Le Pr John Bergsma, ancien pasteur protestant, converti au catholicisme, docteur en Écriture Sainte de l’Université Notre-Dame (Indiana), professeur de théologie à la Franciscan University de Steubenville (Ohio), auteur de Jesus and the jubilee, nous fait l’honneur et l’amitié de l’exclusivité francophone d’une série d’articles sur l’année sainte 2025 : retour sur l’institution jubilaire dans ses racines scripturaires et théologiques, comme sur ses implications concrètes dans notre vie spirituelle.
Lire les autres articles:
Jésus et le jubilé 1
Jésus et le jubilé 2
Le Christ ouvre le dernier jubilé
Il est frappant de lire en saint Luc, chapitre 4, le récit du retour de Jésus dans sa ville natale de Nazareth, dont les archéologues pensent aujourd’hui qu’elle aurait alors été habitée par des Esséniens ou des sympathisants. Jésus y entre dans la synagogue et choisit de lire et de commenter le texte d’Isaïe 61, 1-2 : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a consacré par l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres… annoncer aux captifs la libération… proclamer une année de grâce pour le Seigneur. » Tous les assistants, dans la synagogue, étaient certainement électrisés à l’idée d’entendre ce que ce fameux rabbi thaumaturge allait dire au sujet d’un texte que beaucoup associaient au retour du divin Melchisédech pour ouvrir le jubilé de Dieu. Jésus ravive le tison de leurs espérances en annonçant de manière provocante : « Aujourd’hui cet oracle s’accomplit à vos oreilles ! » Autrement dit : « je suis cet oint dont parle le texte ! » Incroyable ! Mais suffit-il de le dire ? Jésus peut-il authentifier une affirmation aussi outrageuse par ses actions ? Immédiatement après ce sermon de Nazareth, il part pour Capharnaüm, où il chasse hors d’un homme un démon pervers, en plein jour, à la vue de tous, au milieu de la grande synagogue de la ville (Lc 4, 31-37). Voilà pour la libération des Israélites de l’esclavage de Satan. Puis, dans le chapitre suivant, un paralytique est amené devant lui alors qu’il enseigne et déclare : « Homme, tes péchés sont pardonnés » (Lc 5, 20). Voilà pour le pardon de la dette du péché des Israélites. Jésus accomplit ainsi les attentes des Esséniens relatives à l’oint, au « Melchisédech », d’Isaïe 61. Il ouvre le dernier jubilé.
Les pouvoirs jubilaires du Christ transmis à l’Église
Ce n’est pas seulement ici mais dans tout le reste de l’Évangile que Jésus manifeste que ses pouvoirs jubilaires d’exorcisme et de pardon ne sont pas perdus. Il confie les mêmes capacités à ses apôtres, en tant que ses représentants et successeurs. Les apôtres choisiront ensuite plus tard des hommes appelés episkopoi et presbuteroi (évêques et prêtres) avec lesquels ils partagent cette même autorité reçue du Christ. Ces hommes perpétuent le don de libération de Satan et de rémission des péchés jusqu’à nos jours, d’abord par la célébration du baptême et de la réconciliation, comme encore par les sacramentaux tels que l’exorcisme. L’âge de l’Église est celui d’un jubilé perpétuel.
Les œuvres et pratiques jubilaires
L’Église est toutefois sage d’user de son autorité pour mettre à part certaines années saintes particulières – dans la continuité de la grande tradition du jubilé qui remonte jusqu’à Moïse et à Lévitique 25 – où nous pouvons renouveler notre attention à la réalité du jubilé et nous plonger plus profondément dans ces pratiques jubilaires que sont la réception fréquente des sacrements, l’obtention d’indulgences, la participation à des pèlerinages, l’accomplissement d’œuvres de miséricorde, que nous allons maintenant aborder successivement.
