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Devenir hostie (2/4)

Dans Devenir hostie (Artège 2025), le P. Joël Guibert propose une puissante méditation spirituelle sur l’appel à se livrer à Dieu comme le Christ s’est livré pour nous, pour devenir avec lui une victime de l’amour du Père. En des pages intenses et lumineuses, il invite le lecteur à entrer dans cette dynamique d’offrande, seul chemin vers une fécondité véritable.

Devenir hostie : telle est la vocation profonde de tout baptisé. Dans la première partie de son livre, le P. Joël Guibert avait posé les fondements théologiques et scripturaires d’une spiritualité victimale. Dans la seconde partie, il en déploie les étapes concrètes, simples et exigeantes à la fois, qui permettent à l’âme de se livrer au Christ pour devenir une offrande d’amour entre ses mains. Il balise d’abord ce chemin de transformation intérieure en quatre temps qui mènent au seuil de l’acte d’offrande de soi, des premiers élans du cœur jusqu’à la participation à l’œuvre rédemptrice du Christ.

  1. Les premiers pas : « Seigneur, je veux me livrer »

Tout commence par un attrait, un appel discret mais persistant. Le chrétien qui entre dans ce chemin éprouve un désir de se donner plus complètement à Dieu, de « vivre pour lui ». L’âme sent que le Christ l’attire : « Il m’attire vers le haut et je suis tenté de le suivre. » Les obstacles sont malheureusement souvent nombreux : mentalité « risque zéro », « self-made-man », « déliaison » (ne plus croire à l’amour), hédonisme, société d’hyperconsommation… conduisent au déni de la croix.

La première étape est celle d’un don initial, souvent lié à une période de ferveur, à un événement qui bouscule nos habitudes de vie… en ce moment précieux, une première semence est déposée dans le cœur. Trois domaines permettent au Seigneur d’exercer sa seigneurie sur nous : la prière, l’action, la souffrance. En cette première étape, c’est le cœur à cœur vécu dans l’oraison qui établit le contact avec Dieu et favorise l’union effective à lui. Elle est habituellement marquée par trois grandes étapes : la première phase active (où la grâce agit encore en mode mineur) est suivie par une phase passive (où Dieu prend les rênes, au prix d’une purification intermédiaire), avant l’union.

  1. Rejoindre Dieu qui me rejoint : un lent façonnement

L’oraison réunit les conditions pour que l’âme accueille avec plus d’attention la présence de Dieu et son action. Elle dispose à voir en tout la main de Dieu (non pas d’un « Dieu-destin » mais de Dieu le Père). Après le premier élan d’offrande, il faut donc apprendre à rejoindre Dieu là où il se donne : dans l’ordinaire de ma vie, jusque dans les événements douloureux. Le P. Guibert parle ici d’un « second consentement » : celui qui embrasse non seulement ce que j’ai choisi, mais aussi ce que je n’ai pas choisi. Dieu vient aussi à moi dans les contrariétés, les échecs, les blessures, les humiliations. Devenir hostie, c’est reconnaître ces moments comme des lieux de visitation divine.

Concrètement il ne s’agit pas d’autopersuasion mais simplement de s’ouvrir à un regard intérieur, pour voir la réalité derrière l’écorce des choses, s’installer dans le « oui » à la vie au lieu de s’arc-bouter contre la réalité, de dépenser toute notre énergie à refuser d’accepter les difficultés. Pour le P. Guibert « le non épuise » tandis que « le oui recharge l’énergie du Christ en nous ».

Dieu se donne à la mesure de la confiance de l’âme, ne prend que la place qu’on lui donne : ainsi plus l’amour est désintéressé, plus il a de latitude pour agir à notre avantage. La spiritualité victimale se fonde donc sur l’union de volonté qui fait le cœur de la vie mystique : « celui qui n’a pas donné sa volonté à Jésus n’a rien fait » disait sainte Marie de Jésus-Crucifié. Devenir hostie c’est « prendre toutes choses simplement, de la main de Dieu » (saint François de Sales), recevoir la « Providence cadeau » comme la « Providence ciseau », ne plus en vouloir à Dieu mais vouloir ce qu’il a permis, sans choisir parmi les événements qui nous arrivent, en acceptant que notre compréhension en soit bien limitée.

Le P. Guibert conseille de commencer par de petits pas : le grand saut dans l’abandon commence par de petits « oui » prononcés dans les riens du quotidien, pour se disposer à vouloir ce qui arrive comme expression de la volonté de Dieu. Il invite à être attentif aux moments où l’on dit intérieurement « non », où l’on regimbe à la volonté divine (agacement intérieur, révolte, découragement). Il conseille encore de pratiquer et de répéter le « oui » de l’offrande du matin au long de la journée : « Jésus, je veux ce que tu veux aujourd’hui et maintenant ». À ce prix, nous apprendront à ne plus craindre les inspirations de Dieu, à vivre dans la tranquillité, car le Seigneur nous porte sur son bras.

