Dans Devenir hostie (Artège 2025), le P. Joël Guibert propose une puissante méditation spirituelle sur l’appel à se livrer à Dieu comme le Christ s’est livré pour nous, pour devenir avec lui une victime de l’amour du Père. En des pages intenses et lumineuses, il invite le lecteur à entrer dans cette dynamique d’offrande, seul chemin vers une fécondité véritable.
« Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu »[1]Rm 12, 1. L’appel lancé par saint Paul, souvent repris dans la liturgie, semble aujourd’hui résonner dans le vide. La spiritualité de l’offrande, de l’immolation, de l’âme victime – que de saints l’ont pourtant incarnée – a pratiquement disparu de la prédication et de la pastorale. Le P. Joël Guibert, dans Devenir hostie, s’inscrit à contre-courant pour redonner à cette spiritualité victimale ses lettres de noblesse. Il montre comment elle jaillit du mystère même du Christ prêtre et victime, s’enracine dans l’Écriture et la Tradition, et constitue un sommet de la charité. La première partie du livre (quatre chapitres) en pose les fondements solides, enracinés dans l’Écriture Sainte et la Tradition de l’Église, pour mieux nous préparer à emprunter ce chemin nous-mêmes.
Le Christ, grand prêtre par son sacrifice
Être chrétien, c’est être « du Christ », le laisser vivre en nous. Or, le Christ est d’abord le prêtre par excellence, le médiateur qui unit la terre au ciel. C’est pourquoi, si nous sommes appelés à nous offrir à Dieu, ce n’est pas par excès de rigorisme ou de dolorisme, mais pour suivre celui qui a ouvert ce chemin : « Il convenait souverainement au Christ d’être prêtre »[2]Thomas d’Aquin, Somme Théologique IIIa Pars, q. 22, a. 1..
Dans sa méditation, le P. Guibert souligne l’unité du Christ dans sa fonction sacerdotale : prêtre de toute éternité, dès le sein du Père, il exerce mystérieusement ce sacerdoce dans l’ancienne Alliance (comme le souligne saint Augustin dans son Commentaire des Psaumes), et tout au long de sa vie terrestre, offerte en oblation au Père. Il est le prêtre parfait, le médiateur, en qui s’unissent l’amour de Dieu pour l’homme et l’amour de l’homme pour Dieu. Ce sacerdoce est inséparable du sacrifice, que la modernité rejette souvent, le réduisant à une violence archaïque. Or pour Augustin et toute la Tradition, le sacrifice se définit comme « toute action qui unit à Dieu » ; il est donc le fruit de l’amour, non de la contrainte.
Le sacrifice du Christ, parfait et unique, accomplit et dépasse tous ceux de l’Ancien Testament : sacrifice pour le péché, sacrifice pacifique, holocauste d’union parfaite. Loin d’être une simple expiation, il exprime quatre formes d’amour : amour d’adoration, d’action de grâce, de zèle pour le salut, et d’intercession. C’est son offrande totale qui rend notre propre participation possible : notre sacrifice n’est fécond qu’intégré dans celui du Christ. En Lui, l’Église devient aussi elle-même offerte – épouse immolée avec son Époux. La liturgie l’exprime symboliquement par l’eau mêlée au vin, mais cette union appelle une disposition intérieure profonde.
Le Christ, victime par toute sa vie
Si Jésus est prêtre, c’est parce qu’il est d’abord victime : non pas en vertu d’une contrainte extérieure, mais par un surcroît d’amour. Il n’est pas mort en victime impuissante, mais en victime d’amour. Dès le premier instant de sa vie, il entre dans une disposition d’oblation pour réparer l’alliance brisée par le péché. Il offre au Père un amour capable de compenser l’offense du péché : c’est ce que saint Jean exprime en affirmant que le Christ est « victime de propitiation pour nos péchés »[3]1Jn 4,10.
Toute la vie du Christ est victimale en tant qu’elle est structurée par les éléments du sacrifice ancien : oblation (Incarnation), immolation (Passion), transformation (Résurrection), communion (Ascension). L’Incarnation inaugure cette oblation : « Tu m’as façonné un corps […] me voici, je viens faire ta volonté » (He 10, 5 qui applique le Ps 39 à Jésus) ; son objectif premier est la gloire du Père, puis vient le salut des âmes. La Passion accomplit l’immolation, non seulement dans les supplices visibles, mais dans les croix intérieures – angoisse du salut, proximité du péché au long de sa vie, solitude de l’Agonie. Jésus n’a jamais cessé de vivre dans une offrande intérieure : « Cette oblation et volonté première de Jésus est une action non passagère comme les nôtres, mais permanente comme tenant de la nature et de l’état de l’éternité. C’est une action et volonté perpétuelle qui n’a jamais cessé, ni jour ni nuit, qui n’a jamais été distraite ni interrompue par aucune autre action, qui a toujours été en son actualité dans son cœur » écrivait le cardinal de Bérulle[4]Bérulle, Vie de Jésus, ch. 26.