Les sacrements sont bien sûr la première et principale actualisation du pouvoir jubilaire de Jésus, qui est la présence et l’action réelle du Saint-Esprit. Le baptême et la réconciliation en particulier ont un pouvoir d’exorcisme, et ceux qui œuvrent au combat spirituel et au ministère de la délivrance savent qu’une confession bonne et intègre, spécialement une confession générale, est l’élément essentiel dans le combat pour délivrer les personnes de l’esclavage de Satan. La réconciliation révoque la permission donnée à travers nos péchés à Satan et à ses esprits d’agir dans nos vies. Quand tous nos péchés sont confessés et rejetés, il doit partir.
Le cadeau du jubilé : les indulgences
Si la réconciliation nous libère de l’esclavage de Satan, l’indulgence nous libère de la « dette » du péché. L’Église enseigne que tout péché a deux effets : la culpabilité et la peine temporelle. La tradition juive et chrétienne a traditionnellement perçu la punition temporelle comme une « dette » devant être « payée. » Les indulgences sont un partage du « trésor des mérites » de l’Église pour nous aider à « payer la dette » de la peine temporelle. Les indulgences sont liées à une bonne œuvre choisie par l’Église – certaines prières, exercices de dévotion, œuvres de miséricorde ou pèlerinages (spécialement dans les années saintes). Quand les fidèles accomplissent ces œuvres avec une intention droite et en dans les conditions habituelles – confession, communion, détachement du péché et prière aux intentions du Saint Père – l’Église ouvre son « trésor » pour défrayer une partie ou la totalité de la « dette » de la peine temporelle. Elle ne doit alors plus être payée en purgatoire. Jésus lui-même semble faire usage de ce langage : « réconciliez-vous vite avec votre adversaire, alors que vous allez avec lui vers le tribunal, pour éviter qu’il ne vous traduise au juge, et le juge au garde, et que vous ne soyez mis en prison ; en vérité je vous le dis, vous n’en sortirez pas avant d’avoir payé le dernier centime » (Mt 5, 25-26). Les années saintes sont des moments pour abonder d’indulgences. L’Église les rend plus accessibles et permet (en 2025) que deux indulgences plénières soient obtenues chaque jour (au lieu de la limite habituelle d’une seule).
Pourquoi un pèlerinage ?
Pendant le jubilé, des indulgences seront attachées aux pèlerinages vers Rome ou la Terre Sainte, ou vers certaines églises ou sanctuaires locaux désignés par les évêques. Un pèlerinage est toujours un retour à la maison, même s’il s’agit d’un lieu où nous n’avons jamais été. Pour tout catholique, Rome est notre foyer, puisqu’elle est la résidence de notre père spirituel sur cette terre, le Saint Père. De la même manière, la Terre Sainte est notre foyer parce qu’elle fut celui de Notre Seigneur, sanctifié par ses propres pas. Tout lieu sacré est pour nous une maison, car il est comme le ciel sur la terre, or le ciel est notre vrai foyer.
Le premier des pèlerinages jubilaires est celui par lequel les esclaves israélites reprenaient le chemin de leurs maisons, au jour du Kippour de la cinquantième année, en entendant le son du cor. Le jubilé rachetait leur dette, les libérait de l’esclavage, les ramenait à leur foyer et leur permettait de se reposer. Ils en recevaient le pardon, la liberté, la restauration de la famille et une expérience de la plénitude de Dieu – son abondante et providentielle sollicitude. Nous reconnaissons tout de suite que ces buts et ces actions : le pardon, la liberté, la famille, la plénitude, sont au cœur du plan de salut de Dieu. Nous pourrions même dire que le but de la Bible, de la sainte messe et de tout sacrement, est de nous faire entrer plus avant dans le « jubilé » divin. J’invite chacun à rejeter toute indifférence, suspicion, confusion et fatigue, pour embrasser en plénitude l’opportunité de conversion et d’expérience approfondie de la présence divine que nous offre cette année sainte 2025.