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Sociologie d’une Église minoritaire

L’afflux récent des catéchumènes conduit l’Église de France à se poser l’enjeu de leur préparation et de leur persévérance : peut-on se satisfaire de recettes anciennes, continuer à amener les nouvelles générations vers les sacrements en conservant les vieilles habitudes, alors que tout le contexte semble avoir changé ? Cette réflexion ne peut faire l’économie d’un retour aux enjeux théologiques.

Constitué à partir des actes du forum « Garder la Parole de la Persévérance » tenu en 2025 en région parisienne, l’ouvrage collectif Renaître et vivre s’ouvre sur un constat que l’on serait tenté de qualifier de brutal, mais appuyé sur des données précises, indispensable état de lieux avant d’envisager les enjeux et les moyens d’un accompagnement adapté des catéchumènes et néophytes (sujet du Concile provincial qu’ouvriront les évêques d’Île de France dimanche prochain).

Une sécularisation à plusieurs visages

La France catholique est engagée dans un processus de “minorisation“, dont aucun signe ne laisse entrevoir l’inversion prochaine. Ainsi entre 2000 et 2023, le nombre de baptêmes annuels est passé de 400 000 à 200 000, les générations montantes apparaissant de plus en plus étrangères au catholicisme (les catholiques déclarés sont encore 48% parmi les plus de 60 ans, mais seulement 15% parmi les 18-29 ans[1]d’après une enquête EVS de 2018.), jusque dans sa dimension culturelle. 

Le sociologue Yann Raison du Cleuziou, dont la contribution ouvre la première partie de l’ouvrage, invite à distinguer trois dimensions dans ce processus de sécularisation (p. 27) : le déclin (quantitatif et qualitatif) de l’affiliation religieuse ; la « sectorisation de la foi » — la religion reléguée dans un espace privatisé, déconnectée de la vie publique, réduite à une option parmi d’autres ; et le déclassement des autorités religieuses, dont la parole ne bénéficie plus d’aucune présomption de légitimité dans le débat public. Cette combinaison représente l’aboutissement d’un long processus dans l’histoire du christianisme occidental.

Pour autant, Yann Raison du Cleuziou refuse de chercher les causes de cette sécularisation uniquement à l’extérieur de l’Église (p. 28). L’historien Marc Venard (1929-2014) avait déjà montré que des vagues de déchristianisation avaient historiquement suivi les réformes venues de Rome. François-André Isambert (1924-2017) avait décrit en 1976 une « sécularisation interne » ou « exchristianisation » du catholicisme : autonomisation par rapport au magistère, désacralisation des formes, déritualisation appuyée sur une confiance naïve dans les ressources de la modernité. Au plan strictement sociologique et statistique, le verdict est sans appel : aucun rebond ne s’est produit de ce côté, cette stratégie de l’accommodation avec l’évolution du monde moderne semble avoir accéléré le délitement qu’elle prétendait enrayer.

Trois groupes, trois logiques

L’analyse statistique permet encore de distinguer trois grands groupes parmi les Français qui s’éloignent de l’Église ou ne l’ont jamais rejointe. Le premier et le plus nombreux (59 % d’après une enquête IFOP pour la revue Mission en 2022, qui sert de base à cette clasification) est celui que Raison du Cleuziou appelle les « démobilisés déférents ». Ces personnes ne nourrissent aucun conflit de valeurs ouvert avec l’Église, ne revendiquent rien, ne contestent rien, mais se sont détachées progressivement de la communauté et de la pratique, comme par gravité, sans l’avoir véritablement décidé : le conformisme social a joué son rôle, mais aussi la rétractation de la présence paroissiale et de la visibilité de l’Église dans les lieux, les services…

Le deuxième groupe est celui des « contestataires en recherche », qui ont rompu avec l’Église pour des raisons de valeurs — positions morales, gestion des abus, inadéquation entre la parole institutionnelle et leurs choix de vie… — mais n’ont pas renoncé à une quête spirituelle et cherchent une alternative caritative ou sociale, voire dans d’autres religiosités.

Le troisième groupe, enfin, est celui des indifférents au sens fort : sans éducation religieuse, ni socialisation dans ce milieu, ni même désir de rupture puisqu’il n’y a rien à rompre. Ils sont de plus en plus nombreux aujourd’hui

La figure du « dernier représentant » (selon l’expression de l’abbé Guillaume de Menthière) est intéressante à cet égard. Les catéchumènes d’aujourd’hui appartiennent en effet massivement à la troisième génération après le décrochage. Or Guillaume Cuchet a montré de manière décisive que la « foi sans pratique » ne se transmet pas (deux ou trois générations suffisent à l’éteindre entièrement). Ce qui subsiste, parfois, c’est la figure d’un grand-père ou d’une grand-mère ayant prié toute leur vie : un souvenir, une empreinte affective, une lumière distante que certains cherchent à rallumer en poussant la porte d’une église ou (déjà) en se renseignant sur les réseaux sociaux. 

