Matthieu Lavagna vient de publier Les évangiles sont-ils vrais ? (Éditions Artège, 2026), un ouvrage d’apologétique accessible et rigoureux sur l’historicité des récits évangéliques. Il répond aux questions de Claves dans deux articles.

Retrouvez ici la première partie de l’entretien.

Claves : Pourquoi la datation des évangiles est-elle aussi un argument important ?

Matthieu Lavagna : Parce que plus on repousse la date de rédaction, plus on s’éloigne des témoins directs — et donc plus la crédibilité historique diminue. Certains exégètes ont longtemps défendu une datation très tardive, au IIe siècle, précisément pour en faire des constructions communautaires éloignées des faits. Les données militent au contraire pour une datation très ancienne.

Il existe deux positions dans le débat actuel : la position conservatrice situe les synoptiques entre 50 et 60 après J.-C., et Jean vers 90 ; la position libérale les place entre 70 et 95. Même dans ce cas, c’est très proche des événements. Mais les arguments en faveur d’une datation encore plus précoce sont nombreux.

Le plus frappant est l’absence de toute mention de la destruction du Temple de Jérusalem en 70, un événement qui aurait constitué une confirmation éclatante de la prophétie de Jésus. Or les évangélistes ont l’habitude de signaler l’accomplissement des prophéties. Pourquoi passer sous silence un événement aussi spectaculaire, s’il avait déjà eu lieu ? Et les avertissements précis de Jésus — quitter la ville, fuir dans les montagnes — auraient été sans intérêt pastoral si la catastrophe était déjà consommée.

Un autre argument décisif vient de la datation des Actes des Apôtres. Écrits après l’évangile de Luc — c’est dit dans le prologue —, les Actes ne mentionnent pas la mort de Paul, pourtant survenue vers 67, ni le martyre de Pierre, ni la persécution de Néron en 64, ni la guerre juive de 66, ni la destruction du Temple. Ce silence est inexplicable si les Actes avaient été écrits après ces événements. La conclusion logique est que les Actes ont été composés au début des années 60 — et l’évangile de Luc avant eux.

Les sources externes confirment cette chronologie haute : Irénée dit que Matthieu a écrit son évangile pendant que Pierre et Paul évangélisaient à Rome ; Origène précise que Luc a écrit du vivant de Paul ; Clément d’Alexandrie affirme que Marc a été rédigé du vivant de Pierre.

C : Quelle était l’intention des évangélistes lorsqu’ils ont écrit ? Auraient-ils pu mentir ?

ML : Leur intention, ils la déclarent eux-mêmes. Le prologue de Luc est explicite : il s’agit de rapporter des faits, avec ordre et exactitude, à partir de témoins oculaires. Ce n’est pas le langage d’un mythologue — c’est le langage d’un historien. Pierre, de son côté, prévient expressément qu’il ne raconte pas des fables (2 P 1, 16). Jean insiste sur la fiabilité de son témoignage à plusieurs reprises (Jn 19, 35 ; 1 Jn 1, 3).

On ne peut pas non plus écarter les sources chrétiennes au seul motif qu’elles sont chrétiennes. Ce serait un argument circulaire. Même un témoin engagé peut rapporter des faits réels. Les évangélistes fournissent en outre des précisions historico-géographiques d’une précision étonnante — noms de lieux, de personnages, indications topographiques — qui sont classées par les historiens dans la catégorie des biographies réalistes. Des faussaires qui auraient inventé délibérément des détails aussi vérifiables couraient le risque d’être immédiatement réfutés.

C : Y a-t-il des confirmations externes de cette authenticité ? Des traces qui viennent à l’appui des détails rapportés par les évangélistes ?

ML : En abondance. Les évangélistes mentionnent 26 villes de Palestine, dont certaines très peu connues. L’existence de Ponce Pilate, parfois mise en doute, est attestée par une stèle découverte à Césarée en 1961. Un ossuaire mentionnant Jacques, frère de Jésus, a été identifié en 2002. Une inscription évoquant Lysanias a été retrouvée près de Damas. Quirinius est mentionné dans une inscription à Antioche de Pisidie. Un certain Éraste de Corinthe, cité par Paul, a laissé une trace sur un pavé découvert en 1929. La piscine à cinq colonnes de l’évangile de Jean a été retrouvée, comme la piscine de Siloé en 2004. La tombe de Caïphe et de sa famille a été découverte en 1990. En 1968, on a mis au jour le sépulcre d’un crucifié, avec des clous et des fragments de bois.

