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Le « Sacré-Coeur » au cinéma ?

Le succès en salle du film « Sacré-Coeur » en a étonné plus d’un, des laïcards acharnés, qui ont cru pouvoir le faire interdire, aux catholiques parfois désabusés (nous en faisons peut-être partie), qui ne croient plus assez en leurs propres dévotions. Semaine après semaine, le long-métrage (1h30) de Steven et Sabrina Gunnell, à qui tous les observateurs promettaient une diffusion confidentielle, a joué les prolongations dans les cinémas des grandes et moyennes villes de France. 

Comme beaucoup de spectateurs catholiques et non catholiques, nous avons vu et aimé « Sacré-Coeur », nous nous sommes laissé surprendre par un projet aussi original que riche, dont nous prions pour qu’il porte beaucoup de fruit. 

Un « film » original

S’agit-il vraiment d’un film ? Autant prévenir d’entrée ceux qui s’attendraient à découvrir un « biopic » consacré à sainte Marguerite-Marie : ce long-métrage n’est pas une « vie de saint » et ne déroule pas un scénario. Plus proche du format documentaire, « Sacré-Coeur » alterne entre des reconstitutions de scènes historiques[1]la Sainte Cène, la Croix, les visions de sainte Marguerite-Marie à la Visitation de Paray-le-Monial, ses rencontres avec saint Claude La Colombière, des récits et explications donnés par des prêtres et religieuses[2]abbé Etienne Kern, du sanctuaire de Paray, abbé Joël Guibert, abbé Olivier Barnay, de la garde d’honneur du Sacré-Coeur, abbé François Potez, abbé Matthieu Raffray, soeur Laetitia du Rosier … Continue reading et des témoignages plus personnels[3]Louis Bouffard, atteint d’une myopathie rare, Rodrigue Tandu, ancien dealer à Bondy, Zoé Müller, ancienne footballeuse espoir à Lyon et Montpellier, Vincent Rodriguez-Patiño alias « Vinz … Continue reading. 

Une présentation directe et sincère de la spiritualité du Sacré-Coeur

Les reconstitutions et explications historiques tournent principalement autour des événements de Paray-le-Monial et des figures de sainte Marguerite-Marie et saint Claude La Colombière, avec une mise en perspective historique qui remonte aux Pères de l’Eglise et cite saint François d’Assise, sainte Gertrude, sainte Mechtilde ou encore saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal. Grâce aux éléments de compréhension qui sont donnés, le film de Steven et Sabrina Gunnel présente une vraie spiritualité du Sacré-Coeur. L’ensemble n’est pas présenté comme une mystique déconnectée de la révélation et de la vie chrétienne mais se trouve pleinement intégrée dans la cohérence du message chrétien, en lien avec l’arrière-plan biblique (périodiquement rappelé par des citations de l’Ecriture Sainte), et la pratique des sacrements (messe, communion, confession). 

Même les éléments les plus rarement évoqués aujourd’hui sont abordés, notamment la spiritualité réparatrice, au centre du message de Paray mais parfois considérée aujourd’hui comme difficilement audible à une époque où l’on a perdu jusqu’au sens du péché. Cette nécessité de la réparation, au coeur du message du Sacré-Coeur à sainte Marguerite-Marie, est mentionnée par deux des prêtres qui interviennent. Ils font à ce sujet un rapprochement avec le scandale des abus dans l’Eglise. Sans nier l’actualité terrible de ce thème, on aurait également pu souhaiter voir relier cet appel du Christ à la réparation au scandale non moins actuel de l’indifférence du clergé et des chrétiens, en particulier envers la sainte eucharistie. 

