L’afflux récent des catéchumènes conduit l’Église de France à se poser l’enjeu de leur préparation et de leur persévérance : peut-on se satisfaire de recettes anciennes, continuer à amener les nouvelles générations vers les sacrements en conservant les vieilles habitudes, alors que tout le contexte semble avoir changé ? Cette réflexion ne peut faire l’économie d’un retour aux enjeux théologiques.
Constitué à partir des actes du forum « Garder la Parole de la Persévérance » tenu en 2025 en région parisienne, l’ouvrage collectif Renaître et vivre s’ouvre sur un état des lieux statistique et sociologique du catholicisme français. Ce préambule est complété par un deuxième pilier indispensable à toute réflexion au sujet de l’accompagnement des catéchumènes et néophytes : l’identification et l’approfondissement des enjeux théologiques, autour de la notion d’état de grâce.
Une question théologique mal posée
La pastorale contemporaine succombe souvent à la tentation de réduire la question de la préparation aux sacrements à des questions pratiques, voire logistiques (séances de catéchèse, durée de parcours, contenus à transmettre…), légitimes mais qui présupposent une réponse à une question plus fondamentale : qu’attend l’Église de celui qui demande le baptême ou qui désire reprendre le chemin de la pratique sacramentelle ? Qu’est-ce qu’être « prêt » à recevoir un sacrement ? En réalité la notion fondamentale qui doit être envisagée derrière tous ces aspects est celle de la vie chrétienne, vers laquelle on accompagne le catéchumène (plus que vers le seul sacrement), et par là de l’état de grâce.
Après une analyse sociologique poussée, qui permet de dégager ces nouveaux enjeux de l’accompagnement des néophytes, l’ouvrage collectif Renaître et vivre reprend donc la réflexion à la source, en convoquant l’Écriture Sainte, la Tradition patristique et la théologie thomiste, pour dégager les enjeux doctrinaux avant d’envisager un programme pastoral. Les contributions de l’abbé Henri Vallançon sur les fondements scripturaires, de l’abbé Jean de Massia sur la préparation baptismale dans la Tradition, et de l’abbé Martial Pinoteau sur la psychologie thomiste du péché et de la faiblesse constituent les trois volets de cette réflexion.
Ce que l’Écriture dit de la persévérance
L’abbé Henri Vallançon (diocèse de Coutances) commence par un constat herméneutique : sous l’effet de l’idéologie du progrès, même les catholiques ont pris l’habitude de mettre à distance les textes fondateurs, souvent reformulés ou réinterprétés, comme si la Révélation avait besoin d’être ajustée à l’aune de ce que notre culture peut ou veut en recevoir. Le discours ecclésiastique qui tourne à vide, la parole qui ne convoque plus, dépendante des modes modernes, qui n’engage plus et ne sauve plus personne est le triste résultat de cette accommodation (p. 86).
Or le retour à l’Écriture sainte impose une relecture qui peut surprendre par sa tonalité. La lettre de l’Ange à l’évêque de Philadelphie (Ap 3, 8-11) place l’enjeu au cœur même de la vie chrétienne : « garder la parole de ma persévérance ». La métaphore nuptiale si fréquente chez les prophètes, centrale dans le Cantique des cantiques, illustre à la fois la beauté et la fragilité de la relation d’alliance, avec la nécessité d’une adhésion libre et totale. Le Nouveau Testament, loin d’adoucir les exigences, les radicalise encore (p. 90) : l’Épître aux Hébreux (10, 26-29) aggrave encore les peines individuellement encourues en cas d’infidélité, précisément parce que la nouvelle alliance est plus élevée et donc plus exigeante que l’ancienne.
L’abbé Vallançon rappelle que Jésus lui-même décourage ceux qui ne sont pas déterminés à aller jusqu’au bout (Lc 14, 27-33) : « Mieux vaut ne pas le suivre maintenant que de commencer sans terminer. » De même saint Pierre (2P 2, 20-21) affirme qu’il vaudrait mieux n’avoir pas connu la voie de la justice que de l’avoir connue et de s’en être détourné. Pour l’abbé Vallançon, ces textes autorisent et fondent la pratique de différer le baptême d’un catéchumène qui ne serait pas prêt à conformer sa vie aux commandements. Ce n’est pas une punition, mais comme une protection : l’Église protège le catéchumène de lui-même autant qu’elle protège l’intégrité du sacrement.
En citant encore les décisions prises par saint Paul à l’encontre de certains membres de communautés à la conduite scandaleuse, l’abbé Vallançon note que l’abandon récent des peines punitives et dissuasives dans l’Église a produit trois effets négatifs (p. 97) : il brouille la frontière entre le dedans et le dehors ; il manque de soutenir dans leur combat ceux qui font de difficiles sacrifices pour rester fidèles ; il relègue dans le flou la réalité de la peine éternelle. Il ne dénonce pas seulement une faiblesse disciplinaire mais une véritable amputation de l’annonce évangélique elle-même. À l’inverse, le courage et la force d’âme déployés par les Apôtres doivent questionner et inspirer notre manière d’accompagner les catéchumènes et néophytes.
