. Une société humaine se reconnaît à la manière dont elle traite les plus fragiles. L’heure est venue de choisir : voulons-nous une civilisation du soin ou de l’élimination ?