Des témoignages à la fois proches et puissants

Les reconstitutions historiques et explications théologiques et spirituelles sont entrecoupées de témoignages variés et riches de conversion, individuelle ou en couple, de retour vers Dieu, d’espérance dans l’épreuve, la maladie… Les prises de parole sont justes et sobres, sans exagération ni excès. Elles incarnent la dévotion au Sacré-Coeur dans le quotidien d’existences (assez) ordinaires et rapprochent de nous une mystique qui peut paraître lointaine si on la considère uniquement chez des âmes aussi extraordinaires que sainte Marguerite-Marie ou saint Claude La Colombière. De Louis Bouffard, atteint d’une myopathie incurable et paralysante, récemment orphelin de mère, on apprend que l’extrême fragilité peut pousser à se remettre dans les mains du Seigneur, à se reposer sur son coeur. Avec ses mots bouleversants, ce jeune homme exprime comment le Sacré-Coeur lui a enseigné avec douceur l’irremplaçable rôle de la croix dans la vie chrétienne. Avec Zoé Müller, passée de la recherche des gloires humaines (dans le football féminin de haut niveau) à la recherche de l’intimité divine dans la prière, on découvre comment l’expérience mystique de sainte Marguerite-Marie peut s’incarner dans une vie ordinaire de notre siècle. Après avoir prié ainsi : « Si tu existes, je veux que ça change ma vie », elle conclut : « Ce Jésus que j’avais rencontré dans cette chapelle ne m’a plus jamais quitté ». Dans le témoignage de Vincente Rodriguez-Patiño, on voit le Sacré-Coeur à l’œuvre dans une vie abîmée, pour consoler et restaurer. Chez Sylvie et Jean-Marc, après la difficulté d’une foi vécue par un seul des membres du couple, on découvre la joie de partager la quête de Dieu après s’être laissé toucher par le Sacré-Coeur. Ce témoignage, comme celui de Rodrigue Tandu, enfant de Bondy et ancien dealer, insiste sur l’importance de la confession : « Je me suis confessé, mais comme jamais : j’avais l’impression de me laver ». L’arrière-petit-fils de Georges Desvallières raconte comment ce peintre de la Belle époque et de l’entre-deux-guerres, éprouvé dans sa foi – le Credo était sa « bête noire » – fut transformé par une vision reçue le 14 juillet 1905, dans laquelle il lui semblait que Jésus donnait son Coeur à la ville de Paris, au-dessus du chantier de construction de Montmartre : il reprendra ce thème dans plusieurs tableaux d’avant- et d’après-guerre. L’analyse et le parcours d’Alicia Beauvisage, salvadorienne réfugiée en France et qui y découvrit sainte Marguerite-Marie et la spiritualité du Sacré-Coeur jusqu’à en devenir l’apôtre dans sa patrie d’origine (où elle obtint que l’Assemblée Nationale lui consacre le pays), résume bien l’apport de ces nombreux témoignages : « Le Sacré-Coeur, je ne l’ai pas appris dans un livre, j’ai appris dans ma vie qui il est ».

Un pêle-mêle inspirant

L’heure et demie de long-métrage ne laisse pas le temps de s’ennuyer, et lorsqu’arrive la fin du film, il est temps de tirer un bilan : avec ces nombreuses scènes entrecoupées et mêlées, « Sacré-Coeur » se présente à certains égards comme un « pêle-mêle » plutôt que comme un développement ordonné. Cet article ne pourrait pas recenser tous les thèmes abordés dans les 90 minutes de film : les « sauvegardes » (carré de toile à l’effigie du Sacré-Coeur, porté par dévotion sous les vêtements), la spiritualité du Sacré-Coeur chez les poilus de 14-18, les miracles eucharistiques de Buenos Aires ou de Mère Yvonne-Aimée de la Croix… 

Le but des réalisateurs n’était visiblement pas de fournir une biographie de sainte Marguerite-Marie ou un historique de la dévotion, il ne s’agit pas non plus d’une argumentation ou d’une démonstration : par petites touches, le film propose – fidèlement, il faut le dire – les contours traditionnels de la spiritualité du Sacré-Coeur. 

Les amateurs de scènes historiques ou les esprits les plus cartésiens pourront être légitimement désarçonnés, mais tous retireront un vrai bénéfice spirituel de cet ensemble qui nourrit la méditation et propose de nombreux axes de réflexion et de discussion, tout en revêtant un vrai aspect pratique par le biais des témoignages. 

Le film offre ainsi à voir un visage dynamique mais vraiment fervent du catholicisme français contemporain, plutôt autour de Paray-le-Monial et de la spiritualité charismatique des sessions de la Communauté de l’Emmanuel (on aperçoit tout de même un quart d’autocollant de Notre-Dame-de-Chrétienté, et la scène de célébration de la messe – tridentine bien sûr – par saint Claude La Colombière est « liturgiquement »  presque parfaite).

Quelques nuances…

S’il fallait proposer quelques nuances ou points d’attention à ce beau film, on relèverait quelques expressions inadéquates au détour des témoignages, notamment cette personne qui parle à plusieurs reprises de « pain » pour désigner la sainte eucharistie (« attrape le pain ») : un prêtre corrige ensuite indirectement en répétant que « ce n’est plus du pain ». 

Une autre prise de parole affirme que la miséricorde est un « flot d’amour qui couvre le mal » : une manière de parler qui pourrait être interprétée dans un sens luthérien (pour Luther, le Christ « couvre » nos péchés mais ne nous en « guérit » pas véritablement).Pour préciser, on dirait par exemple que la miséricorde est plutôt comme un feu d’amour qui purifie, guérit et renouvelle, pour nous élever jusqu’à Dieu. 

