La rédaction de cet article s’appuie sur la lecture du bon ouvrage de Sylvie Bernay, professeur agrégée d’histoire et postulatrice de la cause de béatification d’Estelle Faguette : Estelle Faguette – La voyante de Pellevoisin
Retrouvez ici notre premier article sur les apparitions de Pellevoisin.
Au printemps 1876, après les cinq premières apparitions qui l’avaient menée en cinq jours de l’article de la mort à la guérison (du 14 au 19 février), Estelle revient peu à peu et durablement à la vie.
Elle passe beaucoup de temps dans la chambre où Marie l’a visitée, pour laquelle la comtesse de La Rochefoucauld (propriétaire de la maison) obtient de l’évêque la permission de la faire transformer en un petit oratoire.
Estelle désire beaucoup recevoir de nouvelles visites de la Vierge. Puisque ses premières apparitions sont intervenues de nuit, durant ses longues insomnies de malade, elle continue à se coucher tard, comme pour attendre Notre-Dame. Elle se place toutefois humblement sous la direction de l’abbé Salmon, curé du village et qui aura un grand rôle dans la diffusion de la dévotion. Marie lui avait en effet donné pour mission de « publier sa gloire », mais en se soumettant aux avis de son confesseur et directeur. Pour l’heure, ce dernier lui demande de se coucher avant 22h30…
Les apparitions de Juillet
La visite tant désirée se fait attendre : elle intervient le 1er juillet (fête du Précieux-Sang). Marie apparaît dans la chambre, environnée d’une douce lumière. Elle renouvelle ses appels à la confiance : « Du calme, mon enfant, patience, tu auras des peines, mais je suis là » ; « Courage, je reviendrai. »[1]Toutes les paroles rapportées ici et le récit des apparitions sont issues du témoignage d’Estelle Faguette, contenu dans un recueil Estelle nous parle, paru en 1976.
Le lendemain Notre-Dame revient et insiste : « Est-ce que ta guérison n’est pas une des plus grandes preuves de ma puissance ? » Elle donne la raison principale de sa venue et éclaire d’une manière particulièrement lumineuse le dessein divin à l’oeuvre dans les apparitions mariales qui se succèdent à un rythme rapide en cette fin de XIXème siècle (Paris 1830, La Salette 1847, Lourdes 1858, Pontmain 1871, auxquelles ont pourrait ajouter Champion/Green Bay aux Etats-Unions en 1859, Gietrzwałd en Prusse en 1877, Knock en Irlande en 1879…) : « Je suis venue particulièrement pour la conversion des pécheurs. »
Estelle se réjouit particulièrement de ces deux apparitions successives, et désire très fortement voir encore Marie. Celle-ci ne se montrera que très brièvement le lendemain, 3 juillet, pour lui faire ce doux reproche : « Je voudrais que tu sois encore plus calme. Je ne t’ai pas fixé l’heure à laquelle je devais revenir, ni le jour. Tu as besoin de te reposer, je ne resterai que quelques minutes. » Elle ajoute : « Je suis venue pour terminer la fête », comme en référence à la fête du couronnement solennel de sa statue qui avait eu lieu ce jour-là à Lourdes.
L’apparition du 9 septembre : le scapulaire du Sacré-Coeur
Durant l’été, Estelle désire encore beaucoup revoir Marie, mais n’est pas visitée. Ayant repris son service au château de Montbel (distant de quelques kilomètres, où la famille de La Rochefoucauld est venue prendre ses quartiers d’été), elle est tentée à plusieurs reprises de revenir au village pour y passer du temps dans la chambre où la Vierge lui est apparue. Elle traverse en même temps diverses épreuves de famille, en particulier dans la relation avec ses parents âgés, dont elle prend pourtant soin avec patience et charité.
Notre-Dame ne lui apparaît que le 9 septembre (lendemain de la fête de sa nativité), pour lui faire d’abord encore un délicat reproche : « Tu t’es privée de ma visite le 15 août ; tu n’avais pas assez de calme. Tu as bien le caractère du Français, il veut tout savoir avant d’apprendre et tout comprendre avant de savoir. Hier encore je serais venue ; tu en as été privée. J’attendais de toi cet acte de soumission et d’obéissance. » Lors de cette apparition, Marie invite aussi à la prière et découvre la dévotion qu’elle est venue faire connaître à Pellevoisin : le scapulaire du Sacré-Coeur, qu’elle porte bien visible sur la poitrine. « J’aime cette dévotion » dit-elle en montrant le scapulaire.
Les dernières apparitions
Après être « passée » rapidement le 10 septembre, Marie revient le 15 (fête de Notre-Dame des Sept Douleurs). Elle invite encore Estelle au calme et montre que cette disposition est nécessaire à la France et à toute l’Eglise : « Je te tiendrai compte des efforts que tu as faits pour avoir le calme ; ce n’est pas seulement pour toi que je le demande, mais aussi pour l’Eglise et pour la France. Dans l’Eglise, il n’y a pas ce calme que je désire. » Marie annonce encore que « la France souffrira » mais exhorte : « courage, confiance. » Elle ajoute mystérieusement : « J’ai payé d’avance ; tant pis pour ceux qui ne voudront pas te croire, ils reconnaîtront plus tard la vérité de mes paroles. »
La 12ème apparition a lieu le jour de la Toussaint : c’est une apparition silencieuse, dans laquelle Notre-Dame porte à nouveau le scapulaire du Sacré-Coeur.