  1. Mortification : s’unir au Christ crucifié

Devenir hostie, c’est s’offrir à un autre, non pas prêter son moi à Dieu, mais le lui donner sans réserve. Le cœur de cette offrande réside dans un désenracinement de soi, un déplacement du centre : se décentrer de son moi pour se centrer sur Dieu. C’est là le fondement de toute spiritualité victimaire. Il ne s’agit pas d’un appel réservé à une élite : labnégation fait partie intégrante de lidentité du baptisé, appelé à entrer dans le dynamisme pascal du Christ. À ce titre, l’état de perfection n’est rien d’autre que « le parfait amour de Dieu accompagné de l’entier mépris de soi ». La vraie bizarrerie aux yeux de Dieu, affirme le P. Guibert, c’est qu’un chrétien baptisé dans la Pâque du Christ ne se donne pas pleinement.

Il faut donc apprendre à sortir de lautoréférentialité, en s’unissant à la Providence pour renoncer à notre volonté propre et nous abandonner à celle de Dieu. Cela suppose une vie intérieure fondée sur l’oubli de soi, sans quoi toute générosité reste mêlée d’attentes : admiration, reconnaissance, retour sur investissement. Or l’âme qui se donne ne sappartient plus, elle veut exister pour l’autre, Dieu ou le prochain, et désire le bien de l’autre avant son propre intérêt. Cet oubli de soi, loin d’appauvrir l’existence, lunifie autour de Dieu et de son bon vouloir. Il conduit à un amour plus profond, plus libre, plus vrai. Il y a, dit Jésus, « plus de bonheur à donner qu’à recevoir » ; il n’y a « pas de plus grand amour » que de se livrer pour ceux qu’on aime.

Dans cette perspective, la mortification retrouve tout son sens. Elle n’est pas une violence faite au corps, mais une participation à la Croix, dans une logique pascale. Comme le dit le Catéchisme (n° 2015), le chemin de perfection passe par la Croix. Elle est donc un moyen de croissance spirituelle, un acte d’amour. Mortifier, c’est faire mourir en nous ce qui détruit la vie divine. Loin d’être négative, la mortification est une œuvre de vie : elle nous délivre des germes de mort pour nous ouvrir à la vie même de Dieu. Elle développe la maîtrise de soi, permet de demeurer disponible, tourné vers l’essentiel, prêt à aimer.

Le P. Guibert en souligne les trois motifs profonds. D’abord, le péché a provoqué un dérèglement profond de notre être, accentué par les blessures personnelles : la mortification vient alors redresser cet amour désordonné de nous-mêmes. Ensuite, la grandeur de notre vocation à rechercher les réalités d’en haut, qui appelle une vie tournée vers Dieu, en mortifiant ce qui est terrestre. Enfin, du fait de notre incorporation au Christ, nous sommes appelés à vivre de sa propre vie : or Jésus a pris sur lui le poids de nos péchés[1]2 Co 5, 21., et veut nous associer à son œuvre de salut.

Comment vivre concrètement la mortification ? Elle n’est pas une option, puisque nous sommes incorporés au Christ. Pour ne pas en rester à une suite de pénitences ponctuelles, comme par à-coups, le P. Guibert invite à ne pas partir de nos propres projets ou élans de générosité, mais à recevoir l’ascèse comme un appel de Dieu. Dieu seul connaît nos forces : le plus sage est donc de demander à lEsprit Saint de nous conduire. Cela suppose une écoute fine, dans le silence, loin du bruit et de la cacophonie du monde.

La tradition spirituelle propose plusieurs formes concrètes : veiller pour Jésus, à l’exemple de sainte Marguerite-Marie (une heure de veille nocturne) ; jeûner pour Jésus, résister aux addictions modernes, qui nous asservissent. Pour les plus fragiles, il existe une voie humble et forte : celle de la petite ascèse de Thérèse de Lisieux, marquée par la simplicité, l’humilité et l’amour. Elle consiste à mettre beaucoup damour dans les petites choses, à briser doucement sa volonté propre, à ne plus être l’esclave de ses ressentis. Ainsi, même les contrariétés du quotidien deviennent occasions d’offrande, en souriant par amour.

  1. Réparation : entrer dans la compassion rédemptrice

Après avoir abordé l’union de volonté (chapitre 6) et la mortification (chapitre 7), le P. Guibert introduit dans le cœur de la spiritualité victimale : la réparation. Cette notion, longtemps effacée du discours théologique et de la vie des fidèles, nécessite d’être rechargée de son sens véritable. Pour comprendre la réparation, il faut revenir au mystère pascal, car elle a été au cœur de l’œuvre de rédemption accomplie par Notre-Seigneur.

Le Catéchisme de l’Église Catholique[2]CEC 615-616 souligne l’importance de la réparation dans la foi chrétienne. Elle consiste à “rendre à son Créateur amour pour amour”, selon Pie XI dans Miserentissimus Redemptor. Réparer, c’est offrir à Dieu une compensation pour les offenses, les injures et l’indifférence dont Il a été victime. Cette réparation ne découle pas seulement d’un devoir de justice, mais aussi d’un mouvement d’amour sincère envers le Christ souffrant, en quête de consolation pour son Sacré-Cœur.

