Dans un premier article, nous avons montré que la vertu de pénitence n’est pas un ajout tardif de l’Église mais se trouve bien dès les origines au cœur du message du Christ. Qu’est-ce que la pénitence et en quoi peut-elle être dite une vertu ?
Qu’est-ce que la pénitence ? Première définition
Le mot « pénitence » signifie, à l’origine, la peine ou la tristesse qui affecte une conscience ayant mal agi. Mais ce sentiment de tristesse n’est qu’une partie d’un tout. Il meut la personne à changer sa conduite et à réparer le tort commis. Si le sentiment demeure sans réparation, il n’y a pas de réelle pénitence, mais un simple remords. Ce fut le cas de Judas, qui éprouva un vrai sentiment de tristesse après avoir trahi son Maître, mais celui-ci ne déboucha pas sur un acte de réparation mais de désespoir.
Pour que la vertu de pénitence soit complète, elle doit réunir à la fois la passion (la douleur du cœur) et l’acte (la réparation).
Théologiquement parlant, il n’existe pas de vertu naturelle de pénitence, car cette vertu se rapporte au péché, donc à Dieu, et non simplement aux hommes ou aux créatures. Mais pour mieux comprendre cette vertu surnaturelle, il faut discerner d’où peut procéder ce sentiment de tristesse, afin de savoir s’il correspond véritablement à la vertu chrétienne de pénitence ou non.
La tristesse à l’origine du repentir et de la volonté de réparation vient toujours d’un amour blessé. Cela peut être l’amour de soi (déception personnelle), l’amour d’un tiers (personne physique ou morale, comme la patrie ou la famille), ou bien l’amour de Dieu, que nous avons offensé.
Dans l’Antiquité, nous trouvons des exemples de « pénitences », d’expiation suite à une faute. Les douze travaux d’Hercule en sont un exemple : après avoir été rendu fou par Héra et avoir tué sa femme et ses enfants, Hercule doit accomplir douze travaux comme forme d’expiation, imposée par l’oracle d’Apollon à Delphes.
À Rome, en cas de sacrilège, on pratiquait des lustrations, des sacrifices ou des jeûnes collectifs, souvent sur ordre des pontifes ou du Sénat, afin de réparer l’ordre brisé avec les dieux et d’éviter le malheur sur la cité.
Pour les stoïciens, l’expiation n’est pas rituelle, mais intérieure : il s’agit de prendre conscience de son erreur, d’aligner sa conduite sur la raison, et de vivre dans la vertu. Sénèque, par exemple, recommande de faire chaque soir un examen de conscience et d’éprouver de la honte pour ses fautes morales (Lettres à Lucilius, n°83).
La véritable pénitence procède de l’amour de charité
Mais parmi tous ces exemples antiques, aucun n’est animé du regret d’avoir offensé le vrai Dieu, l’Amour véritable, le seul amour qu’il faut craindre de blesser. Il leur manquait la vertu de charité, qui anime toutes les vertus surnaturelles.
La charité est l’amour de Dieu, et du prochain par amour de Dieu. La vertu surnaturelle de pénitence ne concerne donc pas seulement les péchés qui lèsent directement l’amour de Dieu (comme le blasphème, l’impiété, l’ingratitude ou la prévarication), mais aussi ceux qui lèsent le prochain en raison d’un manque d’amour de Dieu.
On peut regretter une absence de vertu personnelle par amour de Dieu, on peut regretter d’avoir offensé un tiers par amour de Dieu ; et ce regret, s’il est suivi d’une réparation, est véritablement l’expression de la vertu surnaturelle de pénitence.
En revanche, les regrets, les peines et les réparations qui n’ont pas pour origine l’amour de Dieu ne relèvent pas de cette vertu.
C’est pourquoi nous voyons autour de nous tant de païens souffrir d’avoir blessé un être aimé et chercher à réparer leur faute sans pour autant que cette attitude soit méritoire pour le Ciel. Premièrement, ils n’ont pas reçu la grâce sanctifiante par le baptême, et deuxièmement, l’objet de leur repentir n’est pas l’amour de Dieu blessé.
La pénitence : réparation par amour d’un désamour
L’esprit de pénitence et de repentance est directement lié à la vertu de charité. Tout péché correspond à la préférence d’un bien terrestre, matériel, ou sensible, au bien parfait qu’est Dieu. Dans tout péché, l’amour de Dieu passe au second plan par rapport à l’amour d’un autre bien. C’est ce désordre que cherche à réparer la vertu de pénitence.
La vertu de pénitence est la réparation, par l’amour, d’un désamour.
Pour cultiver l’esprit de pénitence, il faut d’abord cultiver l’amour de Dieu. Celui qui n’aime pas réellement Dieu plus que tout ne sera jamais un bon pénitent.
L’Église, pour nous offrir un exemple concret et incarné de cette vertu, nous donne à connaître et à imiter la seule sainte qui a mérité dans les offices — prière officielle de l’Église — le titre de pénitente : sainte Marie-Madeleine. Cette pécheresse de Galilée a plus que quiconque pleuré ses fautes passées par amour de Dieu et du Christ. La tradition latine l’a toujours associée à cette femme qui lave de ses larmes les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux. En une seule scène, nous avons l’exemple parfait de la véritable pénitence : une profonde tristesse intérieure causée par les péchés passés, et la manifestation de ce repentir, de cette conversion du cœur, par des actes d’amour envers le divin Maître. Jésus lui-même la donne en exemple à Simon le pharisien qui l’avait invité chez lui :
C’est pourquoi je te le dis : ses nombreux péchés sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé[1]Lc 7, 47..
Ainsi, l’ardeur de son amour pour Dieu a consumé la malice de ses fautes.
Cette disposition de cœur ne fut pas que passagère, sainte Marie-Madeleine ne retourna pas à sa vie d’autrefois et se mit ensuite au service du Seigneur et de ses disciples pour les aider dans leur ministère. Après la mort du Maître, selon la tradition, elle vint en Gaule, en Provence, où elle passa le reste de sa vie dans une grotte, en oraison, menant une vie austère faite de privation.
Depuis, l’Église s’est toujours plu à exalter en elle le modèle de la pénitence la plus sublime, proposé à tous les pécheurs et l’a particulièrement honoré sur ses autels.
Une vertu indispensable
« Trois saints, dit Notre-Seigneur à sainte Brigitte de Suède, m’ont été agréables par-dessus tous les autres : Marie, ma Mère, Jean-Baptiste, et Marie-Madeleine. »
Parmi ces trois saintes personnes, qui ont le plus plu à Dieu, deux sont des modèles de pénitence au sens strict du terme : saint Jean-Baptiste, par sa vie austère, et sainte Marie-Madeleine, par l’intensité de son amour pour Dieu. Quant à la Sainte Vierge, elle ne pouvait exercer la vertu de pénitence puisqu’elle n’a jamais commis de péché. Mais, comme son divin Fils, elle a expié pour les péchés des autres. L’âme pénitente ne se satisfait pas de réparer ses propres péchés : elle cherche aussi à réparer ceux de ses frères. Elle se fait solidaire du péché d’autrui et accepte, par amour de Dieu, de souffrir pour lui.
Cette vertu de pénitence est donc d’une importance capitale et mérite de retrouver ses lettres de noblesse. Il est impératif qu’elle soit de nouveau prêchée, car l’enjeu n’est rien de moins que le salut des âmes. C’est pourquoi saint Luc, fidèle au message du Christ, conclut son Évangile par cette injonction du Seigneur ressuscité :
La pénitence et la rémission des péchés doivent être prêchées en son nom à toutes les nations[2]Lc 24, 47.