Marie revient le 5 novembre et sourit à Estelle en lui disant : « Je t’ai choisie » ; « Je choisis les petits et les faibles pour ma gloire. » Avant de la quitter elle annonce : « Courage, le temps de tes épreuves va commencer. »
Le 11 novembre, la Vierge apparaît à Estelle alors que celle-ci vient de terminer la confection d’un scapulaire. « Tu n’as pas perdu ton temps aujourd’hui ; tu as travaillé pour moi » dit-elle en souriant ; et elle ajoute : « Il faut en faire beaucoup d’autres. » En partant elle devient un peu triste et exhorte encore : « Courage. »
La dernière apparition a lieu le 8 décembre 1876, fête de l’Immaculée Conception. « Ma fille, rappelle toi mes paroles » demande Marie, qui rappelle à Estelle toutes les choses dites depuis février et lui annonce deux secrets. « Répète les souvent ajoute Notre-Dame ; qu’elles te fortifient et te consolent dans tes épreuves. Tu ne me reverras plus. » Devant la détresse d’Estelle, elle ajoute « Je serai invisiblement près de toi. » Tout en lui faisant entrevoir des contradictions elle la réconforte : « Tu n’as rien à craindre de ceux-ci. Je t’ai choisie pour publier ma gloire et répandre cette dévotion. » En effet la Vierge tenait son scapulaire (du Sacré-Coeur) des deux mains et lui demande : « Lève toi et embrasse le. » En posant ses lèvres sur le carré de tissu, Estelle sent le coeur vivant de Jésus, comme humide : « ce fut pour moi un moment de délices » dira-t-elle.
Marie donne ensuite des instructions pour faire connaître la dévotion : « Tu iras toi-même trouver le Prélat, et lui présenteras le modèle que tu as fait. Dis-lui qu’il t’aide de tout son pouvoir, et que rien ne me sera plus agréable que de voir cette livrée sur chacun de mes enfants, et qu’ils s’appliqueront tous à réparer les outrages que mon fils reçoit dans le sacrement de son amour. Vois les grâces que je répands sur ceux qui le porteront avec confiance et qui t’aideront à le propager. » Elle ajoute : « Ces grâces sont de mon fils ; je les prends dans son Cœur ; il ne peut me refuser. » Avant de la quitter définitivement, Marie, donne une dernière instruction qui sera importante pour la suite : « Courage. S’il ne pouvait t’accorder tes demandes (la Sainte Vierge parlait du prélat), et qu’il s’offre des difficultés tu irais plus loin. Ne crains rien, je t’aiderai. »
Le message de Pellevoisin
Avant de revenir (dans un prochain article) sur la postérité des apparitions, le difficile chemin vers leur reconnaissance et les épreuves d’Estelle, on peut esquisser un aperçu des grands traits du message de Pellevoisin, tel qu’il est rapporté par Estelle.
– Les apparitions semblent d’abord être une grâce adressée à Estelle elle-même : elles sont une réponse à la lettre écrite à Marie, que Notre-Dame dit avoir montré à Jésus lui-même, qui s’est laissé toucher. La Vierge vient guérir la jeune femme dans son corps mais lui montre aussi le chemin de la guérison de l’âme, lui montrant ses fautes et l’encourageant à en faire pénitence et à grandir en vertu. Elle insiste notamment sur le calme, le courage et la confiance, pour pacifier et fortifier le tempérament vif et impressionnable de la voyante. Estelle a été « choisie » pour « publier sa gloire », et Marie la forme avec douceur et fermeté en vue de cette mission, en lui apprenant aussi à se soumettre au jugement de l’Eglise. Malgré les contradictions qu’elle rencontrera par la suite, son entourage témoignera du progrès spirituel discret mais visible de la jeune femme, comme de son obéissance constante à l’Eglise.
– Il est sans doute hasardeux (bien que cela ait été essayé à plusieurs reprises, notamment dans les dernières années du XIXème siècle) de donner à Pellevoisin une correspondance historique immédiate ou de trouver dans les événements politiques de ce temps une justification du message. On relèvera cependant les appels douloureux de Marie en direction de la France et les épreuves annoncées pour notre pays, dans lesquelles certains verront une prophétie des horreurs de la Grande Guerre (Estelle dira avoir vu des soldats portant le célèbre uniforme bleu horizon, qui ne sera déployé sur le front qu’à partir de décembre 1914).
– Le coeur du message « universel » de Pellevoisin se trouve sans doute dans la dévotion au Sacré-Coeur (on parle de « Notre-Dame du Sacré-Coeur » et à la miséricorde divine (« Notre-Dame de Miséricorde » ou « Mère de Miséricorde »), en lien avec le scapulaire que porte Marie et dont elle demande à Estelle de répandre la dévotion. Ces appels sont consonants avec ceux qui concernent la dévotion eucharistique. Dans la cinquième apparition (18 au 19 Février 1876), Notre-Dame dit ainsi : « Ce qui m’afflige le plus, c’est le manque de respect qu’on a pour mon Fils dans la Sainte Communion, et l’attitude de prière que l’on prend, quand l’esprit est occupé d’autres choses. Je dis ceci pour les personnes qui prétendent être pieuses. » Notre-Dame ne se présente pas à Pellevoisin comme un écran qui occulterait la miséricorde divine, mais elle intervient comme la plus puissante dans l’ordre de l’intercession : « toute miséricordieuse » et « maîtresse » de son Fils.
Devenu conseiller spirituel des dominicaines qui s’installeront quelques années après 1876 à Pellevoisin, le RP. Edouard Hugon, théologien reconnu dans l’école thomiste en plein renouveau sous l’impulsion de Léon XIII et membre du Saint-Office rédige en 1915 et 1916 une analyse théologique du message de Pellevoisin qui reprend ces points. Il souligne qu’à travers le chemin que Marie fait parcourir à Estelle c’est toute la vie chrétienne qui se trouve guidée et récapitulée : Pellevoisin offre ainsi à tous les fidèles un parcours de conversion et de sanctification unique sous le regard de Marie et dans la confiance au Sacré-Coeur de Jésus.
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