Le constat ainsi posé semble peu réjouissant, mais empreint de réalisme, et c’est à partir de ce fond quasi vide que l’Église doit aujourd’hui travailler.

La différenciation générationnelle au sein du catholicisme

Un autre apport stimulant de cette étude sociologique est l’attention portée à la différenciation générationnelle. Yann Raison du Cleuziou observe que la sécularisation accélérée des années 1960 est devenue une « matrice de différenciation générationnelle » (p. 33). En effet, les contextes vécus par les catholiques de plus de 60 ans et ceux de 18-29 ans sont radicalement distincts : les premiers ont grandi dans une société encore majoritairement marquée par la référence chrétienne, même affaiblie ; tandis que les seconds grandissent dans un espace où les catholiques sont minoritaires et talonnés par les musulmans.

Ce changement de contexte engendre des comportements très différents. La pastorale héritée de la génération descendante est encore ancrée dans une expérience majoritaire : elle cherche à maintenir un consensus avec les valeurs sociales dominantes, à ne pas heurter, à rester audible pour tous (l’ouvrage parle de pastorale “de la mèche qui fume”, que l’on cherche à tout prix à ne pas éteindre). Les catholiques plus jeunes, ont quant à eu intériorisé leur condition minoritaire : ils cherchent l’intensité de l’expérience, réclament une formation doctrinale sérieuse et acceptent volontiers une posture contre-culturelle. La recherche catholique des jeunes générations est d’ailleurs intéressante à observer : elle est imprégnée, parfois de manière inconsciente, par la référence à l’islam (p. 35) — pratiques de jeûne, discipline corporelle, appartenance communautaire affichée — comme si la reconfessionnalisation dans un contexte minoritaire appelait des formes d’expression plus intensément identitaires. En réponse à l’analyse d’Isambert dans les années 1970, Yann Raison du Cleuziou ose ici parler de « désécularisation » (p. 39).

Le « U » catholique et ses implications

Yann Raison du Cleuziou rejoint Guillaume Cuchet[2]Dans un article publié aux Études au premier trimestre 2026 : « Une vague de baptêmes qui réjouit l’Église ». pour remarquer que la sociologie du catholicisme français dessine depuis plusieurs décennies une courbe en « U » : une classe modeste d’origine immigrée où se maintient une pratique fervente, une base populaire qui s’est effondrée au cours du XXe siècle et un second sommet relativement préservé dans les classes supérieures. Or les catéchumènes d’aujourd’hui proviennent massivement de cette base effondrée : de milieux populaires ou intermédiaires, sans formation religieuse préalable, sans codes culturels ecclésiastiques et souvent en situation de précarité existentielle (conjugale, professionnelle, affective).

L’analyse de l’abbé Thibaud Guespereau (diocèse de Nanterre), en conclusion de l’ouvrage, convoque sur ce point la figure du père Georges Michonneau (1899-1983, Fils de la Charité, longtemps curé dans les banlieues ouvrières de Paris), qui notait déjà dans les années 1940 un problème que l’on pourrait croire récent : la culture des prêtres est une culture bourgeoise, et cette dissymétrie culturelle rend difficile la rencontre avec le milieu populaire. Ainsi le bourgeois passe par le concept, le savoir, la distinction, tandis la personne modeste a besoin d’un modèle concret auquel se conformer, d’une religion en actes plutôt qu’en idées. Il note encore que le fait de la conversion singularise aujourd’hui une personne : or la singularisation est vécue très différemment selon les milieux sociaux. Pour une personne d’un milieu modeste où le conformisme est souvent la règle, devenir catholique pratiquant peut apparaître comme une revendication personnelle difficile à porter. Ce décalage et cette réalité ne doivent pas être sous-estimés pour une nouvelle approche de l’accompagnement des néophytes. 

