Retrouvez ici la première partie de l’article
Les remèdes : une démarche en quatre étapes
Pour en arriver aux remèdes proposés, le père Ide propose une démarche en quatre étapes. Il appelle d’abord à reconnaître ou à faire reconnaître la tendance au complotisme : un certain nombre de critères sont parfois proposés (sur un site du gouvernement, ou encore celui du Monde), que l’auteur ne considère pas comme suffisants. Pour lui, la connaissance des biais cognitifs et des besoins fondamentaux (besoin de vérité, de compréhension, de sécurité, d’ordre, d’identité, de reconnaissance…) qui les alimentent est plus propre à accompagner le complotiste vers une certaine lucidité. Il recommande donc ensuite une véritable prise en charge de l’affectivité, pour porter remède aux blessures émotionnelles : conduire à dire ses peurs, réfléchir et prendre du recul, refuser de transformer les doutes et craintes en prophéties pessimistes, dédramatiser, consentir à l’incertitude, redonner sa confiance. À l’anticomplotiste, l’auteur conseille de savoir reconnaître ses craintes, qui alertent parfois face à des menaces réelles. La guérison passe aussi par l’apaisement des colères : prise de conscience du ressentiment pour éviter qu’il ne vienne tordre la réalité, sortie de la colère par libre décision de la volonté, maîtrise de soi, concentration sur le « comment » de la réparation plutôt que sur le « pourquoi » du mal, offrande du pardon. Enfin on pourra éclairer les intelligences, ayant nourri les besoins et pansé les souffrances affectives, pour substituer à l’erreur la vérité : retour à la réalité des faits, rigueur du raisonnement, réechantement du monde qui redonne sa place au hasard et à la complexité et remet à leur juste mesure le bien et le mal.
– C’est donc finalement la pratique des vertus, affirme le père Ide, qui permettra de sortir du complotisme. Les vertus cardinales pour couper court à la tendance véritablement addictive du conspirationnisme. Les vertus théologales pour faire entrer la dimension surnaturelle dans la guérison de l’intelligence blessée.
L’ouvrage du père Ide est ainsi un appel à retrouver le sens d’un vrai dialogue, seul remède à une double blessure symptomatique de l’isolement croissant des individus du monde contemporain.
Notre lecture (remarque #1) : le rôle d’internet
Puisque l’auteur reconnaît dans sa conclusion l’ampleur du sujet et la difficulté à le traiter de manière exhaustive, nous nous permettons ici humblement quelques remarques respectueuses :
– quant au rôle d’internet dans l’apparition et l’entretien des théories conspirationnistes, il nous semble aussi important de souligner que la structure même des technologies de l’information encourage une diffusion sans nuances d’informations souvent radicales. Lorsqu’une information est transmise par la voix, elle est souvent présentée avec des nuances, qui peuvent encore être affinées par la discussion. Lorsqu’une information est diffusée par voie de presse ou d’édition, elle est encore signée par un auteur identifié, qui prend la responsabilité de son propos sans en nier la part de subjectivité. Sur internet en revanche, les informations sont présentées à l’état brut, comme si elles représentaient un absolu impossible à contredire ou à nuancer : souvent diffusées anonymement, elles prétendent à une objectivité dont elles sont souvent totalement dépourvues. Ajoutons encore que l’usage des technologies de l’information engendre une accélération considérable du flux de données reçu par les individus, avec une impression d’accumulation, voire d’écrasement. Dans le même temps, cette avalanche, avec les mécanismes neurologiques sophistiqués mis en œuvre par les réseaux sociaux, diminue drastiquement le temps d’attention du cerveau et donc la capacité de recul critique, de dialogue et de nuance disponible au sujet d’une information reçue !
Notre lecture (remarque #2) : le complotisme religieux
Un second aspect que nous aimerions voir creusé est celui du complotisme en matière de religion, dans ses ressorts psychologiques et spirituels, ses canaux et ses possibilités de guérison. Là encore il nous semble qu’un phénomène de grande ampleur se déploie (presque) silencieusement sous la toile d’internet, où de nombreux prédicateurs aux opinions extrêmes et souvent hétérodoxe rencontrent une très large audience. Le complotisme fondamentaliste (créationnisme américain, platisme, géocentrisme…) ou sédévacantiste vit de beaux jours à l’heure d’internet et détourne un grand nombre d’âmes assoiffées de vérité mais mal orientées ou peu retenues par les institutions de l’Église visible. Face à ce phénomène, la parole de l’Église et de ses représentants est souvent décrédibilisée, voire systématiquement invalidée. Le discernement est encore complexifié par la structure divine de l’Église et le dogme de son indéfectibilité, avec l’assistance infaillible promise au Magistère. La nécessité de connaître les différents degrés d’expression pontificale, d’affermir les fondamentaux de la foi, de poser sur l’institution visible un regard toujours surnaturel, en sont encore augmentées.