La Tradition patristique et la logique catéchuménale
La contribution de l’abbé Jean de Massia (Fraternité Saint-Pierre) montre que l’attention de l’Église à la préparation des adultes au baptême est aussi ancienne que l’Église elle-même. Elle s’est développée au long des siècles selon une logique interne cohérente, que la théologie thomiste — élaborée pourtant en régime de chrétienté, époque où le catéchuménat avait presque disparu (p. 100) — ne contredit pas, mais prolonge sur d’autres plans.
Dès les origines, le sermon pré-baptismal de saint Pierre en Ac 2 (le jour de la Pentecôte) évoque explicitement la repentance comme condition préalable du baptême. De même, la profession de foi de l’eunuque de Candace est présentée comme préambule à son baptême, après la catéchèse du diacre Philippe à partir de l’Écriture. La Didachè (fin Ier ou début IIè siècle) mentionne la nécessité d’un enseignement sur la morale et la pratique du jeûne. Saint Justin témoigne (milieu IIè siècle) d’une préparation catéchuménale en quatre axes : doctrine, promesse d’une vie morale conforme, apprentissage du jeûne, initiation à la prière.
Le catéchuménat classique — tel qu’il se développe entre le IIe et le IVe siècle — ajoute à cela une dimension institutionnelle et progressive. Même l’entrée en catéchuménat n’est pas accordée automatiquement : elle suppose par l’évêque un examen des motivations, de l’état de vie, et la garantie d’un « répondant » chrétien. Une fois admis, audiens, le catéchumène reçoit des droits liturgiques, mais aussi des obligations (instruction, prière, vie droite) et entre dans un temps de mise à l’épreuve qui dure entre deux et quatre ans selon les traditions. À l’issue de ce temps, un nouvel examen, au début du dernier carême, détermine si le postulant peut devenir competens ou electus : son nom est alors inscrit sur le registre des catéchumènes et les rites préparatoires (ou scrutins) se succèdent.
Cette dernière phase est d’une intensité remarquable (p. 107) : intellectuelle (traditio et redditio du Symbole, du Pater, des Évangiles), morale (ascèse, mortification, jeûne, bonnes œuvres), et spirituelle (avec notamment les exorcismes, qui manifestent le combat contre le démon). Chez saint Augustin, la prima poenitentia désigne cet ébranlement intérieur par lequel l’homme ancien est mis à mort pour que puisse naître l’homme nouveau. L’onction prébaptismale (avec l’huile des catéchumènes) est explicitement une « onction avant le combat », à l’image des lutteurs antiques : elle symbolise la force donnée pour vaincre les puissances du démon auquel on vient de renoncer solennellement.
Reprenant cette tradition dans un contexte très différent, saint Thomas d’Aquin en dégage trois principes : ne pas baptiser un adulte à sa demande sans l’avoir éprouvé dans sa sincérité, sa foi et sa conduite ; l’instruire et l’entraîner avant le baptême ; conférer le sacrement à un moment digne. Quant aux exercices de la vie morale, il refuse de parler de pénitence extérieure (dans sa visée expiatoire ou satisfactoire) avant le baptême (p. 120), car la passion du Christ seule est source de toute justification pour celui qui est régénéré dans les eaux baptismales, qui effacent tous les péchés et les peines qui en sont les conséquences — mais l’accepte pleinement dans sa visée d’aguerrissement et d’acquisition de la vertu.
La grâce n’efface pas tout : les restes du péché
La contribution de l’abbé Martial Pinoteau (Missionnaires de la Miséricorde Divine) complète cet aperçu en s’appuyant sur la psychologie thomiste de l’âme blessée par le péché. Pourquoi un catéchumène ou un néophyte de bonne volonté sincère peut-il continuer à trébucher sur les mêmes péchés, malgré la grâce reçue ? Autrement dit, pourquoi la conversion baptismale n’est-elle pas une transformation immédiate et totale ?
La réponse de saint Thomas éclaire les enjeux de l’accompagnement des catéchumènes et néophytes. Tout péché a une double dimension : rejet de Dieu (aversio a Deo) et recherche désordonnée d’un bien créé (conversio ad creaturam). Or le baptême réconcilie le pécheur avec Dieu en effaçant la culpa (faute) et en restaurant la relation d’alliance brisée : la grâce réoriente la volonté vers Dieu. Mais le sacrement ne guérit pas automatiquement les désordres laissés dans la nature par la longue fréquentation du péché, qui se déploient sur trois niveaux : l’intelligence (obscurcie dans son jugement pratique), la volonté (droite dans son orientation fondamentale, mais incomplète, comme myope, incapable d’imposer ses résolutions à l’appétit sensible), et l’appétit sensible (parfois profondément marqué par des habitudes vicieuses devenues une « seconde nature »).
