Ecouter : Episode 03 – L’intelligence des Écritures
On appelle traditionnellement Pentateuque – c’est à dire “livre des cinq rouleaux” – le premier ensemble de livres de l’Ancien Testament : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Cet ensemble est appelé Torah – c’est à dire la loi ou l’instruction – par les Juifs et forme la première et la principale partie de leurs Ecritures, celle qui est lue en premier et tout au long de l’année dans la liturgie synagogale. Il est parfois désigné aussi comme la Loi de Moïse ou le Livre de Moïse. Il s’agit d’une des collections les plus influentes de la littérature mondiale, dont l’impact sur le judaïsme, le christianisme et toute la culture occidentale est sans comparaison. Le Pentateuque est à l’Ancien Testament ce que les Évangiles sont au Nouveau : la pierre de fondation et la clé d’interprétation de tout le reste du corpus.
L’autorité mosaïque du Pentateuque
L’autorité du Pentateuque repose premièrement sur la conviction que Dieu aurait parlé par son prophète Moïse, qui aurait enregistré par écrit ses paroles : la loi mosaïque jouissait ainsi d’une autorité sans pareille dans le peuple élu, bien que d’autres livres aient ensuite été également considérés comme canoniques. Alors que différents groupes parmi les Juifs – et même les Samaritains – étaient en désaccord sur l’extension du canon des Ecritures saintes, tous s’accordaient pour reconnaître la primauté des cinq livres de Moïse. Quant à l’Eglise catholique, elle n’a jamais douté de l’inspiration et de la canonicité du Pentateuque, et l’a très tôt défendue contre les dénégations – de l’hérétique Marcion par exemple.
Cette autorité mosaïque fait cependant aujourd’hui l’objet de larges suspicions : qui croit encore que Moïse aurait écrit les cinq rouleaux de la Torah ? La question de l’origine du Pentateuque constitue l’un des débats les plus complexes et brûlants de l’exégèse contemporaine. La conception traditionnelle est largement abandonnée, voire moquée, tandis que l’on s’efforce de montrer que les textes sont l’œuvre d’auteurs et éditeurs multiples, dont les contributions se seraient empilées par couches au long de nombreux siècles. Sans prétendre donner une solution définitive au débat, nous présentons rapidement la conception traditionnelle, sa remise en cause moderne, et ce que l’on peut en dire aujourd’hui :
– la tradition qui fait de Moïse l’auteur du Pentateuque est appuyée sur des éléments importants. D’abord, le Pentateuque établit que Moïse aurait écrit au moins certaines parties de son contenu (le récit de la victoire sur les Amalécites en Ex 17, la loi reçue au Sinaï en Ex 20, le code de l’alliance en Ex 21-23, la loi renouvelée après la première transgression en Ex 34, le compte-rendu des étapes de la traversée du désert en Nb 33, le sermon et rappel législatif du Deutéronome en Dt 31 ou encore le cantique de Dt 32). Ensuite, le Pentateuque fait de Moïse le médiateur de presque toutes ses lois : l’Exode, le Lévitique, les Nombres rappellent que Dieu parle à Moïse, qui apporte ensuite cette parole à Israël. Aaron est parfois impliqué, et très rarement constitué unique médiateur de la parole divine. Le reste de l’Ecriture rapporte toujours à Moïse l’autorité légale sur les cinq premiers livres, désignés sous le nom de Loi de Moïse, une expression que l’on retrouve dès Josué jusqu’à l’époque des prophètes et du retour de l’Exil, et même jusqu’au Maccabées, en passant par le Livre des rois. Cette attribution est confirmée par le Nouveau Testament et par Jésus lui-même, qui fait de Moïse le médiateur de la loi pour Israël – pour le meilleur et pour le pire. Saint Paul attribue encore à Moïse des citations explicites de la Torah. Cette tradition si profondément ancrée dans les Écritures fut donc largement assumée par les auteurs juifs et chrétiens des siècles suivants, bien que certains aient semblé admettre l’intervention d’autres auteurs dans la rédaction ou la compilation du Pentateuque (ainsi saint Jérôme nommait Esdras parmi ses réviseurs ou restaurateurs, lui attribuant quelques gloses, tandis que les auteurs juifs du Talmud de Babylone attribuaient les derniers versets du Deutéronome – racontant la mort de Moïse – à Josué). En fait, ce n’est qu’à l’époque moderne, depuis la fin du XVIIIème siècle et l’émergence de l’exégèse critique, que l’autorité mosaïque du Pentateuque a connu des remises en cause.
