Le Pr. John Bergsma, ancien pasteur protestant, converti au catholicisme, docteur en Écriture Sainte de l’Université Notre-Dame (Indiana), professeur de théologie à la Franciscan University de Steubenville (Ohio), auteur de Jesus and the jubilee, nous fait l’honneur et l’amitié de l’exclusivité francophone d’une série d’articles sur l’année sainte 2025 : retour sur l’institution jubilaire dans ses racines scripturaires et théologiques, comme sur ses implications concrètes dans notre vie spirituelle.
Le 9 mai 2024, le pape François annonçait au monde que 2025 serait une année sainte pour l’Église catholique universelle, de la Vigile de la Nativité (24 décembre 2024) à l’Épiphanie (6 janvier 2026). Cette année sainte serait marquée par des célébrations liturgiques spéciales, une plus grande disponibilité du sacrement de réconciliation (ou confession) et des indulgences, des expressions concrètes des œuvres de miséricorde (prendre soin des malades, des aînés, des sans-abris, des migrants, etc.), et des pèlerinages vers Rome et ses églises (ou basiliques) les plus importantes.
Le monde face à l’événement jubilaire
Nous sommes entrés depuis plusieurs mois dans cette année jubilaire. Comment le monde a-t-il réagi ?
Je suis certain que pour la plupart de nos contemporains, le jubilé est passé inaperçu. Ce que vit l’Église catholique est si éloigné de certains lieux et personnes que l’annonce de l’année sainte n’est pour ainsi dire jamais apparue sur leurs radars.
D’autres l’ont probablement considérée avec cynisme. Je comprends cette réaction, puisque j’ai également affiché un tel cynisme envers l’Église catholique durant les trente premières années de ma vie. « Ainsi les catholiques vivent une année sainte qui promet le pardon des péchés à tous ceux qui font le pèlerinage de Rome. Quelle bonne idée pour relancer les revenus touristiques de l’État du Vatican ! Les caisses du pape devaient être à sec pour devoir être renflouées de la sorte. »
D’autres encore, j’en suis sûr, ont réagi de manière hostile. Il s’agit des protestants théologiquement engagés, qui se souviennent encore bien des sujets qui furent débattus lors de la Réforme, et s’identifient encore aux conceptions théologiques de la première génération de réformateurs : Martin Luther, Jean Calvin. Pour de tels protestants, l’annonce d’une année jubilaire est un événement scandaleux, qui remet en avant la pratique catholique des indulgences. C’est la vente des indulgences qui fut le premier déclencheur de la Réforme. La légende veut qu’un certain prêtre appelé Johann Tetzel visitait l’Allemagne pour lever des fonds pour la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome en vendant des indulgences. « Quand la pièce sonne dans le coffre, » lui fait-on dire, « l’âme s’envole jusqu’au Ciel ! » Cette distorsion crasse de la théologie de l’Église et de la pratique des indulgences suscita l’indignation de Martin Luther et d’autres, qui y voyaient un obscurcissement de la bonne nouvelle du salut par la foi en Jésus-Christ. Pour certains protestants contemporains qui connaissent bien cette histoire, l’année sainte 2025 montre seulement que Rome n’a pas changé, et continue de dévoyer l’Évangile à travers ses traditions et ses rites.
Certains catholiques et autres chrétiens ne sont peut-être pas cyniques ou hostiles à l’idée du jubilé, mais demeurent étonnés. Tels sont de nombreux jeunes, convertis ou « recommençants » qui n’ont jamais vécu une année sainte ou ne se souviennent pas bien du dernier jubilé. Ils veulent savoir « ce qu’est une année jubilaire, ce que ça change dans leur vie spirituelle, comment ils peuvent y participer… » Ils sont ouverts mais ont besoin de plus d’information.
Il y a enfin des catholiques plus expérimentés, qui se souviennent peut-être de ce qu’est une année jubilaire et se souviennent des précédentes, mais ont pu cependant accueillir l’année sainte 2025 avec un bâillement : « encore une fois… un nouveau jubilé. J’imagine qu’il va falloir en faire quelque chose pour une fois… peut-être me rendre au sanctuaire le plus proche et essayer d’obtenir une indulgence pour papa. » Je connais bien cette « fatigue catholique » (acédie), même pour les croyants engagés. Ainsi pour beaucoup l’année jubilaire peut sembler « une chose de plus à faire », comme la campagne annuelle de dons du diocèse ou de la paroisse, le déjeuner ou pique-nique communautaire, la rencontre mensuelle de tel ou tel groupe de fidèles, association ou confrérie.
Une suite de jubilés…
Je connais très bien ces réactions. Il s’agit de ma cinquième année jubilaire, la deuxième en tant que catholique. Au cours de ma vie je suis passé par toutes les réactions que j’ai citées : indifférence, cynisme, hostilité, étonnement, fatigue. Et pourtant, je suis intimement convaincu que le jubilé 2025 doit être vécu dans la joie, l’espérance et l’enthousiasme. Bien vécue, cette année sainte peut être un temps de miracle et de grâce pour chacun d’entre nous, comme un « temps de Noël » prolongé toute l’année, dans lequel nous nous éveillons jour après jour pour accueillir les dons de la grâce que Dieu notre Père nous donne avec tant d’amour. J’écris donc cet article pour réveiller les indifférents, apaiser les cyniques et les hostiles, informer les étonnés, encourager les fatigués à embrasser cette année jubilaire et la vivre en plénitude.
D’une manière étrange et inattendue, ma vie s’est trouvée enveloppée dans le jubilé. Mon passage vers l’Église catholique a sérieusement commencé au moment même où s’ouvrait l’année jubilaire 2000. À la fin de 1999, alors que les préparations s’intensifiaient, j’ai rejoint un doctorat en Écriture Sainte à Notre-Dame University (États-Unis), où je pensais suivre les cours d’un compère calviniste, qui y enseignait l’Ancien Testament. À ma surprise, mon maître de thèse m’a suggéré de travailler sur l’année jubilaire dans le chapitre 25 du Lévitique, bien que je n’aie jamais eu d’intérêt particulier pour ce sujet.
L’an 2000 fut comme un jubilé personnel pour moi : j’y découvris la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie et le pouvoir libérateur du sacrement de réconciliation ; à la fin de l’année je pris la décision d’entrer dans l’Église catholique. Je le fis au début de 2001 avec ma femme et ma famille, au moment où le plus grand spécialiste mondial du Lévitique (Rabbi Jacob Milgrom) publiait son monumental commentaire sur les derniers chapitres du livre, incluant les prescriptions jubilaires. Je ne pus m’empêcher de penser que Dieu m’avait providentiellement tiré de mon esclavage du péché et de l’erreur et fait entrer dans l’Église catholique – le seul endroit où j’avais accès aux sacrements nécessaires pour faire l’expérience de la libération spirituelle – à travers les grâces obtenues par Jean-Paul II en proclamant le grand jubilé.