Y a-t-il une Eglise catholique de Chine, ou une Eglise en Chine ? Faut-il parler du catholicisme en Chine ou des catholiques de Chine ? Après plusieurs années de recherches et de collecte d’informations, Yves Chiron publie La longue marche des catholiques de Chine, une chronique complète et passionnante de l’évangélisation de l’Empire du Milieu, et rappelle la nécessaire prudence qui convient pour traiter un sujet aussi complexe. Il s’agit de faire l’histoire de tous les catholiques de Chine (missionnaires, autochtones…). 

Quand a commencé la « longue marche » ?

La première question que traite l’auteur est celle de la première évangélisation de la Chine. Une tradition qui serait très ancienne, rapportée notamment par les missionnaires européens du XVIème siècle (on en trouve mention dans une lettre de saint François Xavier lui-même) semble faire de l’apôtre Thomas le premier disciple du Christ parvenu en Chine, après sa visite au sud de l’Inde (où nous pouvons être quasi-certains qu’il a personnellement fondé des chrétientés encore vivantes aujourd’hui). Ces sources pourraient être corroborées par l’étude de vestiges retrouvés au XXème siècle à Kong Wang Shan et datés d’avant l’an 70. D’abord rapportés au bouddhisme et à son introduction dans l’empire, les figures de cette grande frise, où apparaissent plus de 100 personnages, pourraient être partiellement chrétiennes (le Christ, Notre-Dame, saint Thomas…). Un artéfact daté du IIIème siècle et retrouvé à Xuzhou, ainsi que l’interprétation croisée de textes chinois anciens et de sources patristiques, pourrait venir renforcer cette possibilité. Yves Chiron conclut avec prudence en mentionnant l’avis du RP. Charbonnier (des Missions Étrangères de Paris [MEP], grand historien du catholicisme en Chine), pour lequel ces informations sont encore à attester et confirmer avant de pouvoir atteindre une vraie certitude. 

La première entrée certaine du christianisme en Chine (ou son retour) date du VIIème siècle, par la route de la soie. Un dénommé Alopen, moine de l’Eglise d’orient, atteint en 635 la ville de Xi’an, alors capitale de la dynastie Tang, et traduit même un exemplaire des Saintes Écritures pour l’empereur Taizong : il reçoit l’autorisation de prêcher sa religion et de fonder un monastère. Une stèle retrouvée au XVIIème siècle et datée de 781 témoigne de la présence et du rayonnement de la « religion radieuse » dans l’Empire du Milieu au VIIIème siècle. Cette première aventure missionnaire est cependant interrompue par un édit de bannissement pris en 845 par l’empereur Wuzong. Les communautés qui subsistent ça et là seront sans monastères et privées de clergé constitué. 

Des chrétientés en Chine au Moyen-Âge ?

Le christianisme connaît un nouvel essor dans l’Empire du Milieu sous la dynastie des Khans mongols (dynastie Yuan), à partir du XIIIème siècle (Gengis Khan conquiert la Chine vers 1215). L’extension de leur puissance atteint jusqu’à l’occident, ce qui permet des échanges par les routes de la soie Le pape Innocent IV entreprit des contacts avec la dynastie mongole, qui montra peu d’intérêt personnel pour la religion chrétienne, mais accepta peu ou prou de la tolérer. C’est l’époque aussi où les contacts reprennent et s’intensifient entre chrétientés latine et orientale, avec l’envoi d’émissaires dans les deux sens. 

L’auteur raconte l’histoire extraordinaire d’un moine nestorien, Raban Sauma, envoyé par un Khan mongol comme émissaire vers le pape Nicolas IV, qui fit un véritable tour d’Europe occidentale, rencontra Philippe le Bel, vénéra le couronne d’épine, alla jusqu’en Angleterre où il eut une entrevue avec Edouard Ier, avant de revenir vers Rome où l’attendait le pape. Cette visite, coïncidant avec les suites du voyage de Marco Polo, fut suivie de l’envoi de religieux latins vers la Chine. Le catholicisme se développe alors en plusieurs régions chinoises, atteignant jusqu’à 100000 fidèles, principalement autour de Pékin, mais également sur la côte est, face à Formose (Taïwan). Les Franciscains y sont largement impliqués, fondant plus d’une vingtaine de couvents. Le frère Jean de Montecorvino est envoyé vers Pékin en 1289 : arrivant 5 ans plus tard dans la capitale du nord de l’Empire, il est reçu par Qubilaï Khan et obtient la permission d’y résider. Malgré quelques conflits avec les chrétiens nestoriens (ou supposés tels à l’époque, car il est difficile de déterminer à 8 siècles de distance si leur théologie s’écartait vraiment de celle de l’Eglise), leur apostolat est fructueux. Ils réalisent une première traduction du Nouveau Testament et du Psautier, construisent des églises, une école… En 1305 le pape Clément V est même convaincu d’établir une hiérarchie pour la chine : Jean de Montecorvino est nommé évêque de Pékin en 1307 avec six évêques suffragants. La mission est permise et même soutenue par la générosité du Khan.

Vers une nouvelle éclipse

Cette phrase rayonnante sera malheureusement interrompue par le double impact de la peste noire et de la fin de la dynastie mongole, détrônée et remplacée en 1368 par un Han nommé Hongwu, qui fonde la dynastie Ming. Cette implantation chrétienne restera malheureusement sans grande suite, en raison de la reprise des persécutions sous le nouveau régime, mais aussi parce que les missionnaires latins et orientaux avaient déployé leur apostolat en premier lieu vers un certain nombre de peuples allogènes (les Alains notamment, peuple nomade originaire du nord du Caucase, également les Kereits, originaires de Mongolie centrale et chrétiens depuis le XIème siècle, ou encore les Arméniens, Géorgiens, Russes, venus par la route de la soie), plutôt que vers les Han, la dynastie autochtone majoritaire. Le christianisme en Chine s’étiola donc rapidement au XIVème siècle, en même temps que disparurent ces groupes chez lesquels il s’était principalement implanté.