Une remarque du père Ide nous parait ici très ajustée : c’est aussi l’impasse quasi-totale de la prédication catholique sur les fins dernières, la question du jugement et de la parousie, l’oubli gêné de l’Apocalypse et des prophéties eschatologiques du Christ, qui font le lit de ceux qui prophétisent à tort et à travers sur des cataclysmes supposés imminents…
Comment éviter les impasses du conspirationnisme religieux ? Comment renouer les liens avec ceux qui y sont tombés ? Comment trouver le chemin d’un dialogue réparateur ? Y a-t-il un anticomplotisme religieux qui relèverait de la même blessure ? L’ouvrage du père Ide permet de poser des principes et des symptômes dont le développement nous semble représenter une véritable nécessité pastorale pour l’Église des années 2020.
Notre lecture (remarque #3) : la complexification des structures politiques et économiques
Enfin au niveau politique et macroéconomique, notre lecture de Complotisme et anticomplotisme nous a rappelé celle d’un excellent petit ouvrage, paru avant même les années du Covid et qui posait déjà un diagnostic réaliste et pénétrant sur le phénomène complotiste. Dans Babylone ou l’effacement de César[1]Guilhem Golfin, Babylone ou l’effacement de César, Paris, L’Homme Nouveau, 2019., Guilhem Golfin analyse le transfert des pouvoirs des États aux institutions économiques dans le cadre de la mondialisation, et note avec beaucoup de justesse que le nouvel équilibre de la puissance privilégie des structures de pouvoir aujourd’hui largement dématérialisées et diffuses, peu identifiables par le commun des mortels, qui favorisent la tendance à y voir des complots. En effet, les actions prises sans centre de commandement visible sont difficiles à concevoir et à comprendre. La mondialisation a ainsi fait passer le monde d’un jeu de rapports de puissance souvent uni- ou bilatéraux, et encore largement lisibles, à un système global d’interactions et d’influence entrecroisées, dans lequel chaque acteur subit et agit sur son environnement dans de multiples dimensions.
Conclusion : pour quitter nos obsessions, lever les yeux
Dans un monde où l’information continue et accélérée ne cesse de provoquer de nouvelles obsessions, le remède le plus profond contre la dépendance et l’angoisse réside dans une vraie vie spirituelle. Nous voudrions conclure cet article par quelques lignes d’un chartreux (Dom Jean-Baptiste Porion, Amour et Silence, Sermon pour l’épiphanie}}.
Je voudrais examiner avec vous aujourd’hui une question qui intéresse tous les solitaires : la lutte contre les obsessions. On appelle obsession une idée ou une image qui tient dans notre pensée une place considérable, alors qu’elle ne devrait avoir qu’une importance modeste, ou ne jouer aucun rôle. Voici des obsessions que l’on rencontre assez souvent […] : se croire détesté et persécuté ; être jaloux, révolté d’une supériorité réelle ou imaginaire […] ; nourrir des craintes écrasantes pour sa santé, ou pour le bien physique et moral de sa famille ; être troublé, indigné par les imperfections des autres ; être travaillé par le souci d’agir sur des personnes qui ne sont soumises ni à notre juridiction, ni à notre autorité… Voilà quelques exemples, mais la variété est infinie, des tendances ou des représentations qui peuvent nous obséder.
Le moyen de supprimer ces désordres serait de restituer au jugement la rectitude qui lui manque. L’obsession, en effet, est due en grande partie, sinon en totalité, à ce que nous ne voyons pas les choses comme elles sont. C’est une notion fausse qui s’impose de la sorte et interrompt le cours normal de la pensée. Reconnaître la fausseté de l’idée et par là-même la redresser : tel serait le plus efficace des remèdes.
Malheureusement, lorsque la faculté de juger est défectueuse chez quelqu’un, il n’y a aucun moyen naturel direct de l’améliorer. – On peut toutefois en se plaçant dans le calme, en donnant la temps nécessaire à une tranquille réflexion, et surtout en se recueillant dans la présence de Dieu, créer des conditions plus favorables à son exercice. En outre, il y a une vertu qui est l’ennemie de la sottise : c’est l’humilité. En fait, celui qui est humble, est judicieux quant à l’essentiel, puisqu’il sait se mettre à sa place. Et quand nous nous tenons à notre place, qui est la dernière : recumbe in novissimo loco (« prends la dernière place » cf. Lc 14, 10) – nous voyons les choses dans leur vraie lumière. Une âme peu douée de lucidité naturelle, qui saurait en convenir et se soumettre au jugement d’un directeur (même si celui-ci ne possède qu’un jugement moyen), serait par là-même délivrée de maints scrupules, de maintes pensées sottes, dont une autre sera obsédée.