Réginald de Vaillant, notaire parisien quinquagénaire, assisté de son fidèle clerc Edmond, est animé par deux ambitions principales : aider sa riche clientèle dans les moments heureux et pénibles de leur vie et sauver son propre château de famille, dont les toits et les murs se ressentent lourdement de leurs vieilles années… Pendant ce temps, sa fille Athénaïs file l’amour parfait avec Eliott, jeune premier sorti de l’ENA et écumant les cabinets ministériels. Le choix de la jeune héritière n’est pas tout à fait du goût de sa mère, Blandine, qui ne peut supporter l’idée de la voir épouser ce « golden boy anticlérical qui bouffe de la charcuterie le vendredi saint » ; elle se réfugie dans une foi ostensible mais un peu kitsch : « Je vais commencer une neuvaine à sainte Rita, ça va me détendre ». La situation se complique lorsque Réginald est appelé au chevet d’une vieille cliente, la comtesse Zénobie de Roquefort, expirant sans héritier direct et désireuse de léguer sa fortune à un jeune peintre qu’elle juge plein de talent, Arthur Chambourcy, à condition que celui-ci soit jugé « bon catholique » par un prêtre de confiance…
On se retrouve embarqué dans un tourbillon d’aventures familiales présentées avec humour et légèreté, non sans ménager un véritable suspense. Le milieu « aristo-bourgeois catho » parisien et provincial est présenté avec beaucoup de piquant mais toujours caricaturé avec bienveillance, dans des dialogues qui en font comprendre avec délicatesse les codes : « préparation au mariage », « confession », « session à Paray-le-Monial », « apparitions du Sacré-Coeur », miracles et prières exaucées ou non… Une plongée pleine d’allant et sans lourdeur dans les arcanes du monde « catho », au travers de péripéties familialo-matrimonio-notariales qui semblent se complexifier de plus en plus autour de la tête du pauvre Réginald et des murs défraîchis de son château.
On reste accroché au scénario sans faux-pas des 1h35 d’un film ensoleillé et léger, sans lourdeur ni vulgarité. Mais au-delà des retournements de situation en tiroirs, « De mauvaise foi » est l’occasion d’aborder en toute délicatesse et de susciter une réflexion sur le thème… de la foi.
« Est-ce que tu connaîtrais un moyen radical de provoquer la foi ? » : à travers le parcours d’Eliott et d’Arthur, qui se retrouvent emmenés dans les bagages de la famille Le Vaillant vers Paray-le-Monial, on assiste au chemin de la foi (et de Dieu) vers deux coeurs de jeunes Français contemporains, peu préparés et diversement ouverts. « La foi ne se décrète pas » : à travers la confrontation du jeune peintre et du notaire chevronné, le spectateur – quel que soit son horizon – est confronté à sa propre manière de vivre de la foi. Sommes-nous plutôt « pratiquant non croyant » ou « croyant non pratiquant » ? Le face-à-face d’Arthur et d’Athénaïs, que tout semble rassembler mais que tout oppose aussi, présente quant à lui avec légèreté les profils contrastés d’un « catho sauvage » et d’une « catho d’élevage »…
« De mauvaise foi » nous interroge sur notre foi : est-elle bonne ? Est-elle si mauvaise ? Mais le premier long-métrage d’Albéric Saint-Martin pose aussi la question de la manière dont nous la vivons, en particulier à travers la figure de Réginald, qui fait office de héros et antihéros tragicomique de cet attachant drame socio-religieux. Au long du film, comme un fil rouge au milieu de la trame d’ensemble, se promène un robot-arroseur récemment acquis par Réginald pour les plates-bandes et pelouses de son pauvre château… Et si la métaphore du gadget dérisoire était une invitation à entrer en profondeur dans un examen de notre propre conscience, identifiée à celle du châtelain ?
Réginald, avec ses “combines”, n’en finit pas de se retrouver “arroseur arrosé”. On voit en effet le malheureux notaire bien malmené par des événements extérieurs qu’il essaie tant bien que mal de maîtriser, par des calculs et manipulations relativement mal ficelés et qui semblent tous se retourner contre lui ? À ses dépens, Réginald Le Vaillant apprend que « la fin ne justifie pas toujours les moyens » (une des nombreuses maximes profondément justes et importantes de morale naturelle que distillent avec pudeur et délicatesse le scénario et les dialogues du film ; précisons qu’en bonne morale, la fin ne justifie jamais des moyens mauvais) et finit par prendre cette pieuse résolution : « j’arrête les combines, je te le promets ». Derrière les malheurs de Réginald (un autre titre qui aurait pu convenir au film) et sa « mauvaise foi » qui ne paie pas (elle ne paie jamais), on découvre l’action discrète mais efficace de la Providence, qui ne se révèle qu’en bout de course, à travers une remarque presque désabusée du narrateur (une voix off – celle de Réginald – aux interventions toujours justes et particulièrement bien dites) : « Il n’y avait plus qu’à s’en remettre à la Providence divine, mais elle prenait son temps. » Dieu prend son temps, car il est hors du temps, mais cela ne l’empêche en rien de maîtriser les événements, et de diriger en douceur vers lui ceux qui accueillent timidement mais avec sincérité la grâce de la foi. Ceux au contraire qui pensent pouvoir laisser Dieu sans emploi en se faisant à eux-mêmes l’office de Providence en sont pour leurs frais, à moins qu’ils ne finissent par s’ouvrir eux aussi à l’irruption de la grâce… C’est alors qu’ils peuvent devenir, comme Réginald, des “malgré-nous” de la Providence divine.
Gageons et espérons que beaucoup de ceux qui iront voir le beau film d’Hubert de Torcy et Albéric Saint-Martin seront touchés par le message profond de ce long-métrage léger et drôle.
Concluons donc en incitant à aller – à courir (les salles de cinéma n’ont malheureusement pas prévu une diffusion très longue) – voir sans modération ni réserve ce petit bijou, premier long-métrage pour Hubert de Torcy, Albéric Saint-Martin et Saje productions en France. Inspiré des Pieuses combines de Réginald (roman de Thomas Hervouët, 2015), De mauvaise foi représente à notre avis un véritable sans faute et un vrai événement. On ne recommandera toutefois pas le visionnage aux plus jeunes (pas de scènes véritablement choquantes, mais une intrigue et des dialogues qui incluent certains éléments et expressions qui ne seraient pas accessibles pour des enfants avant le collège au moins). Un très bon moment à partager entre amis ou avec ses adolescents !