Alors que le Parlement vote deux lois sur la fin de vie, dont l’une consiste – sans le dire ouvertement – en une très grave violation de l’interdit de tuer, par la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, Matthieu Lavagna publie un excellent ouvrage de débat, résumant brièvement et clairement les arguments majeurs de la position anti-euthanasie. De bonnes raisons de lire L’euthanasie en débat (éditions Salvator).
Le débat autour de l’euthanasie est souvent dominé par l’émotion et l’appel à la compassion : des arguments au fond assez fragiles. C’est ce que montre avec rigueur et lucidité Lavagna dans les dernières parties de son livre L’euthanasie en débat (Salvator, 2025) : après avoir exposé les vrais enjeux anthropologiques, il démonte un à un les principaux lieux communs qui circulent sur le sujet. Florilège.
« L’euthanasie ne concernerait qu’une minorité de cas »
L’un des arguments récurrents en faveur de l’euthanasie consiste à minimiser sa portée : le dispositif ne concernerait que des cas exceptionnels, soigneusement encadrés, pour quelques situations extrêmes. Même si cela était vrai, cela ne justifierait en rien l’autorisation d’un acte intrinsèquement mauvais : tuer délibérément un innocent. En outre surtout, les chiffres avérés des pays voisins démentent d’ailleurs cette prétendue marginalité. Au Canada, les euthanasies ont augmenté de près de 35 % en quatre ans, pour atteindre près de 5 % des décès ; ils sont déjà 5,4% aux Pays-Bas. En Belgique les décès par euthanasie sont en augmentation de 15 % sur un an. Si la France adoptait une telle législation, l’euthanasie représenterait bientôt plus de 35 000 décès par an. Chez certains de nos voisins, après deux décennies de légalisation de l’euthanasie, l’absence de mise en œuvre pratique des garanties légales est universellement reconnue : en Belgique la moitié des actes ne sont pas déclarés à la commission de contrôle, et un tiers seraient même pratiquées sans consentement explicite des patients. Appuyé sur des données claires, le constat de ces abus montre qu’une légalisation de l’euthanasie mènerait sur une pente glissante quasi irréversible.
« Si l’on ne légalise pas l’euthanasie, les plus riches iront en profiter à l’étranger »
Certains invoquent une inégalité d’accès à l’euthanasie qui créerait une situation insupportable : dans les conditions actuelles, seules les personnes aisées peuvent se rendre dans un pays autorisant l’euthanasie pour en bénéficier moyennant une dépense importante. Cet argument souvent entendu repose sur une grave confusion : il suppose que l’euthanasie est un bien auquel il faudrait donner un égal accès à tous, alors qu’il s’agit d’un homicide. Lutter en vérité contre les inégalités de la fin de vie ne consiste donc pas à garantir à tous la possibilité de mourir quand il le souhaite, mais à soigner chacun dignement jusqu’au bout, quelles que soient ses ressources. Comment ne pas songer aux lenteurs du développement des soins palliatifs quand certains arguent des dizaines de milliers d’euros que coûtent un suicide assisté organisé en Suisse.
« Une légalisation est le seul moyen de lutter contre les euthanasies qui se pratiquent clandestinement »
Matthieu Lavagna est clair : ce que l’on appelle ici « euthanasie clandestine » est en réalité, un meurtre, passible jusqu’à aujourd’hui de réclusion criminelle. Le fait qu’un meurtre ou un crime soit commis en cachette n’en justifie pas la légalisation : de la même manière qu’on ne légalise pas les mutilations génitales féminines sous prétexte qu’elles se pratiquent malgré la loi. L’ouvrage dénonce là un sophisme patent : légaliser un acte intrinsèquement mauvais ne revient pas à l’encadrer, mais à le légitimer.
« Il faut respecter le choix de chacun »
L’euthanasie serait un acte individuel, un choix personnel, qui ne concernerait que la liberté de chacun. Mais la liberté s’arrête là où commence la vie d’autrui : la société a au contraire le devoir de poser des limites aux actes qui abîment et détruisent. Or l’euthanasie tue un innocent. La liberté de demander qu’on mette fin à sa vie n’entraîne aucunement l’obligation morale ou juridique de satisfaire ce désir. De même que le médecin ne peut accéder sans condition à toute demande d’un patient, la société a le droit – et même le devoir – de refuser certains choix, surtout quand ils sont destructeurs.
« L’opposition à l’euthanasie n’est fondée que sur la religion »
L’auteur aborde encore un reproche qui ressurgit très régulièrement : les opposants à l’euthanasie seraient mus que par des convictions religieuses, et voudraient imposer leur foi à tous. Matthieu Lavagna dénonce une caricature : l’interdiction de tuer un innocent ne dépend pas de la foi chrétienne ; elle est un principe élémentaire de toute civilisation. Michel Houellebecq écrivait lucidement : « Une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect. »[1]Le Figaro, 5 avril 2021. Il n’y a pas besoin de croire en Dieu pour comprendre qu’un tel acte est inacceptable, de la même manière qu’on n’a pas besoin d’être croyant pour reconnaître que le vol ou l’adultère sont moralement condamnables : le sous-entendre serait nier purement et simplement la capacité de tout homme de bonne volonté à connaître, aimer et observer les principes élémentaires de la loi naturelle.
