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Dieu dans l’âme

Claves : Monsieur l’abbé, vous avez décidé il y a quelques années déjà d’orienter vos travaux universitaires (mémoire de licence soutenu à Toulouse en 2016 – cf. articles de la Revue thomiste (2017) –, thèse de doctorat aujourd’hui) vers le thème de la présence divine : quel a été le déclencheur de votre recherche ?

Abbé Arnaud Renard : J’avais été impressionné, lors de ma formation au séminaire de Wigratzbad (spécialement dans les cours sur la Trinité et sur la grâce) par cette vérité trop peu connue : Dieu en personne vient vivre au cœur du juste. La Trinité fait sa demeure dans celui qui s’ouvre à la grâce divine. Cette présence trinitaire est à même de changer ma vie ! C’est la lecture d’un article du P. Camille de Belloy, puis de son petit livre consacré aux missions invisibles des personnes divines – joliment intitulé La visite de Dieu – qui me décidèrent à approfondir cette doctrine profonde et si décisive pour la vie intérieure, d’abord dans la perspective du P. Guérard des Lauriers, puis, pour mon doctorat, dans celle du P. Garrigou-Lagrange.

C : Pour ce travail doctoral, vous avez choisi de vous nourrir de la pensée d’un auteur en particulier, le fr. Réginald Garrigou-Lagrange (que vous aviez présenté pour Claves dans deux articles (le Révérend Père Réginald Garrigou-Lagrange 1/2 et Le Révérend Père Réginald Garrigou-Lagrange O.P., 1877-1964 2/2) : pourquoi vous tourner spécifiquement vers ce dominicain du XXe siècle ?

AR : Là encore, ma première formation a joué un rôle dans ce choix. L’un de mes professeurs de dogme, l’abbé Bernard Lucien, se référait fréquemment dans son enseignement au P. Garrigou-Lagrange, ce qui me conduisit à acquérir peu à peu ses livres et à m’y plonger. J’y découvris une pensée profonde et claire, une haute exigence métaphysique et une attention constante au rejaillissement de la doctrine sur la vie spirituelle. Il m’a dès lors semblé qu’une étude plus poussée de cette œuvre théologique (abordée sous un angle précis, celui des modes de la présence de Dieu) serait très profitable, tant pour ma propre vie chrétienne que pour mon ministère pastoral.

C : Le P. Garrigou-Lagrange n’a pas toujours eu bonne presse dans les publications et milieux théologiques : on l’a taxé de rigorisme et considéré comme un professeur rigide, classique mais peu original ; votre travail permet-il de faire connaître un aspect méconnu de sa pensée ou de son enseignement ?

AR : Il faut distinguer. Il est vrai que, tout au long de sa carrière, ce dominicain français qui vivait à Rome, très soucieux d’orthodoxie et d’une certaine lecture de saint Thomas d’Aquin, a été mêlé à diverses disputes d’ordre spéculatif. On l’a vu ferrailler avec Blondel ou Gilson, répondre point par point aux positions contraires aux siennes des jésuites de la Grégorienne, ou encore s’opposer (par le biais de ses relations au Saint-Office) au P. Chenu ou au P. de Lubac. C’est souvent cette image d’un Garrigou batailleur et intolérant que les gens ont retenue. Cette approche du personnage, sans être infondée, ne doit pas faire oublier qu’il fut aussi pendant près d’un demi-siècle l’un des professeurs les plus fameux de la Ville éternelle. Il y enseignait de front la théologie fondamentale, le dogme, la métaphysique et la théologie ascétique et mystique. Et les témoignages qui soulignent les qualités pédagogiques du maître tout autant que la profondeur de son enseignement ne manquent pas. L’un des traits typiques de son œuvre est sans conteste une grande cohérence de pensée, dont la clef se trouve dans l’attention aux vérités les plus fondamentales qui éclairent et structurent l’ensemble de son exposé. L’étude du thème de la présence divine m’a permis de le vérifier.

C : Votre ouvrage permet de remettre à l’honneur cette figure oubliée dans le monde francophone ; mais est-il exact que les catholiques outre-Atlantique nous ont précédé dans la redécouverte de Garrigou ?

AR : Je ne suis pas très au fait de cet aspect des choses. Mais on peut déjà signaler que les premiers essais de biographies intellectuelles consacrés au P. Garrigou sont dus à deux dominicains anglo-saxons : Aidan Nichols et Richard Peddicord. Mentionnons aussi le travail remarquable de M. Matthew Minerd, qui travaille à la diffusion des écrits garrigou-lagrangiens aux États-Unis par la réédition de ses ouvrages fondamentaux, mais également par de nouvelles traductions. On dit enfin que plusieurs dominicains américains de premier-plan se réclament de la pensée du célèbre théologien de l’Angelicum qu’ils regardent, en quelque sorte, comme leur maître-à-penser. On le voit, l’héritage du P. Garrigou connaît une indéniable vitalité outre-Atlantique.