La précision de saint Luc dans les Actes des Apôtres est particulièrement frappante : il emploie les titres officiels corrects des magistrats de chaque ville, désigne exactement les ports, donne la profondeur des eaux au large de Malte, indique les routes maritimes. Ces détails, souvent ignorés par les lecteurs modernes, témoignent d’une connaissance directe du terrain qui ne s’invente pas.

C : Pourquoi les noms propres rapportés par les évangélistes sont-ils un détail important sous l’angle de l’authenticité ?

ML : C’est l’un des arguments qui m’enthousiasme le plus, parce qu’il est à la fois très concret et très difficile à récuser.

Le chercheur Richard Bauckham a montré que la distribution des prénoms dans les évangiles correspond avec une précision quasi parfaite à ce que nous savons de la démographie onomastique de la Palestine du Ier siècle, établie à partir des ossements retrouvés et des données épigraphiques. Les prénoms les plus fréquents dans les évangiles sont exactement ceux qui dominaient en Palestine à cette époque — et non ceux qui dominaient en Égypte, à Rome ou en Syrie. Et quand un prénom très courant revient plusieurs fois — Simon, Marie — les évangélistes ajoutent systématiquement une précision pour distinguer les personnes : Simon le Zélote, Simon de Cyrène, Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques, etc. C’est exactement ce qu’on attendrait de témoins immergés dans cette réalité.

Ce détail aurait été impossible à inventer après coup, par des rédacteurs éloignés du contexte. La comparaison avec les évangiles apocryphes est à cet égard éclairante : on n’y retrouve pas cette correspondance, les noms de lieux crédibles y sont rares, les détails pris sur le vif y manquent. Le décalage est tellement visible que des historiens non croyants ont largement ironisé sur la question et que ces textes ont été rapidement mis de côté par les spécialistes sérieux.

C : Quel est pour vous l’argument le plus marquant pour amener nos contemporains à adhérer à la vérité des évangiles ? Que dire si l’on a une minute pour convaincre ?

ML : Je dirais ceci : les évangiles sont trop contre-productifs pour être un mensonge.

C’est ce qu’on appelle le critère d’embarras. Personne n’aurait jamais inventé de tels récits s’il avait eu pour ambition de fonder une religion solide ou d’exercer un pouvoir politique. Les apôtres — les fondateurs supposés de ce complot — y apparaissent comme impulsifs, incompétents, vantards, manquant de foi, lents à comprendre, incrédules même après la Résurrection. Pierre, présenté comme le chef, renie publiquement Jésus en dépit de ses grandes déclarations. Personne n’invente ça.

Et au-delà des personnages, l’événement central lui-même est proprement scandaleux. La croix était le supplice le plus infamant du monde romain — à tel point que les chrétiens n’ont pas utilisé le symbole de la croix avant le IVe siècle, quand Constantin l’eut interdit comme mode d’exécution. Les polémistes anti-chrétiens du IIe siècle ne se privaient d’ailleurs pas de railler cette religion dont le fondateur avait été exécuté comme un esclave ou un bandit. Qui invente ça pour fonder une religion ?

De même, rapporter que ce sont des femmes — dont le témoignage était peu valorisé dans la culture juridique de l’époque — qui ont trouvé le tombeau vide, c’est un détail que des faussaires soucieux de crédibilité auraient supprimé. Mentionner les dissensions internes de l’Église primitive sur la circoncision, les doutes persistants de certains disciples, les tensions entre Pierre et Paul — tout cela n’est pas le profil d’une propagande habilement construite.

L’hypothèse du complot est décidément intenable. Les vrais complots finissent tôt ou tard par être éventés. Le christianisme, lui, est debout depuis deux mille ans — et les arguments en sa faveur n’ont fait que se renforcer à mesure que l’archéologie et l’histoire avançaient. C’est l’inverse d’un mensonge qui se défait.