Les lueurs d’espoir et leurs limites

Le tableau n’est pas uniformément sombre cependant : les auteurs signalent plusieurs lueurs d’espoir. Ils relèvent la montée d’un fond de défiance à l’égard d’un laïcisme perçu comme idéologie dominante (p. 19), ou encore une curiosité diffuse pour le catholicisme dans certaines franges de la jeunesse, marquée par la hausse réelle des baptêmes d’adultes (autour de 20000 en 2026). L’enquête de La Croix à l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse de 2023 (p. 42) atteste d’une recomposition interne du catholicisme français, avec une jeunesse catholique plus fervente, plus attachée à la sacramentalité, plus doctrinalement exigeante. L’étude sur le recrutement sacerdotal de décembre 2024 (p. 44) confirme cette tendance : les séminaristes d’aujourd’hui se situent davantage dans une logique de conversion et d’appel que dans une tranquille continuité sociologique.

Mais ces éléments d’analyse sociologique appellent à la prudence et à la réflexion sur plusieurs plans. S’il est difficile à évaluer (en l’absence d’étude statistique, les chiffres évoqués varient drastiquement selon les paroisses), le taux de persévérance des néophytes reste problématique (on parle de 10%, voir p. 20). En outre, l’âge des baptisés adultes (majoritairement jeunes) pose la question de leur insertion dans un tissu communautaire souvent vieillissant. Surtout, comme en avertit Yann Raison du Cleuziou, la recomposition minoritaire en cours dans le catholicisme français risque de poursuivre la sécularisation par d’autres moyens : en concentrant toujours davantage l’Église sur ses pratiquants convaincus, en élevant la frontière avec la société, elle pourrait contribuer à former un groupe très zélé mais élitiste, puriste, finalement décourageant pour ceux qui frappent timidement à la porte.

L’enseignement du IVe siècle

C’est ici que s’insère la contribution historique de l’abbé Charles-Antoine Fogielman, consacrée à l’intégration des nouveaux chrétiens dans l’Église du IVe siècle. L’histoire du christianisme constantino-théodosien est souvent lue comme un triomphe : or elle mérite d’être lue aussi comme un avertissement. La conversion de l’Empire a en effet apporté à l’Église des ressources sans précédent, une liberté d’action, un rayonnement intellectuel et artistique considérable — les Pères cappadociens, la cathédrale de Ravenne, l’essor de la théologie trinitaire. Mais elle a aussi favorisé un embourgeoisement spirituel, une domestication du christianisme et un estompement de la radicalité évangélique, que saint Jérôme, saint Jean Chrysostome et saint Augustin dénonçaient avec vigueur (pp. 65-66).

La leçon que l’abbé Fogielman tire de cette relecture est directement applicable à notre situation : il convient de « compter sur les crises plus que sur la faveur institutionnelle dans un futur immédiat ». La minorisation n’est peut-être pas le pire des maux si elle réveille ce que la situation majoritaire avait endormi. La singularité chrétienne de la défense de la vie, qui a fasciné une culture antique où elle représentait une nouveauté radicale, est aujourd’hui encore un puissant témoignage. La discipline de l’arcane (le secret entourant les rites sacrés et l’essence de la foi), la catéchèse baptismale soigneusement progressive, l’initiation à la vie chrétienne comme démarche exigeante et structurée — toutes ces pratiques que l’Antiquité avait développées précisément parce qu’elle savait ce que coûtait l’entrée dans une Église minoritaire et persécutée — retrouvent aujourd’hui une actualité que personne n’eût imaginée il y a encore quarante ans.

Vers une pastorale lucide

La pastorale optimiste espérant « ne pas éteindre la mèche qui fume » en continuant de conférer largement les sacrements, même à des personnes ouvertement non-pratiquantes — si généreuse dans son intention — s’est révélée inefficace dans ses effets. Guillaume Cuchet et Yann Raison du Cleuziou le montrent avec une sévérité documentée : la masse des croyants distancés à qui l’on dispensait les sacrements sans exigence de conversion est en pleine dislocation. Ce n’est pas la rigueur qui a fait fuir les fidèles ; c’est l’absence de proposition claire qui n’a pas su les retenir.

Ce premier état des lieux appelle donc une conversion du regard pastoral qui n’est pas un durcissement rigoriste : reconnaître que l’Église en France est désormais une minorité, que cette minorité peut être vivante et missionnaire à condition de ne pas se replier sur elle-même ; que l’accueil des catéchumènes est une chance pour les paroisses autant qu’un défi pour les vieux croyants ; que la persévérance n’est pas un problème technique mais une question théologique de première importance, sur laquelle nos deux articles suivants s’attarderont à partir des autres contributions du colloque « Garder la Parole de la Persévérance ». 

Références

Références
1 d’après une enquête EVS de 2018.
2 Dans un article publié aux Études au premier trimestre 2026 : « Une vague de baptêmes qui réjouit l’Église ».
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