Il n’aura échappé à aucun lecteur attentif des Saintes Écritures que les nombres y sont toujours soigneusement choisis, et jouent un rôle propre dans la Révélation. Se retrouve en particulier la répétition fréquente et parfois combinée de 7 et 10. Or en hébreu biblique (comme en grec ancien), l’écriture ne comporte pas de chiffres : on attribue ainsi aux lettres une valeur numérique, qui permet d’exprimer des grandeurs. Autrement dit, chiffres et lettres ne sont plus séparés mais mêlés, ouvrant à des profondeurs de sens que nos langues contemporaines (et leurs chiffres dits « arabes ») masquent souvent.
7 et 10
Ce sont dans l’Antiquité des symboles de plénitude, de perfection, d’universalité. Par exemple : les 10 commandements, les 7 jours de la semaine, les 7 pains et 7 corbeilles de la deuxième multiplication des pains (Mt 15,36-37), etc.
17
En additionnant 7 et 10, on obtient 17. On obtient le même nombre en additionnant les 5 pains et les 12 corbeilles de la multiplication des pains en Jn 6,13. L’idée est toujours celle de la plénitude, de la totalité, comme le suggère la liste des 17 peuples mentionnés à la Pentecôte (Ac 2,9-11) : c’est toute l’humanité qui doit recevoir l’annonce de l’Évangile.
70
En multipliant 10 par 7 on obtient 70, le nombre des nations qui selon Gn 10 représentent toute l’humanité, après la construction sacrilège de la tour de Babel. En Nb 16,11-25, Moïse doit choisir soixante-dix « anciens » pour l’assister, qu’on peut comprendre comme une figure de l’ensemble du sacerdoce. Par ailleurs, soixante-dix est aussi le nombre des membres du Sanhédrin, ce qui implique le souci de représenter toute la nation juive. Le psalmiste fixe le cours ordinaire de la vie humaine à 70 ans (cf. Ps 90,10), et les Égyptiens pleurèrent la mort de Jacob pendant 70 jours (cf. Gn 50,3). Avec lui, ce sont 70 Hébreux qui étaient entrés en Égypte (cf. Gn 46,27). Là encore, le symbolisme est celui de la totalité.
49
7 x 7 = 49 : après 49 ans survenait l’année jubilaire, occasion de rédemption et de libération (cf.Lv 25), pour retrouver la plénitude du bonheur. Au bout de 49 jours, les Hébreux sortis d’Égypte ont reçu les tables de la Loi. Après 49 jours, les Apôtres ont reçu l’Esprit saint, inspirateur de la Loi nouvelle.
7 x 7 x 10 = 490 : ce nombre indique qu’est arrivée la plénitude des temps. En Lc, le récit de l’enfance de Jésus se déploie sur 490 jours : 6 mois (180 jours) entre les deux annonciations, puis 9 mois de grossesse (270 jours) puis 40 jours avant la Purification. Cela fait soit 70 semaines : c’est une façon de montrer que la prophétie de Daniel (cf. Dn 9,24-27) s’accomplit avec Jésus. Daniel interprétait Jr 25,11 qui annonçait 70 ans entre la chute de Jérusalem et son relèvement. Pour Dn, il s’agissait d’années jubilaires, donc il fallait compter 7 fois 70 ans : 490 ans. Comme le Jubilé avait lieu tous les 49 ans, au bout de 490 ans on pouvait s’attendre à un Super-Jubilé, avec l’expiation définitive du péché. Pour Daniel, le compte à rebours devait commencer au début d’un cycle menant à la mission d’Esdras, donc vers 464/463 avant JC. Ainsi la 490e année serait l’an 26/27, précisément au début de la vie publique de Jésus (selon Lc 3,1). C’est pourquoi Jésus dit que « les temps sont accomplis » (Mc 1,15). En Lc 4,18 il annonce l’année jubilaire, « l’année de grâce » en lisant un extrait d’Is 61, comme le grand prêtre au Jour de l’Expiation…
Par ailleurs, en Mt 18,22, Jésus commande à Pierre de pardonner jusqu’à 490 fois (« 70 fois 7 fois »), dans une autre allusion à la prophétie, et toujours dans la thématique d’un pardon total.
153
La pêche miraculeuse effectuée par 7 disciples rassemble 153 « gros poissons » (Jn 21,11). Ce nombre insolite est le nombre « triangulaire » de 17 : c’est-à-dire la somme des 17 premiers chiffres (1+2+3+…+17 = 153). Le symbolisme est encore celui de la plénitude, de l’universalisme. L’Église (la barque de Pierre) a donc pour vocation de rassembler toute l’humanité.
Les noms et les nombres sont un don de Dieu qui exprime une réalité extralinguistique au-delà de ce que les mots sont capables de transmettre. Les premiers juifs et chrétiens l’ont compris culturellement. Si nous ne reconnaissons pas aujourd’hui la signification des noms et des nombres, nous négligeons cette réalité extralinguistique et risquons de perdre la profondeur de notre compréhension de l’Écriture[1]BOVON François, « Names and numbers in Early Christianity », New Testament Studies 47/3, 2001, p. 267-288, ici p. 288.