Le Pr. John Bergsma, ancien pasteur protestant, converti au catholicisme, docteur en Écriture Sainte de l’Université Notre-Dame (Indiana), professeur de théologie à la Franciscan University de Steubenville (Ohio), auteur de Jesus and the jubilee, nous fait l’honneur et l’amitié de l’exclusivité francophone d’une série d’articles sur l’année sainte 2025 : retour sur l’institution jubilaire dans ses racines scripturaires et théologiques, comme sur ses implications concrètes dans notre vie spirituelle.
Lire le premier entretien.
Il nous faut nous rendre compte que le jubilé n’est pas un « supplément » ou un « extra » de la foi chrétienne, mais se trouve au cœur même de l’Écriture, de l’histoire du salut et de la mission de Jésus en tant que Messie. Les années saintes de l’Église sont ultimement enracinées dans l’année jubilaire biblique, qui tombait – selon Lévitique 25 – tous les cinquante ans, et était célébrée par la remise de toutes les dettes, la libération de tous ceux qui étaient retenus en servitude, le retour de chacun à son foyer et sa famille, la possibilité donnée à tous d’un repos dans la plénitude de Dieu. Pardon, liberté, famille, plénitude : tels étaient les buts du jubilé, et ces buts étaient atteints par le biais de quatre actions : le rachat, la délivrance, le retour et le repos.
L’origine du jubilé dans l’ancienne liturgie d’Israël
La liturgie de l’Israël ancien était établie pour sanctifier les temps en mettant à part des jours et des années sabbatiques, suivant un cycle septénaire. Un cycle de sept (ou une « semaine ») récapitulait la création (qui avait eu lieu en sept jours) et rappelait aussi l’alliance, puisque sept est le nombre de l’alliance (en raison d’une pratique antique consistant à répéter sept fois l’action constituant le rituel de conclusion d’alliance ; voir Gn 21, 25-34). La liturgie d’Israël célébrait et renouvelait continuellement la bonne création de Dieu et son alliance avec son peuple. Chaque septième jour était mis de côté en tant que sabbat. Le septième mois de l’année était marqué par la plus grande solennité du calendrier, le jour du pardon (Yom Kippour). Chaque septième année était mise de côté comme année de repos et de prière : une « année sabbatique. » Après la septième année sabbatique, la borne milliaire de toute la liturgie d’Israël était le jubilé : la cinquantième année, tombant après le septième sabbat, en laquelle non seulement le repos était observé, mais toute l’économie était remise à zéro, toutes les dettes pardonnées, toutes les terres et propriétés originelles rendues à leurs familles. Tout cela avait lieu le jour du pardon, la cinquantième année, lorsque le cor fait d’une corne de bélier retentissait dans tout le pays. Au son du cor, tous les Israélites asservis pour dette commençaient à faire leurs bagages et prenaient le chemin de la maison : nous pouvons imaginer les sentiers et les routes d’Israël peu à peu remplis d’Israélites jeunes et moins jeunes, revenant à leurs tribus, clans, familles et à la terre ancestrale. Quelles joyeuses réunions et fêtes de famille devaient y avoir lieu !
La raison profonde du jubilé : la libération du péché
Le but du jubilé était de s’assurer que la liberté qu’Israël avait obtenue lors de l’Exode d’Égypte demeure toujours. Moïse ne voulait pas qu’Israël retombe dans le schéma d’une économie d’esclavage, à travers l’augmentation inévitable de l’endettement, décennie après décennie, avec la servitude pour dette qui en résultait. Ainsi, alors que les maîtres auraient été l’élite de la nation, la masse aurait été réduite à une société de servitude : rien de mieux que ce qu’ils avaient subi en Égypte. En effet la liberté conquise lors de l’Exode était elle-même une restauration d’un état de liberté plus ancien – la liberté de nos premiers parents au Jardin d’Eden. Ils vivaient dans un état de liberté parfaite – étant sans péché -, et n’avaient pas besoin de la rédemption ni de la réconciliation avec Dieu. Adam et Eve étaient des rois qui exerçaient leur « empire » sur la création, ils entretenaient une relation de famille parfaite avec Dieu, leur Père, et avaient le joyeux privilège de pouvoir fonder leur propre famille. Mais le péché détruisit cette liberté dont ils jouissaient et les soumit à une malédiction englobant la création et les rôles qu’ils devaient y jouer.
La pratique jubilaire : un échec pratique qui ouvre à un accomplissement messianique
Malheureusement, les Israélites n’observèrent pas fidèlement l’année jubilaire. Certains spécialistes diront même qu’elle ne fut jamais respectée ; je ne suis pas si pessimiste. Durant la plus grande partie de leur histoire, cependant, cette loi fut lettre morte, malgré une courte tentative de résurrection à la fin de la monarchie d’Israël (Jr 34, 1-22). Les prophètes réalisèrent que les cœurs endurcis d’Israël ne se repentiraient ni n’observeraient jamais la loi, et commencèrent à regarder vers le futur et l’avènement du Messie pour que soit accompli le jubilé. Isaïe par exemple, parlant dans la personne du Messie, écrivit l’oracle prophétique : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a oint pour apporter la bonne nouvelle aux pauvres… annoncer aux captifs la libération… proclamer une année de grâce pour le Seigneur (Is 61, 1-2). Isaïe utilise ici des mots et des phrases d’hébreu ancien, tirés de Lévitique 25, la législation jubilaire. Il montre que l’ « oint » – « messie » en hébreu, « Christ » en grec – serait celui qui annoncerait le grand jubilé définitif qui restaurerait son peuple.
Un autre prophète, Daniel, utilise aussi les thèmes et le langage de la législation jubilaire, et annonce même la chronologie de son accomplissement. Selon Dn 9, 24-27, « soixante-dix semaines d’années » soit environ un demi-millénaire devait séparer la reconstruction de la cité sainte de Jérusalem après l’exil Babylonien du retour du Messie et de l’accomplissement des promesses prophétiques.
Le jubilé chez les Esséniens
Quelques siècles après Daniel, le mouvement essénien, à l’époque du Second Temple (le judaïsme des années 517 avant notre ère à 70 après J-C) méditait sur les oracles jubilaires de l’Écriture et envisageaient un scénario d’accomplissement provocateur. D’après l’un de leurs documents prophétiques (11Q Melchisédech) retrouvé parmi les manuscrits de la Mer Morte, ils attendaient que l’ « oint » d’Isaïe 61 – qu’ils pensaient être Melchisédech (Gn 14, 18-20) – réapparaisse avec un statut quasi divin et proclame un jubilé qui libérerait les fidèles d’Israël, non pas de leurs dettes monétaires mais de la dette de leurs péchés ; non pas de l’esclavage physique mais de l’esclavage de Satan, qu’ils appelaient « Belial. »