Le Catéchisme de l’Église Catholique (§ 1264) rappelle que subsiste après le baptême un fomes peccati — foyer ou concupiscence (p. 130) — qui n’est pas un défaut de la grâce sacramentelle mais qui représente la trace laissée dans la nature par des années de péché, et que seul un long travail de conversion peut progressivement résorber. Saint Thomas refuse cependant de considérer l’homme comme contraint par ses passions : même dans les formes d’addiction les plus sévères, tout homme demeure libre, clairvoyant et capable de résistance (au moins par intermittences). Ce qui lui manque, c’est la cohérence entre sa volonté et ses actes, l’art de commander à son appétit sensible.
Impénitence et faiblesse : une distinction pastorale décisive
De cette anthropologie thomiste, l’abbé Pinoteau tire une distinction pastorale d’une importance capitale : distinguer soigneusement l’impénitence et la faiblesse (p. 137). L’impénitence — vouloir le sacrement sans la conversion, refuser de mettre sa vie en conformité avec les commandements du Christ — empêche de recevoir valablement le sacrement, ou du moins d’en recevoir le fruit. La faiblesse, elle, est l’objet d’un long combat spirituel dans lequel la grâce sacramentelle donne les armes, mais ne fait pas le travail à la place du fidèle, le patient aguerrissement de la volonté.
Cette distinction permet d’éviter deux écueils opposés. Le laxisme pastoral – accorder les sacrements à quelqu’un qui est dans l’impénitence – revient à imprimer le caractère sacramentel sans produire la grâce et implicitement à confirmer la personne dans un état dont elle aurait besoin d’être libérée. Mais le rigorisme psychologique – considérer comme impénitent quelqu’un qui est simplement faible – risque de décourager d’une route qu’il est déjà en train de parcourir, au risque de le précipiter dans le désespoir. L’abbé Pinoteau conseille donc aux accompagnateurs (prêtres et laïcs) de distinguer impénitence et faiblesse, d’équilibrer le rapport entre grâce et liberté et de responsabiliser.
La notion d’état de grâce, définie sobrement dans l’introduction avec l’abbé de Menthière comme « détachement du péché mortel », joue ici un rôle central comme orientation fondamentale de la volonté vers Dieu, confirmée par l’absence d’attachement à ce qui rompt radicalement l’alliance. C’est à partir de cet état que la vie chrétienne peut se développer ; en son absence que les sacrements risquent de n’être que des rites vides.
Vers une théologie intégrale de la préparation
La réflexion scripturaire, patristique et thomiste replace ainsi la théologie au coeur des enjeux de la préparation aux sacrements, qui comprend quatre dimensions indissociables.
La première est cognitive ou théorique. La foi requiert un enseignement : non seulement une information intellectuelle sur les contenus de la Révélation, mais une saisie de la foi qui engage l’intelligence dans sa totalité. Le Catéchisme évoque un « début de foi appelé à se développer » — par un approfondissement par lequel des vérités déjà exposées sont comprises de manière toujours plus intérieure (selon le principe que développait Jean-Paul II dans Catechesi Tradendae dès 1979).
La deuxième est affective et volontaire : le mouvement d’espérance vers Dieu, incluant la crainte salutaire de la justice et l’amour de la miséricorde, tous deux nécessaires à une préparation honnête. Bien qu’elle soit délaissée depuis des décennies, la prédication des fins dernières y est centrale et primordiale.
La troisième est pénitentielle : la contrition du cœur, l’abandon des péchés, la détestation du passé et le ferme propos de ne pas y demeurer. Le baptême n’exige pas l’aveu exhaustif ni la confession auriculaire, mais requiert ce mouvement intérieur sans lequel le sacrement n’accomplit pas son effet. Cela suppose d’instruire sérieusement sur le péché, sur la gravité de l’offense à Dieu, sur la nature des différentes fautes — ce que la pastorale contemporaine a souvent négligé par crainte de culpabiliser.
La quatrième est ascétique : l’entraînement de la volonté par des pratiques concrètes (jeûne, prière, bonnes œuvres, mortification) dont le but n’est pas de réparer pour les fautes commises avant le baptême, mais de réorienter les appétits sensibles vers le bien, de créer les habitudes qui deviendront une seconde nature au service de la vertu : aguerrissement ou restructuration des comportements.
Ces quatre dimensions décrivent le mouvement organique de conversion, que la grâce initie et soutient, mais que la liberté du catéchumène doit accueillir et coopérer à accomplir. Refuser de les prendre en compte sérieusement dans la préparation aux sacrements, c’est exposer les néophytes à une déception douloureuse — et ainsi manquer à la charité pastorale la plus élémentaire. Ces réflexions théologiques ne peuvent être évitées pour refonder sur de bonnes bases l’initiation chrétienne des nombreux catéchumènes qui frappent à la porte de l’Église.