– Les auteurs modernes ont développé plusieurs hypothèses pour expliquer l’origine des cinq rouleaux de Moïse. Ils cherchent à montrer que la Torah est une oeuvre composite et non le travail d’un seul auteur. Le modèle explicatif dominant depuis le début du XIXème siècle et jusqu’aux dernières décennies s’appelait l’hypothèse documentaire. Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les élucubrations et les débats presque illimités qui s’inscrivent dans cette lignée, car ils nous semblent peu nourrissants dans l’optique d’une lecture chrétienne de l’Ecriture, et aussi parce qu’ils sont aujourd’hui en partie considérés comme dépassés. Retenons simplement le principe de départ de cette théorie, qui a voulu voir dans les livres du Pentateuque la superposition de quatre couches rédactionnelles, attribuées à des auteurs ou groupes d’auteurs différents, nommés et identifiés notamment selon leur manière de désigner Dieu et de concevoir la religion : Yahviste, Elohiste, Deutéronomiste, Sacerdotal (abrégés J, E, D et P d’après leur nomenclature germanophone). Un des arguments principaux relevé par ces auteurs était la redondance de certains passages, dans lesquels les mêmes épisodes semblent être racontés deux fois par des auteurs différents, parfois à la suite, parfois de manière intercalée ou décalée (les deux récits de la Création en Gn 1 et 2, les trois récits dans lesquels Abraham et Isaac font passer leur femme pour leur soeur en Gn 12, 20 et 28, les détails redondants mais non concordants concernant le déluge en Gn 6 et 7…).
– Cette hypothèse est aujourd’hui considérée par plusieurs spécialistes comme partiellement caduque : certains exégètes affirment une rédaction plus tardive encore du Pentateuque, aux alentours de l’époque Perse (soit du VIème au IVème siècle avant Jésus-Christ), tandis que d’autres soutiennent une conception plus traditionnelle et une datation plus ancienne.
Les enjeux de la question de l’autorité
– Avant que nous ne donnions quelques arguments qui nous semblent relativement probant à l’appui de cette dernière opinion, il faut relever les enjeux attachés à la question. Une datation tardive des textes primitifs, de même qu’une décomposition rédactionnelle millimétrique, ne remettent pas fondamentalement en cause le dogme de l’inspiration divine. Toutefois on ne peut s’empêcher de ressentir un certain malaise lorsque certains auteurs font des récits fondateurs le produit d’une littérature somme toute assez récente (à l’échelle de l’histoire humaine), dont les procédés et les motivations auraient souvent été politiques, diplomatiques voire économiques… en tout cas très terrestres. Bien que la conception catholique de l’inspiration permette de penser l’action – toute puissante – de l’Esprit même à travers de nombreux instruments aux intentions variées, il devient difficile de considérer encore le Pentateuque comme un livre d’origine divine.
Entre tradition et science : notre conception
Voici donc pour terminer sur ce sujet, ce qu’une vision traditionnelle mais éclairée par la science contemporaine peut dire sur le sujet de l’origine du Pentateuque.
- Si la tradition est unanime avec le témoignage de l’Ecriture elle-même pour attribuer les cinq livres à Moïse, elle reste ouverte à l’intervention d’autres auteurs : en effet Moïse ne s’y exprime pas toujours à la première personne (Nb 12, 3 : “Moïse était l’homme le plus humble que la terre ait porté” ; Dt 34, 10 : “il ne s’est jamais levé de prophète semblable à Moïse en Israël”), on y raconte même sa (mystérieuse) mort (Dt 34, 5-8). En outre, la perspective du narrateur dans certains passages ne laisse pas de doute quant au fait qu’il s’exprime a posteriori, depuis le pays de Canaan (les steppes de Moab et le mont Nébo – où meurt Moïse – sont “de l’autre côté du Jourdain” en Dt 1, 1 ; 4, 41…), que Moïse ne connut jamais. Certaines notices discrètes dans l’histoire des patriarches font par ailleurs référence à l’histoire ultérieure (“Au temps où les Cananéens étaient encore dans le pays” en Gn 12, 6 pour Abraham ; “Avant que ne règne un roi sur les fils d’Israël” en Gn 36, 31 au temps de Jacob et Esaü). Le livre de Josué (Jos 24, 25-26) précise d’ailleurs que ce dernier fit plusieurs additions au “livre de la loi de Dieu”, désignant sans doute par là le Deutéronome.