Autre élément qui pourrait être regretté : à travers les reconstitutions entrecoupées d’explications et de témoignages, parfois répétées et pas nécessairement ordonnées selon une chronologie exacte, on a du mal à se faire une idée réelle de la physionomie d’âme de sainte Marguerite. Certains spectateurs auront peut-être l’impression de quitter la salle sans avoir vraiment pu faire connaissance avec l’apôtre du Sacré-Coeur. Il est vrai que la personnalité de la sainte n’est pas facile à appréhender et présenter, d’autant les sources écrites qu’elle nous a laissées sont marquées par une radicalité qui rend difficile de la comprendre dans le contexte spirituel du XXIème siècle. Et pourtant ce décalage n’enlève rien à la dimension prophétique de sainte Marguerite-Marie et du message qui lui fut confié, au contraire. En outre, au-delà de cette radicalité (que souligne dans le film l’abbé Kern, recteur de Paray-le-Monial), sainte Marguerite-Marie fut une moniale rayonnante et très appréciée de ses sœurs : elle eut de son vivant une vraie influence spirituelle, malgré les phénomènes extraordinaires qu’elle eut à vivre au sein de sa communauté, et participa ainsi très activement à répandre la dévotion au Sacré-Coeur dans l’ordre de la Visitation. 

Cette impression de relatif flou chronologique, pourra être renforcée par l’accent mis par les réalisateurs sur la qualité des témoignages et de l’enseignement spirituel du film, plutôt que sur les éléments de reconstitution historique : les scènes évangéliques ne seront pas jugées par tous des plus inspirantes et réalistes, et certaines broutilles visuelles peuvent rendre difficile l’entrée dans l’atmosphère spirituelle des apparitions de Paray (des scènes souvent courtes et filmées dans la pénombre, quelques détails tels que les mains de sainte Marguerite ou de Notre-Dame…). Plus largement (et sans préjudice pour la bonne volonté et le talent des réalisateurs et acteurs), la question que pose « Sacré-Coeur » est philosophique et théologique : peut-on, faut-il représenter des phénomènes surnaturels au cinéma ? 

La question de l’apparence physique du Christ, lorsqu’il est incarné par un acteur, se prolonge dans celle de la manière de figurer des phénomènes extraordinaires. Une apparition du Seigneur ou de la Vierge Marie est-elle nécessairement rendue visible concrètement à l’extérieur de l’esprit du voyant, même lorsque celui ou celle-ci est le seul à voir ? Saint Thomas d’Aquin (dont les conclusions sont reprises par le commentaire du Cardinal Ratzinger au sujet des apparitions de Fatima[4]voir le Commentaire et notre article juge qu’il peut arriver que l’apparition soit rendue visible par Dieu directement dans les sens internes du bénéficiaire de la vision, sans préjudice du caractère extraordinaire du phénomène et de l’authenticité de la révélation privée. 

Dans quelle mesure la représentation cinématographique du Dieu-fait-homme, et celle de ces phénomènes extraordinaires d’apparition peuvent-ils nourrir notre foi et notre prière, ou au contraire constituer un obstacle ? Sans prétendre apporter une réponse absolue, notons que ce film est une occasion d’y réfléchir à frais nouveaux, en distinguant les différents cas.

« Pour mettre le feu au monde, il faut soi-même avoir pris feu »

Ces nuances ne doivent pas nous détourner d’aller voir et de faire connaître « Sacré-Coeur », un bel outil d’évangélisation et un vrai moyen de mieux comprendre et aimer la spiritualité du Coeur de Jésus : son succès providentiel, en l’année même du 350ème anniversaire des apparitions de Paray-le-Monial, est une belle raison d’espérer et de prier.

Références

Références
1 la Sainte Cène, la Croix, les visions de sainte Marguerite-Marie à la Visitation de Paray-le-Monial, ses rencontres avec saint Claude La Colombière
2 abbé Etienne Kern, du sanctuaire de Paray, abbé Joël Guibert, abbé Olivier Barnay, de la garde d’honneur du Sacré-Coeur, abbé François Potez, abbé Matthieu Raffray, soeur Laetitia du Rosier de l’Annonciation, soeur Marie-Jean de la Visitation de Nantes…
3 Louis Bouffard, atteint d’une myopathie rare, Rodrigue Tandu, ancien dealer à Bondy, Zoé Müller, ancienne footballeuse espoir à Lyon et Montpellier, Vincent Rodriguez-Patiño alias « Vinz le mariachi », chanteur et compositeur chrétien, Clémentine Beauvais, auteur présentée comme féministe et descendante de la famille Alacoque, Maximilien Ambroselli, arrière-petit-fils du peintre Georges Desvallières…
4 voir le Commentaire et notre article
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