Ne fallait-il pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ? Cette question (rhétorique bien sûr) que le Seigneur oppose à l’incompréhension des pèlerins d’Emmaüs doit encore nous interroger profondément lorsque nous méditons ou enseignons les mystères de la Rédemption.
Lorsqu’il affirme qu’il « fallait » que le Christ souffrît, Jésus semble poser une forme de nécessité de la Passion rédemptrice : peut-on cependant imputer la moindre forme de nécessité en Dieu sans contrevenir à sa souveraine liberté ?
La Passion était-elle « nécessaire » ?
Saint Thomas d’Aquin[1]Somme Théologique, IIIa Pars, q. 46, a. 1. s’appuie sur Aristote pour distinguer deux sens du mot « nécessaire » : 1° ce qui par nature ne peut pas être autrement, 2° ce qui l’est par une cause extérieure contraignante ou encore en vue d’une finalité qui ne peut être atteinte convenablement d’une autre manière.
Il refuse évidemment de soumettre Dieu à une nécessité de nature ou de contrainte, mais affirme que les souffrances du Christ peuvent être dites nécessaires par rapport à leur fin, de trois manières :
– par rapport à nous, qui avons été délivrés par cette passion.
– par rapport au Christ lui-même, dont l’abaissement mérite la gloire éternelle.
– par rapport à Dieu, accomplissant ce qui avait été prophétisé et préfiguré dans l’Ancien Testament.
Il ajoute que la délivrance de l’homme par la Passion convient à la justice et à la miséricorde divines, car le Christ a ainsi satisfait ou réparé (en justice) pour le péché du genre humain, manifestant un amour immensément miséricordieux pour ceux qui ne pouvaient par eux-mêmes racheter leur faute. Saint Thomas relève donc que Dieu manifeste en cela une miséricorde plus abondante que s’il avait remis les péchés sans satisfaction.
Dieu aurait-il pu délivrer les hommes par un autre moyen ?
Pour illustrer cette forme particulière de nécessité, le docteur montre ensuite[2]Somme Théologique, IIIa Pars, q. 46, a. 2. que Dieu aurait certes pu délivrer les hommes par un autre moyen : il n’est pas comme un juge qui serait soumis à un État ou à un tiers, puisqu’il est lui-même le bien commun et suprême de tout l’univers, et peut donc remettre sans satisfaction aucune le péché, qui est commis contre lui (« Contre toi et toi seul j’ai péché »[3]Ps 51, 6). Bien que cela soit affirmé à parler simplement et absolument (« parce que rien n’est impossible à Dieu »[4]Lc 1, 36), saint Thomas ajoute que la Passion du Christ s’intègre cependant de manière nécessaire dans le plan connu et préordonné par Dieu, en sorte que l’on peut dire qu’il n’était pas possible (dans ce plan) que l’homme soit libéré autrement que par la Passion.
Les « raisons » de la Passion
Saint Thomas va jusqu’à dire que cette manière de délivrer les hommes était la plus appropriée, puisque par la Passion 1° l’homme connaît combien Dieu l’aime et est provoqué à l’aimer d’un amour (de charité) qui constitue sa perfection, 2° le Christ nous donne l’exemple suprême de l’obéissance, de l’humilité et des autres vertus nécessaires à notre salut, 3° il ne nous délivre pas seulement du péché mais nous mérite la grâce de la justification et la gloire de la béatitude, 4° il rappelle la nécessité de nous garder purs de tout péché, dont le prix est son précieux sang, 5° il confère à l’homme une dignité plus haute encore que celle perdue par la faute originelle.
Nécessité ou convenance ?
Cette argumentation ne prétend pas cependant imposer à Dieu aucune nécessité, puisqu’il ne s’agit pas d’un raisonnement nécessaire mais de convenance. Dans sa théologie, saint Thomas d’Aquin recourt souvent à ces raisons de convenance (rationes convenientes), c’est-à-dire des arguments fondés non sur la nécessité absolue, mais sur la sagesse, la bonté et l’harmonie de Dieu. Contrairement à une démonstration rigoureuse qui prouverait qu’une chose devait nécessairement être ainsi, une raison de convenance montre plutôt que, tout bien considéré, il était approprié, beau et sage que Dieu agisse de telle ou telle manière. C’est une façon de contempler l’unité du dessein divin, en montrant combien ce que Dieu fait est en profonde cohérence avec ce qu’Il est. Cette méthode permet à saint Thomas d’unir foi et intelligence, en nourrissant la méditation théologique d’un émerveillement raisonné devant l’œuvre de Dieu.
Convenance de la croix
Saint Thomas ajoute de même des raisons de convenance pour le genre de mort subi librement par le Christ (la croix), accepté 1° pour nous donner un exemple de vertu en endurant le plus odieux des supplices, 2° car en mourant sur le bois, le Christ rachetait le péché commis en mangeant le fruit de l’arbre interdit (et répondait à de nombreuses instruments de salut impliquant le bois dans l’Ancien Testament : arche de Noé, bâton, arche d’alliance), 3° car il fut élevé pour purifier la nature de l’air et celle de la terre, qui fut abreuvée de son sang, 4° car en étant élevé il préparait notre ascension vers le ciel (« Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi »[5]Jn 12, 32), 5° car la figure verticale et horizontale de la croix montre qu’elle est offerte pour le salut de tout le genre humain…
Conclusion
Ce n’est donc pas en vertu d’une nécessité de contrainte que le Christ a souffert : dans son Commentaire de l’évangile de Saint Matthieu, saint Thomas note encore que « tous meurent par nécessité, mais le Christ est mort par sa propre volonté. » C’est pourquoi l’on ne dit pas « qu’il est mort mais qu’il a remis son esprit, car cela vint de sa volonté », selon qu’il avait dit « j’ai le pouvoir de déposer mon âme et j’ai le pouvoir de la reprendre »[6]Jn 10, 18. S’il « fallait que le Christ souffrît sa Passion pour entrer dans la gloire »[7]Lc 24, 26 c’est à l’intérieur de l’incomparable plan de salut divin, de la préordination éternelle de notre rédemption, que le Fils se soumet librement et d’une manière hautement convenable à la satisfaction due pour tous les péchés du genre humain.