« Légaliser l’euthanasie pour ouvrir de nouveaux droits »
Le slogan de l’ADMD est battu et rebattu : « Un droit pour tous ne sera jamais une obligation pour personne » : En réalité, tout droit crée une obligation. Et le droit à l’euthanasie implique que quelqu’un doive y répondre : médecins, personnel soignant, famille… Une société ne reste pas neutre lorsqu’elle légalise un acte tel que celui-là : elle change profondément. Dans une France ou le meurtre médical sera légal, chaque malade devra se demander si l’on attend de lui qu’il « abrège » sa vie ou si l’on s’apprête à le lui proposer. Légaliser l’euthanasie, c’est faire de la mort par injection létale un droit social et une solution légale.
« Les catholiques sont hypocrites, ils refusent l’euthanasie et défendent la peine de mort »
Il ne sert à rien de s’arrêter à cet argument fallacieux qui attaque non pas la validité des principes, mais la cohérence supposée de ceux qui les défendent. La corrélation supposée entre opposition à l’euthanasie et défense de la peine de mort repose uniquement sur un gros préjugé, que rien ne vient étayer. Ajoutons qu’en l’occurrence, la comparaison ne tient pas : l’euthanasie concerne des innocents, la peine de mort, des criminels. On peut parfaitement estimer que tuer un innocent est toujours immoral, et que la société a parfois le droit de punir les coupables, justement pour protéger ses membres les plus faibles.
« La majorité des Français y est favorable »
Ce lieu-commun très souvent entendu (l’un des arguments massue de l’ADMD) doit être remis en cause de deux manières. 1° Depuis quand l’opinion majoritaire fonde-t-elle la morale ? 55 % des Français se disaient favorables au rétablissement de la peine de mort en 2020. Cela suffit-il à justifier une telle mesure ? L’argument du nombre est l’un des plus faibles qui soient : « ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison », disait Coluche. 2° Si l’on remonte aux sondages (aux résultats staliniens) de l’ADMD sur l’euthanasie, on s’aperçoit qu’ils sont biaisés dans la formulation : on n’y parle pas des alternatives, comme les soins palliatifs, ni de la souffrance psychologique des patients, on demande aux gens s’ils préfèrent partir dans la paix et la dignité ou souffrir atrocement… Or ce que veulent (vraiment) les Français, c’est une mort apaisée, accompagnée, sans douleur. Et cela n’a rien à voir avec une euthanasie.
« La majorité des médecins approuve l’euthanasie »
L’ADMD cite des chiffres spectaculaires : 71 % des médecins seraient favorables à une légalisation (contre 90% de la population). Mais d’où viennent ces statistiques, que rien ne vient confirmer ? En réalité tout laisse au contraire à penser que la profession médicale et le milieu du soin dans son ensemble sont largement opposés à une légalisation : plus de 800 000 professionnels de santé ont signé en 2023 une déclaration s’opposant à l’euthanasie[2]JDD, 19 décembre 2013 : https://www.lejdd.fr/societe/fin-de-vie-le-collectif-des-800-000-soignants-lancent-un-appel-emmanuel-macron-140526. Le Conseil national de l’ordre des médecins s’est également prononcé contre une légalisation et a demandé une « clause de conscience ». Quand bien même une majorité y serait favorable, rappelons une nouvelle fois que l’éthique ne se détermine pas à la majorité, même lorsque les personnes sont supposées compétentes : on ne vote pas le bien et le mal.
« Un médecin ne devrait pas refuser la demande de son patient »
Le médecin n’est pas un exécutant des désirs de son patient. Il n’a pas à répondre positivement à toutes ses requêtes, surtout quand elles sont dictées par la détresse, la peur, le sentiment d’abandon. Bien souvent, les demandes d’euthanasie traduisent autre chose : une peur d’être seul, de souffrir, de peser ; elles ne sont pas des appels à mourir, mais des appels à l’amour. La vraie réponse, c’est la présence, l’attention, le soin, l’accompagnement.
Le langage qui tord la réalité
Matthieu Lavagna souligne enfin avec force le pouvoir du langage : en changeant les mots, on introduit subrepticement une révolution des mentalités, on anesthésie doucement les consciences. Ainsi on ne parle plus d’euthanasie, mais « d’aide active à mourir », de « mourir dans la dignité », d’« ultime liberté ». Or les mots ne changent pas la réalité : tuer un patient reste un homicide. Présenter cela comme un « soin » est un contresens éthique : soigner, c’est chercher à améliorer, non à supprimer la condition du malade. La compassion, ce n’est pas éliminer celui qui souffre, mais souffrir avec lui, jusqu’au bout.
Contre l’émotion facile et les slogans trompeurs, Matthieu Lavagna apporte donc une lumière précieuse. À ceux qui veulent entrer dans le débat avec sérieux et humanité, L’euthanasie en débat offre des armes intellectuelles puissantes, fondées sur la raison, la réalité et la dignité de toute personne humaine, pour repousser un certain nombre d’arguments largement répandus mais en réalité peu fondés en faveur d’une légalisation.
Références[+]
| ↑1 | Le Figaro, 5 avril 2021. |
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| ↑2 | JDD, 19 décembre 2013 : https://www.lejdd.fr/societe/fin-de-vie-le-collectif-des-800-000-soignants-lancent-un-appel-emmanuel-macron-140526 |