- Cependant, une vraie étude des livres du Pentateuque ne permet pas d’avancer une datation tardive et post-exilique de leur première rédaction. Que dire en effet de certaines préoccupations mosaïques qui avaient totalement perdu leur raison d’être après l’Exil à Babylone : l’arche d’alliance, objet de descriptions ultra-précises, avait disparu, de même que la Tente de la rencontre et même le Temple originel. En revanche ils ne partagent absolument pas certaines des préoccupations essentielles de l’Israël monarchique ou post-exilique : le rassemblement des tribus dispersées, la centralité de Jérusalem, l’habitation de Dieu sur le mont Sion, l’unicité du culte sacrificiel…
- Au contraire, des études historiques sérieuses, telles que celles des archéologues Kenneth Kitchen ou James Hoffmeier montrent que nombre d’éléments précis des livres de Moïse ne trouvent leur sens et leur correspondance que dans le contexte du second millénaire avant notre ère. Ainsi justement la Tente de la rencontre peut être comparée à certaines tentes découvertes en Egypte Ancienne, et l’idée d’un tabernacle mobile comme lieu de culte est connue de textes comme ceux de Mari ou d’Ugarit au IIème millénaire. Bien que l’archéologie n’ait pas réellement retrouvé de traces du passage d’Israël en Egypte, ce qui est bien normal dans des zones inondables ou battues par les vents du désert, pour un groupe dont l’effectif ne devait pas excéder quelques milliers d’individus, plusieurs éléments rendent particulièrement cohérent le récit mosaïque : la présence de peuples sémitiques est attestée dans le Delta du Nil au second millénaire, et l’on retrouve même certains de leurs représentants à la cour, quoiqu’ils semblent surtout avoir été utilisés comme esclaves sous la période du Nouvel Empire. Même le détail des quotas de production de briques (Ex 5, 8) semble authentique ! Quant à l’itinéraire emprunté pour fuir le pays, la découverte de plusieurs fortifications sur la route de la mer (appelée “chemin d’Horus” par les Egyptiens, “route du pays des Philistins” par la Bible), le long de la Méditerranée, permet de comprendre le choix de partir vers le sud et le désert.
- Même la structure littéraire des livres du Pentateuque s’intègre dans le contexte du second millénaire : alors qu’on affirme souvent et facilement que le Deutéronome serait l’oeuvre des scribes de Josias vers 620 avant Jésus-Christ, Kenneth Kitchen a réalisé une comparaison serrée qui montre que sa construction s’inspire et colle parfaitement avec celle des traités diplomatiques et de vassalité – notamment chez les Hittites – des années 1400 à 1200 avant notre ère, une forme qui ne se retrouve plus après l’époque de la domination assyrienne au Ier millénaire.
- Quant à l’argument tiré des redondances ou des variations légères entre les récits qu’entremêlent les livres du Pentateuque, l’analyse littéraire contemporaine l’a largement réévalué. La répétition d’un même thème sous des formes variées fait notamment partie des stratégies mises en place par les civilisations orales pour rendre un texte sacré mémorisable. Il s’agit aussi d’un procédé rhétorique sémitique attesté, qui souligne l’importance d’un passage par rapport à l’ensemble d’un texte. Les travaux du critique juif américain Robert Alter ont montré dans les années 1980 l’importance de ces procédés dans la structure narrative de l’Orient ancien et de la Bible : une même scène répétée plusieurs fois avec des variantes fines permet d’enrichir et de complexifier ce qu’un seul récit ne suffit pas à rendre. Enfin, le fait d’alterner les manières de nommer de Dieu peut relèver à la fois de la volonté d’éviter la monotonie, mais aussi – théologiquement parlant – de celle d’employer un langage précis en même temps qu’apophatique au sujet du Créateur, que le langage humain ne peut circonscrire ni désigner par une seule expression.
- Ajoutons une dernière avancée : le plus ancien témoignage biblique, découvert en 1979 à Ketef Hinnom près de Jérusalem, est inscrit sur deux lamelles d’argent, roulées pour être portées en pendentif. Gravées vers 650 avant Jésus-Christ, elles reprennent en abrégé la bénédiction sacerdotale de Nb 6,24-25. Pour ceux qui soutiennent une rédaction ou au moins une compilation tardive du Pentateuque, voilà qui oblige à faire remonter notablement la datation…
Conclusion
Alors que conclure de cette discussion trop rapide d’un épineux sujet ? Que s’il semble impossible aujourd’hui de s’en tenir à une opinion simpliste : “Moïse a écrit de sa main tout le Pentateuque”, comme à l’inverse à celle qui avancerait que “Moïse n’a jamais existé” ou “n’a absolument rien écrit du Pentateuque”, on peut affirmer, en l’état actuel des connaissances scientifiques, qu’aucun argument sérieux ne permet d’écarter a priori et définitivement la conception traditionnelle et nuancée de l’autorité mosaïque. Disons au moins que le Pentateuque apparaît comme le recueil de narrations et de traditions qui s’enracinent clairement dans le contexte du IInd millénaire, avec certains éléments rétrospectifs ajoutés au Ier millénaire. Puisque cette ancienneté entre en résonance avec l’attribution traditionnelle (et divinement inspirée) de la Torah à Moïse, nous y resterons fidèles dans notre lecture, qui commencera prochainement avec la Genèse.
Il s’agit avant tout en effet de conserver du texte biblique une conception qui préserve son caractère sacré : sans récuser l’usage de techniques d’analyse historique et littéraires contemporaines, nous ne devons pas oublier de nous approcher de ces récits avec un esprit de foi, une sainte crainte et une vraie ouverture à la parole divine qui s’y révèle à nous dans son infinie richesse et bonté.