La dévalorisation de la réparation dans le monde moderne est liée à la déification de l’homme et à l’effacement du sens du péché et du salut. Dans une époque où la réduction à l’immanence du temps ou l’irréductibilité du mal semblent prévaloir, l’idée de réparation a été reléguée aux oubliettes. Même la récente redécouverte de Paray-le-Monial est marquée par la tentation d’en rester à une spiritualité « vendable » dont on gomme le caractère expiatoire. Pourtant, comme l’explique saint Thomas d’Aquin, le péché est une blessure dans l’ordre divin que seul Dieu pouvait réparer[3]Somme Théologique, IIIa Pars, q. 1, a. 2.. En toute gratuité (car « un autre mode de salut était possible, mais il n’y avait pas de mode plus convenable » écrit saint Augustin), Dieu s’est fait homme pour réparer cette déchirure infinie, un acte qu’aucun homme n’aurait pu accomplir de lui-même. La souffrance du Christ n’a pas seulement sauvé le monde par sa douleur, mais par l’amour qu’Il a offert à Son Père, un amour d’une intensité et d’une pureté infinie. Son acte rédempteur marie justice et miséricorde[4]Somme Théologique, IIIa Pars, q. 46, aa. 1-3., exprimant un amour surpassant tout le mal qui lui est fait directement et indirectement [5]Ibid, q. 48, a. 2., que chaque homme doit accueillir et vivre.

Cette réparation du Christ dans laquelle il nous invite se décline, selon Pie XI dans Miserentissimus Redemptor en quatre grandes harmoniques : pénitence, conformité, consolation, et rédemption.

  1. Pénitence
    Offrir à Dieu, par amour, tout ce que nous vivons : contradictions, combats, mortifications, prières, sacrifices. En transformant chaque geste en offrande, nous entrons dans les pas du Sauveur, lui “rendant amour pour amour”. Benoît XVI[6]Rencontre avec le clergé de Rome, 22 février 2007 a souligné qu’il nous fallait “équilibrer le surplus de mal par un surplus de bien”, grâce à l’amour du Christ qui surpasse toute malice.
  2. Conformité
    La réparation est avant tout un acte d’ amour. Ce n’est pas une souffrance cherchée pour elle-même, mais un amour brûlant, une volonté d’être conforme au Christ souffrant. Cette identification à Jésus, qui souffre par amour, engendre une joie profonde, une joie qui ne vient pas de ce monde. L’amour répare le péché et nous unit au Sauveur d’une manière ineffable.
  3. Consolation
    Dieu accorde un immense prix à notre réponse d’amour, car consoler Jésus, c’est le soulager dans Sa Passion, dans Son Corps qui est l’Église. Dieu accorde un prix immense à cette réponse d’amour et de compassion envers lui, il révèle sa miséricorde en appelant l’homme à exercer sa miséricorde envers son propre Fils crucifié. La vocation chrétienne est de consoler le Christ dans la personne des souffrants, de ceux qui traversent l’épreuve, notamment en pratiquant la charité. Mère Teresa, en particulier, a souligné l’importance de cette “soif de Jésus” qui se manifeste dans la souffrance et la mission.
  4. Rédemption
    Consoler Jésus, c’est également participer à la rédemption du monde. La réparation n’est pas une affaire individuelle : elle a un impact sur l’Église et l’humanité. Le chrétien qui se fait victime pour l’amour de Dieu devient “coopérateur” dans l’œuvre rédemptrice, participant à la libération des âmes et au salut du monde. La réparation ne diminue donc pas l’homme, elle l’élève, lui conférant une dignité d’acteur dans le mystère du salut.

Le rejet de cette dimension de réparation conduit à appauvrir le mystère de Dieu et à amoindrir la vocation de l’homme. Car, bien que l’amour de Dieu soit gratuit, Il désire une réponse d’amour de notre part, et c’est cette réponse qui a un pouvoir réparateur. Dieu n’a pas besoin de nos sacrifices, mais Il en a fait un moyen de nous associer à son action rédemptrice, pour glorifier Son amour et en faire une pluie de grâces pour l’humanité.

Ainsi, la réparation rejoint aussi une notion de solidarité, en nous impliquant dans l’action salvifique de Dieu. Cette solidarité est essentielle, car Dieu veut nous sauver, non seulement de manière individuelle, mais aussi collectivement, par l’amour fraternel et la communion des saints. Le rejet de la réparation revient à ignorer cette dimension essentielle de l’amour chrétien.

C’est dans cette logique profonde de réparation que le P. Guibert invite à entrer par la démarche de l’offrande, déployée dans les derniers chapitres de l’ouvrage.

Références

Références
1 2 Co 5, 21.
2 CEC 615-616
3 Somme Théologique, IIIa Pars, q. 1, a. 2.
4 Somme Théologique, IIIa Pars, q. 46, aa. 1-3.
5 Ibid, q. 48, a. 2.
6 Rencontre avec le clergé de Rome, 22 février 2007
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