La Résurrection manifeste la transformation de la victime : elle ne nie pas l’immolation mais la transfigure. Pour Jean-Jacques Olier, le corps du Ressuscité est clarifié, enflammé : « la consommation en inflammation du corps de Jésus Christ comme victime, s’est donc faite en sa résurrection »[5]Olier, Vie intérieure de la Très-Sainte Vierge, Tome 2, pp. 118-119.. C’est l’image même de ce que l’amour de Dieu veut opérer en nous : non pas une souffrance vaine ou une destruction, mais une consommation et une glorification dans la sainteté.
Enfin, l’Ascension marque la communion parfaite : avec le Père, avec l’Église céleste, et avec nous par l’eucharistie. Le Christ ressuscité demeure en état d’offrande – M. Olier rappelle que la religion ne cesse pas dans le Ciel. Ce qui se communique dans la liturgie est une participation réelle à son état perpétuel de victime offerte, glorifiée à la droite du Père mais toujours livrée.
Le prêtre, appelé à devenir hostie
Plus que tout autre, le prêtre est appelé à devenir hostie : l’appel du P. Guibert se fait ici vibrant à destination des prêtres. Ils sont configurés par leur ordination au Christ prêtre, mais aussi au Christ victime. L’auteur insiste sur cette vocation profonde, que les visions réductrices du sacerdoce (le prêtre comme agent pastoral ou animateur social) ne peuvent saisir. Le prêtre est consacré dans tout son être, et cette consécration l’unit au sacrifice du Christ, qu’il rend présent dans l’eucharistie.
Le Christ a sanctifié les prêtres en les unissant à son propre sacrifice la veille de sa mort. Saint Jean Eudes affirme que le prêtre est « Jésus-Christ vivant et marchant sur la terre », le Curé d’Ars était devenu un alter Christus par l’offrande de sa vie, au point qu’on pouvait dire de lui : « j’ai vu Dieu dans un homme. ». Le cardinal Ratzinger disait que « participer à l’eucharistie […] exige la liturgie de la vie » : le prêtre ne peut se contenter de célébrer : il doit vivre ce qu’il célèbre, offrir avec l’hostie ses propres souffrances pour le salut du monde. Il ne regarde pas le match de la rédemption depuis les tribunes : il entre dans la surface de réparation. Les prêtres sont donc appelés à joindre à l’offrande de la victime sacramentelle celle de leurs propres afflictions, pour le salut des âmes : ils sont appelés à devenir hostie pour eux-mêmes et pour leur peuple, auquel leur destin est profondément lié par le mystère de la communion des saints. « Les prêtres sont substitués à la place de votre Fils pour continuer sa vie et sa condition d’hostie pour les péchés du monde » écrit M. Olier[6]Olier, Mémoires, IV, p. 284.
Dans cette lumière, l’appel à la sainteté du prêtre devient plus pressant. Il ne s’agit pas d’une sainteté moralisatrice, mais d’une appartenance totale à Dieu. La perte du sens du sacrifice entraîne celle du péché, et donc celle de la sainteté divine. Elle n’est pas étrangère à la profonde crise de l’identité du prêtre que nous traversons aujourd’hui. Or le prêtre n’est en vérité que quand il est hostie, sa joie ne se trouve en vérité que dans son union au Christ : le prêtre ne se trouve vraiment que lorsqu’il est livré au Christ livré, qu’il choisit de ne plus s’appartenir pour s’abandonner à son Seigneur. M. Olier rappelle que la liturgie de leur ordination exhorte les prêtres à entrer dans les dispositions de l’hostie qu’ils tiennent entre leurs mains : Imitamini quod tractatis. « Si la prédication de la parole de Dieu ne nous conduit pas à la passion, peut-être est-ce parce que nous prêchons trop timidement […] ou que nous sommes pris par le souci de plaire et sommes compromis avec l’esprit du monde » écrit le cardinal Sarah[7]Robert Sarah, Pour l’éternité, p. 280.
Un appel universel, une route à suivre
Mais si cette spiritualité semble d’abord concerner le prêtre, elle est en réalité le cœur de toute vie chrétienne. L’appel de saint Paul à « se livrer en sacrifice vivant » vaut pour tous, en vertu de notre commune participation au sacerdoce baptismal. Le baptême fait en effet participer à la triple fonction sacerdotale, prophétique et royale de Jésus. Tous les chrétiens participent à la dimension ascendante du sacerdoce du Christ, constitués fils dans le Fils pour devenir offrande d’amour au Père. Cette configuration à Jésus peut conduire à des sommets d’amour et de don de soi : Sainte Thérèse de Lisieux, sainte Marguerite-Marie, et bien d’autres… Le culte spirituel du chrétien consiste alors à faire de toutes ses actions un acte d’amour, une offrande spirituelle agréable à Dieu par Jésus. Sacerdoce des prêtres et des laïcs sont de nature différente mais complémentaire, comme les deux ailes d’un oiseau : le prêtre existe pour la sainteté du laïc, le laïc ne peut s’offrir que par le prêtre.
Notre don n’a de sens que dans l’amour : c’est là la clé qui transfigure tout. On n’est victime que parce qu’on est victime d’amour, pour « rendre amour pour amour ». Et c’est pourquoi le P. Guibert n’en reste pas à la contemplation et aux fondements de la spiritualité victimale : dans la seconde partie de son ouvrage, il ouvre un chemin spirituel concret pour apprendre, nous aussi, à « devenir hostie ».