C : Quelles sont les principales références du P. Garrigou-Lagrange ?

 

AR : Garrigou est l’auteur de plus de 600 articles, publiés pour une grande part dans la revue dominicaine La Vie spirituelle, mais aussi d’une vingtaine de livres. Outre un ambitieux et très substantiel commentaire de la Somme de théologie de saint Thomas, on peut renvoyer à plusieurs ouvrages qui marquèrent leur époque : Le Sens commun (1909), où le P. Garrigou-Lagrange défend l’aptitude de l’esprit humain à atteindre la vérité et les implications de cette conclusion capitale au plan des vérités de la foi ; La Synthèse thomiste (1946), où il met à la portée du plus grand nombre les thèses maîtresses du thomisme ; Les trois âges de la vie intérieure (1938), magnifique somme de théologie spirituelle où il expose en maître les grandes lois de la sainteté chrétienne. Ces trois ouvrages ont été récemment réédités, les deux premiers aux éditions Nuntiavit, le troisième chez Quentin Moreau.

 

Sur quels auteurs et quelles œuvres fonde-t-il son enseignement ?

 

AR : En réalité, Garrigou est avant tout un disciple et un lecteur de saint Thomas d’Aquin. Mais il le lit dans le cadre de ce qu’on appelle « l’École », bénéficiant des lumières qu’il puise dans la longue tradition interprétative de saint Thomas qu’a vu naître son Ordre. Il faut mentionner, parmi beaucoup d’autres, Cajetan et Jean de saint-Thomas, qui ont les préférences du P. Garrigou-Lagrange. Mais son souci de favoriser au maximum le progrès spirituel de ses auditeurs ou de ses lecteurs l’a conduit à puiser abondamment dans la grande tradition spirituelle de l’Église, avec une nette prédilection pour les auteurs carmélitains (saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus) et pour l’École française de spiritualité.

 

C : Comment peut-on résumer l’apport du P. Garrigou sur le thème de la présence divine ?

AR : À la suite de saint Thomas, Garrigou reconnaît trois modalités de la présence divine : ce que nous avons appelé l’immensité créatrice, c’est à dire la présence divine en vertu de laquelle Dieu, cause première, est présent à tout ce qu’il soutient dans l’existence (1er mode) ; puis la présence d’inhabitation trinitaire qui, moyennant le don de la grâce sanctifiante, la sagesse surnaturelle et la charité, permet au chrétien de s’unir aux personnes divines présentes en lui (2e mode) ; enfin la présence singulière du Verbe de Dieu dans l’humanité du Christ qu’il assume et fait sienne, ce que les thomistes appellent l’union hypostatique (3e mode). Il me semble que, lorsqu’il présente cette doctrine, Garrigou l’organise davantage autour de la « présence spéciale » de Dieu (2e mode), raison pour laquelle nous avons intitulé notre travail Dieu dans l’âme. En effet, tout ce qu’il écrit sur les rapports de Dieu avec ses créatures est clairement finalisé, dans l’optique qui est la sienne, par l’union toujours plus intime de chaque homme au Dieu Trinité. Il nous aide à comprendre que le Seigneur n’est pas un Dieu lointain, mais celui qui nous appelle à le rejoindre, par la foi vive, au plus profond de notre cœur.

C : Les développements du P. Garrigou peuvent-ils aussi être source de contemplation et d’approfondissement pour la vie spirituelle ? Quelles en sont les applications pour la spiritualité des chrétiens, clercs et laïcs ?

 

AR : Garrigou tire de nombreux conseils pratiques de la doctrine de la présence divine. Il souligne par exemple, en lien avec le premier mode, que nous sommes dans la main de Dieu : rien ne nous arrive qui ne trouve en quelque manière sa raison d’être dans la sainte providence. Il souligne également l’importance de l’instant présent, par lequel nous touchons à l’éternité. Au sujet du second mode, il présente la vie chrétienne comme finalisée par la gloire des élus. Notre vie spirituelle, aime-t-il à dire, doit tendre à « la contemplation infuse, prélude de la vie du ciel ». Dans cette perspective, il nous apprend à regarder notre âme comme un tabernacle vivant où Dieu ne cesse de nous appeler à le rejoindre au moyen d’actes d’adoration, d’une foi vivifiée par la sagesse reçue d’en haut et d’amour. Quant au troisième mode, Garrigou insiste sur le fait que le Christ n’a pas à proprement parler de personnalité humaine : son humanité est celle du Verbe éternel. Cette « impersonnalité supérieure » découverte en Jésus est une invitation pour ses disciples à chercher à disparaître (au plan moral et spirituel) afin que le Christ puisse déployer en eux sa vie, ses vertus, sa sainteté.

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